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Mercredi 21 avril 2010 3 21 /04 /Avr /2010 13:26

 

La Révolution des Œillets (Revoluçao dos Cravos) éclate au matin du 25 avril 1974, de manière assez inattendue. 

La radio commence par diffuser une chanson jusque là interdite, Grandola Vila Morena de Zeca Afonso. Puis, au petit jour, les militaires se déploient dans les rues. Un coup d'État ? 

Oui, mais d'un genre inédit : les militaires sont membres du MFA (Mouvement des Forces Armées), un mouvement clandestin de militaires marxistes, progressistes ou démocratiques, radicalisés par l'enlisement des guerres coloniales en Afrique. Depuis le début des années 1960 en effet, le Portugal, qui est le dernier pays d'Europe à administrer des colonies directement, fait face à la guerre de libération de celles-ci, au Mozambique, en Angola, en Guinée-Bissau comme au Cap-Vert. Le service militaire étant obligatoire, toute jeunesse portugaise commence par 4 ans dans les colonies, contre la guerre de libération des peuples africains... Le caractère populaire de l'armée, une armée d'appelés, sera décisif pour le succès de l'opération : la révolte du Peuple, en particulier de la jeunesse, se retrouvait tout simplement dans les casernes ! [Cela a peut-être fait réfléchir, par la suite, de nombreux pays à la professionnalisation des armées et à l'abolition du service militaire obligatoire...]. 

Profondément lié aux économies occidentales, le Portugal commençait également à cette époque à subir les effets de la crise naissante, notamment avec un tarissement de la filière d'émigration (très importante). 

Au début de l'année 1974, donc, apparaissent des fractures dans la classe dirigeante : en février, malgré des états de service "irréprochables" dans la répression meurtrière des peuples colonisés, le général Spinola (chef d'état-major pour les opérations outre-mer) émet des réserves sur des guerres de plus en plus coûteuses, en hommes comme financièrement... Il est limogé. Cet évènement encouragera sans doute les dirigeants du MFA à passer à l'action. 

Mais le 25 avril ne se limite pas, loin de là, à un coup de force militaire ! Malgré les appels du MFA à ne pas descendre dans la rue (craignant des victimes par des éléments jusqu'au-boutistes du régime, mais aussi de perdre le contrôle), la population passe outre et bientôt une marée humaine envahit les rues de Lisbonne et des principales villes.

C'est alors jour de marché, et la saison des œillets ; bientôt les fleurs rouges ornent les fusils des militaires. Elles donneront leur nom à la révolution. 

L'heure a sonné pour un régime vieux de presque un demi-siècle. Successeur d'Antonio Salazar, mort en 1970, le premier ministre Caetano, assiégé par le MFA au siège de la gendarmerie, cède et démissionne, avant de s'enfuir au Brésil (tenu par une dictature militaire du même style idéologique). Il transmet le pouvoir au général Spinola, le limogé d'hier, "pour éviter qu'il ne tombe dans la rue". 

Depuis 1926, date d'un coup d'État militaire contre la brève (datant de 1910) et instable République bourgeoise, et surtout depuis 1932, date de l'accession d'Antonio de Oliveira Salazar (ministre des Finances) au poste de Premier ministre, le pays vivait sous un régime conservateur ultra-autoritaire, national-catholique, traditionaliste et corporatiste, appuyé par l'armée (d'où viendra finalement  sa chute...), la grande bourgeoisie de la banque et du commerce, et les grands propriétaires terriens. 

Le caractère fasciste du régime salazariste est souvent discuté : pour beaucoup, il était beaucoup trop conservateur pour être fasciste. 

Il est en effet difficile de classer le salazarisme dans une catégorie de fascisme. Appuyé sur la grande propriété foncière, l'élite militaire (qui en est souvent issue), l'Église et une oligarchie de grands banquiers, commerçants et industriels, il possède surtout les caractères d'une dictature réactionnaire classique. Il présente relativement peu les caractères de mobilisation réactionnaire de masse du fascisme...

Néanmoins, il s'en inspire, en particulier du fascisme italien, pour le corporatisme, la négation de la lutte des classes dans une confusion des intérêts patron-travailleur, ainsi que pour l'idée de nation prolétaire.

Il présente enfin des caractères de fascisme régénérateur : il se pose au fond dans la continuité de la Regeneraçao, mouvement de "révolution conservatrice" glorifiant le passé mythique des Grandes Découvertes et de la puissance mondiale portugaise du 16e siècle, considérée comme en "dégénérescence" depuis la fin du 18e siècle, et revendiquant un retour aux "valeurs nationales". 

Mais, en tout cas, le salazarisme ne se rattache pas du tout à un caractère impérialiste, ni même à un projet impérialiste. Le Portugal a un très grand empire colonial, en Afrique ainsi qu'en Inde (Goa), en Indonésie (Timor) et en Chine (Macao). Mais ce n'est pas un pays impérialiste. En réalité, le pays a un caractère semi-féodal et capitaliste arriéré. Surtout, depuis le 18e siècle, comme l'explique Lénine dans L'impérialisme, il est sous la "tutelle" de la Grande-Bretagne (comme l'on peut considérer que l'Espagne est sous celle de la France), qui utilise son empire comme "relais" du sien. Les colonies portugaise d'Afrique sont de fait intégrées économiquement dans l'Afrique britannique, tandis que le Brésil, indépendant depuis 1820 mais resté longtemps lié par la même famille régnante, est lui aussi très dépendant de la Grande-Bretagne. 

Cela explique que le Portugal salazariste, aligné idéologiquements sur les régimes fascistes italien et allemand, ne le sera jamais vraiment diplomatiquement. Son aide aux forces franquistes pendant la guerre civile d'Espagne sera parfois décisive (comme pour la prise de Badajoz), mais restera somme toute limitée. De même, pendant la 2de Guerre Mondiale, s'il autorise quelques centaines de militaires (dont Spinola !) à rejoindre la Légion Azul espagnole pour aller combattre l'URSS, il offre dès 1943 les Açores comme base aéronavale aux Alliés.

Après-guerre, il s'insère étroitement dans le dispositif atlantique de la Guerre froide, et rejoint l'OTAN dès sa création (1949). L'on peut donc parler de fascisme compradore : un régime populiste, agrarien et corporatiste, autoritaire et contre-révolutionnaire, au service de l'impérialisme (principalement anglo-saxon) en Europe du Sud et en Afrique. 

Cependant, dans les années 1960, le Portugal se brouille avec l'Angleterre qui s'oppose à sa politique coloniale en Afrique. Une opposition qui n'a qu'un seul but : récupérer (sous forme de néocolonies pseudo-indépendantes) les colonies portugaises, le Portugal n'ayant pas les moyens d'une "domination indirecte" néocoloniale... 

Le régime de Salazar se tourne alors vers... la France de De Gaulle, elle-même en froid avec les Anglo-saxons. C'est l'époque de l'exportation massive de main d'oeuvre vers la France (et la Suisse romande et la Wallonie), en échange d'investissements massifs dans les secteurs de l'industrie et (surtout) du tourisme. La France bloque les résolutions de l'ONU en faveur de la décolonisation des "provinces d'outre-mer" portugaises, tandis que le Portugal (avec l'Afrique du Sud, elle aussi en rupture de ban, et des pays de la Françafrique) aide la France à soutenir la république sécessionniste du Biafra, manœuvre françafricaine pour s'emparer des réserves pétrolières du Nigéria. Dans ses mémoires, le gaulliste "historique" (et ultra-réactionnaire) Pierre Clostermann aura des mots très durs pour la Révolution des Œillets, et fera l'éloge du régime de Salazar et Caetano.  

Mais, arrivé au début des années 1970, le modèle politique et économique n'était plus tenable, entravant les forces productives par ses caractéristiques féodales et oligarchiques, alors que la crise capitaliste mondiale se profilait. Une certaine construction européenne grandissante, de plus en plus autonome de la politique impérialiste US-OTAN, n'est peut-être pas non plus à exclure comme cause des contradictions qui ont soudainement secoué la classe dominante. 

Car la soudaineté de la révolution au Portugal ne doit pas donner d'illusions sur le caractère "magique" du "Grand Soir". Non seulement les luttes contre le régime n'ont jamais cessé durant ces plus de 40 années, d'abord sous la direction du PCP, puis de divers mouvements comme les maoïstes du MRPP, les "trotsko-guévaristes" sur le modèle de la LCR et bien sûr les "marxistes militaires" du MFA, mais ce genre d'effondrement brutal d'un régime usé et dépassé historiquement est extrêmement rare. 

La force symbolique de la Révolution des Œillets est très forte (encore aujourd'hui) pour le Peuple portugais. Elle a permis la victoire des mouvements de libération nationale en Afrique, et galvanisé les forces en lutte contre la dictature militaire au Brésil. 

Mais, objectivement, elle n'a pas été une victoire finale, mais bien le commencement d'une guerre révolutionnaire, que le Peuple portugais perdra. 

Rapidement (28 septembre 1974), Spinola, chargé par l'oligarchie de conserver ce qui peut l'être de l'ordre ancien, tente un putsch avec les nostalgiques de la dictature (appelant à la "majorité silencieuse" contre la "radicalisation politique en cours", rien que de bien classique...). La tentative se brise sur la mobilisation du Peuple et des forces progressistes et révolutionnaires : barricades, manifestations de masse... Spinola démissionne [après une nouvelle tentative putschiste en avril 1975, il se réfugiera en Espagne franquiste voisine, puis au Brésil fasciste d'où il dirigera le Mouvement "démocratique de libération" et l'"Armée de Libération" du Portugal, organisations d'extrême-droite, attaquant le PC, le MFA et autres forces révolutionnaires et progressistes, comme le 'prêtre rouge' Padre Max assassiné en avril 1976 ; il sera néanmoins réhabilité dans les années 1980 par le social-traître Soares].

Les occupations d'usines par les ouvriers et de terres par les paysans pauvres (souvent non-propriétaires) se multiplient, les travailleurs exploités prennent en main la production, les loyers sont gelés, des campagnes d'alphabétisation sont lancées (il y a 40% d'illettrés),  des noyaux de Pouvoir populaire se mettent en place dans les villes comme à la campagne. De leur côté, les anciennes colonies accèdent à l'indépendance (et passent dans la sphère soviétique).

Le Mouvement des Forces Armées et surtout le COPCON (Commandement Opérationnel du Continent), dirigé par le leader charismatique Otelo de Carvalho, sont à la pointe de cette 'radicalisation'. 

Mais cela ne durera pas. La division des forces révolutionnaires, et le reflux général de la révolution mondiale qui commence alors (malgré la victoire au Vietnam, et des mouvements de libérations en Afrique portugaise), amèneront à la défaite. 

Peut-être sous l'influence britannique, le Portugal a historiquement un important mouvement trotskyste. Mais même les plus "corrects" d'entre eux (la LCI et le PRT, qui fusionneront en 1978 dans le Parti socialiste révolutionnaire - PSR), les plus "mandélistes" et "guévaristes" sur la ligne de la LCR française et du Secrétariat Unifié, joueront un rôle trotskyste habituel, de division et "d'intransigeance" saboteuse, comme tous les trotskystes dans toute situation révolutionnaire... 

Le PCP, lui, tient de fait les rênes du pouvoir avec le Premier ministre ('sympathisant' de longue date) à partir de juillet 1974, le général Vasco Gonçalves. Mais, inféodé à l'URSS de Brejnev, il mène une politique incohérente, d'autant plus que l'URSS a fait savoir qu'elle ne compte pas "récupérer" le Portugal dans sa zone d'influence : ce ne serait qu'un nouveau Cuba, dont Mikoyan a dit dès 1965 qu'il serait "insupportable pour l'économie soviétique". Il mène donc une politique "eurocommuniste" (bien qu'officiellement hostile à cette doctrine), une politique réformiste détachée des intérêts soviétiques. Sa réforme agraire lui donne une grande popularité dans les campagnes, notamment dans le Sud resté profondément féodal, mais rapidement son influence recule devant les déceptions. 

Le MFA, qui a mené l'opération du 25 Avril, éclate entre "radicaux" (Carvalho et son COPCON), qui soutiennent le gouvernement Gonçalves, et "modérés" (comme le général Eanes) qui soutiennent les forces démocratiques bourgeoises (Parti socialiste de Soares, Parti social-démocrate, CDS de centre-droite etc.).

Quand aux maoïstes du MRPP-PCTP, qui ont mené une lutte héroïque contre la dictature au début des années 1970 (un militant, Ribeiro Santos, fut tué par la police politique en 1971), ils sont alors prisonniers de la théorie des trois mondes, théorie ultra-révisionniste impulsée par la ligne contre-révolutionnaire du PC chinois (Deng Xiaoping est aux affaires étrangères de 1973 à 1976), qui fait de l'URSS et des PC pro-soviétiques l'ennemi principal. Il est même infiltré par des éléments ouvertement anti-communistes et pro-US, dont l'un deviendra célèbre : il s'agit de... José Manuel Durrao Barroso !

Ils font donc du PCP et de Vasco Gonçalves la principale cible de leurs attaques. Bien qu'ayant marqué l'époque par ses impressionantes peintures murales (toujours visibles) et la mise en place de comités populaires d'usine et de quartiers, le MRPP jouera finalement un rôle "gauchiste réactionnaire" assez proche des trotskystes. Plutôt que de déborder sur sa gauche un PCP englué dans le révisionnisme, et de construire au rythme des déceptions et des incohérences une mobilisation révolutionnaire de masse sur le socle de la mobilisation progressiste et démocratique du 25 Avril, il combat le PCP en renforçant sa droite : il soutiendra le PS de Mario Soares et la candidature "populaire" (O povo vota Eanes, "le peuple vote Eanes") du général social-démocrate Eanes aux élections de 1976. 

D'autres organisations marxistes-léninistes, comme le PCP-ML (qui se ralliera à Deng Xiaoping), les "reconstructeurs" regroupés en décembre 1974 dans l'Union Démocratique Populaire (UDP - qui deviendra pro-albanaise) ou le Mouvement de la Gauche socialiste (MES, 'socialiste révolutionnaire', 'léniniste'), joueront un rôle mineur. 

Après une tentative ratée de coup de force par les éléments radicaux du MFA (25 novembre 1975), au printemps 1976, avec les premières élections "démocratiques" de l'histoire du pays, tout est fini. Le socialiste Soares devient Premier Ministre (le PS a gagné les élections parlementaires), le général Eanes devient président (jusqu'en 1986). La droite reviendra au pouvoir de 1978 à 1983, puis Soares de 1983 à 1985, puis à nouveau le centre-droit jusqu'en 1995, Soares restant, comme président (de 1986 à 1996), une figure politique tutélaire du pays. L'alternance bourgeoise... 

Hier dictature réactionnaire fascisante, relais de l'impérialisme anglais puis rouage (important) du dispositif US de l'OTAN, le Portugal est aujourd'hui un pays capitaliste "artificiel" et dépendant (reposant sur le tourisme, l'immobilier, l'agro-alimentaire et la sous-traitance industrielle à bon rapport qualité/coût), soumis à la "Banane Bleue" des grands pays impérialistes européens, France, Italie, Angleterre, Allemagne, Belgique, Pays-Bas... 

L'histoire de la Révolution portugaise d'avril 1974, ne l'oublions pas, est l'histoire d'une révolution "trahie" ou plutôt, d'une révolution perdue. Un échec dont il faut tirer les leçons, d'autant plus qu'aujourd'hui, la croissance artificielle, largement spéculative du Portugal s'effondre, comme celle de la Grèce, de l'Irlande, de l'État espagnol ou des pays de l'Est. La 'gauche radicale' pousse (aux élections de 2009, le Bloc des Gauches - regroupant le PSR trotskyste type LCR, l'UDP ex-ML etc - frôle les 10%, la coalition (CDU) PCP-Verts les 8% et le PCTP-MRPP les 1% - et 1,5% aux européennes - ce qui est le niveau de Lutte Ouvrière ici) ; l'extrême-droite (Parti Populaire) commence à mobiliser des forces ; et de grandes luttes s'annoncent. 

Mais la flamme du 25 Avril brûle et brûlera encore dans le coeur de millions de Portugais-es, une flamme qui éclaire l'avenir, à travers les heures sombres du présent !

La mémoire du 25 Avril est éternelle, car elle montre que le Peuple et les enfants du Peuple, hier sous l'uniforme d'une guerre coloniale réactionnaire, aujourd'hui sous le bleu de travail de la sous-traitance franco-allemande ou dans les files d'attente du chômage et de l'aide sociale, font et peuvent tout !

    

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Le chant signal de la révolution : Grandola Vila Morena

 

Grândola, vila morena
Terra da fraternidade
O povo é quem mais ordena
Dentro de ti, ó cidade
Dentro de ti, ó cidade
O povo é quem mais ordena
Terra da fraternidade
Grândola, vila morena
Em cada esquina um amigo
Em cada rosto igualdade
Grândola, vila morena
Terra da fraternidade
Terra da fraternidade
Grândola, vila morena
Em cada rosto igualdade
O povo é quem mais ordena
À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade
Jurei ter por companheira
Grândola a tua vontade
Grândola a tua vontade
Jurei ter por companheira
À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade

(traduction)

Grândola, ville brune
Terre de fraternité
Seul le peuple est souverain
En ton sein, ô cité
En ton sein, ô cité
Seul le peuple est souverain
Terre de fraternité
Grândola, ville brune
A chaque coin un ami
Sur chaque visage, l’égalité
Grândola, ville brune
Terre de fraternité
Terre de fraternité
Grândola, ville brune
Sur chaque visage, l’égalité
Seul le peuple est souverain
A l’ombre d’un chêne vert
Dont je ne connaissais plus l'âge
J’ai juré d’avoir pour compagne
Grândola, ta volonté
Grândola, ta volonté
J’ai juré d’avoir pour compagne
A l’ombre d’un chêne vert
Dont je ne connaissais plus l'âge

 

Chico Buarque - Tanto Mar

 

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