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Théorie

Mardi 14 mai 2013 2 14 /05 /Mai /2013 11:16

 

La thèse du CAPITALISME BUREAUCRATIQUE dans les pays dominés (semi-féodaux et semi-coloniaux) est une thèse maoïste incontestable et incontestée, et personne parmi ceux PCEque d’aucun-e-s qualifient de ‘centristes’ ne l’a jamais remise en question. Le PROBLÈME est l’utilisation qui en est faite, par certains groupes s’affirmant ‘maoïstes’, pour qualifier (abusivement) certains types de gouvernements du ‘tiers-monde’ de ‘fascistes’, car ils représenteraient (et ‘restructureraient’) ce capitalisme bureaucratique. Une thèse dangereuse, car rien n’est plus dangereux – pour des communistes – que de montrer du doigt le ‘fascisme’ là où il n’est pas ; et d’autant plus regrettable qu’elle est partagée par des gens conséquents, comme le mouvement maoïste brésilien autour d’A Nova Democracia, du MEPR, du CEBRASPO etc.

        chavez-castro-nazichav-fascfascistasfascismo-rojoVisuel du PC d’Équateur ‘Comité de Reconstruction’… et propagande anti-chaviste d’ultra-droite : où est la différence ?

Cependant, une compréhension sérieuse de la thèse du capitalisme bureaucratique elle-même permet, très facilement, des démonter ces affirmations fumeuses et irresponsables.

- Le capitalisme bureaucratique est une forme de 'capitalisme par en haut', étroitement associé à l'appareil d’État et appuyé sur le 'fond féodal' de la société d’un pays arriéré-dominé, qui émerge à un certain stade de pénétration des monopoles impérialistes dans le pays en question. Typiquement, en Chine où il a été caractérisé pour la première fois par Mao Zedong, ce fut sous le régime de Tchang Kaï-chek (1926-49) ; en Inde, sous Nehru (1947-64) ; en Iran, sous les Pahlavi (1925-79) ; dans la plupart des pays d'Amérique latine (sous divers régimes, souvent dits ‘développementistes’), entre les années 1920 et 1960 ; dans les pays arabes, sous les régimes ‘à la Nasser’ des années 1950-80 et – déjà – sous les régimes (souvent monarchiques) précédents, etc. etc. Visant la mobilisation de masse au service de la production, ce capitalisme bureaucratique se donne parfois des airs ‘nationalistes’ et ‘populistes’, d’autant plus qu’il apparaît souvent dans un contexte de lutte anticoloniale (ou plutôt, le contraire : la lutte anticoloniale se développe rapidement à cause de lui), et qu’il faut ‘donner le change’. Il revêt souvent un caractère MONOPOLISTE ou ‘oligopoliste’, car il apparaît à un stade où se renforce la division internationale du travail, et donc la spécialisation productive des pays dominés sur une ou quelques marchandises : pétrole ou gaz ici, tel ou tel métal là, production agro-alimentaire ou pierres précieuses, etc.
- Dès lors, il y a une bourgeoisie/oligarchie/‘caste’ bureaucratique (cela dépend du niveau des forces productives du pays).
- MAIS, aucune classe (comme l'explique brillamment le Manifeste Programme du (n)PCI) n'étant 'imperméable', 'insensible' au mouvement des autres, il va FORCÉMENT, à un moment donné, émerger dans cette bourgeoisie bureaucratique, comme d'ailleurs dans les autres classes possédantes (compradore, latifundiste et bourgeoisie nationale), une 'GAUCHE', une fraction
04mad-mayo998pensant qu'il faut 'tout changer pour que l'essentiel ne change pas', qu'il faut faire des réformes, des concessions pour sauver l'essentiel - sa position dominante. Cela existe de la même manière dans les pays impérialistes, et cela s'appelle du RÉFORMISME, pas du fascisme. Ce phénomène est favorisé par les périodes de développement des forces productives qui font émerger, dans tous les 'secteurs' (bureaucratique, compradore, propriétaire terrien et 'national') de 'nouvelles couches', des 'modernes' comprenant qu'il n'est plus possible de gouverner les masses 'comme avant'.
- Souvent, dans des pays structurellement soumis au capital impérialiste étranger, mener cette politique de réformes/concessions peut impliquer de CHANGER D'ALIGNEMENT géopolitique,de 'changer de bloc' ou de puissance tutélaire (typiquement, des États-Unis vers l'URSS pendant la Guerre froide), ou de 'diversifier' ses 'partenaires'/tuteurs pour essayer d'en 'dégager' un peu d'autonomie. Globalement, tout puissance impérialiste (ou expansionniste régionale) sera ravie de nuire ainsi à ses concurrentes, même si elle n'y est pas 'gagnante' au sens sonnant et trébuchant (exemple type : l'URSS avec Cuba, ou plus près de nous la Russie, la Chine et dans une certaine mesure l'Europe avec le Venezuela).

C'est ce qui s'est produit au Venezuela : en 1998, le vieux système puntofijiste, qui gérait le capitalisme bureaucratique depuis 40 ans, était usé jusqu’à la corde et à bout de souffle, incapable de faire face à l’agitation populaire (situation assez proche, finalement, de celle du Chili en 1970). Une fraction ‘pragmatique’ de l’oligarchie dominante a alors effectué un ‘repli tactique’ et ‘ouvert les portes’ à un petit lieutenant-colonel, un zambo (métis) d’origine paysanne modeste… condamné quelques années auparavant pour tentative de coup d’État ‘de gauche’, et donnant (alors) de sérieux gages de modération (un discours, globalement, 'à la Lula'). La suite des évènements est suffisamment connue pour ne pas la retracer ici, pour la centième fois, dans les détails : ‘emballement’ des concessions sociales et démocratiques pour pouvoir ‘chevaucher’ et maîtriser l’agitation des masses, et (l’un se nourrissant de l’autre) contre-attaques rageuses de la vieille oligarchie (la DROITE de la grande bourgeoisie bureaucratique), principalement concentrée dans le monopole pétrolier PDVSA et dans la Fedecamaras (Medef local), avec sa presse aux ordres, contre ‘l’intrus’ ; ceci débouchant sur la tentative de coup d’État d’avril 2002 (le ‘Parisot’ local prenant le pouvoir), soutenue par l’administration Bush de Washington et déjouée par la mobilisation des masses ; radicalisation encore plus grande de Chavez et de ses partisans contre l’oligarchie (qui poursuit le bras-de-fer jusqu’encore aujourd’hui), l’impérialisme US et ses proches alliés (notamment la Colombie voisine) ; proclamation du ‘socialisme du 21e siècle’ ; tissage d’alliances avec tout ce que la planète compte d’hostile ou de rétif à l’hégémonie US (Russie, Chine, Iran, bourgeoisie arabe antisioniste, Syrie, Libye, guérillas colombiennes, fractions des bourgeoisies européennes etc.) ; mobilisation et (tenant compte de la tragédie chilienne de 1973) tentative d’armement des masses contre les menées de la droite, etc. etc. Depuis, cependant, faute… d’être une véritable révolution, le ‘processus’ s’est essoufflé, la condition des masses s’est dégradée et le soutien populaire à Chavez (face aux ‘candidats uniques’ du vieux puntofijisme, présentés à chaque élection) s’est effrité (son successeur, Maduro, ne l’a emporté que d’une très courte tête) ; le bloc impérialiste US et l’oligarchie locale ont un peu ‘lâché l’affaire’ et ‘jouent le pourrissement’ ; un rapprochement s’est amorcé avec le (totalement fasciste, pour le coup !) voisin colombien et des militants révolutionnaires réfugiés au Venezuela ont été livrés (après que Chavez se soit fait ‘choper’ pour son soutien aux guérillas, avec la saisie de l’ordinateur d’un dirigeant guérillero tué dans une opération militaire) ; une partie des cadres du ‘chavisme’ a formé une nouvelle caste privilégiée et exploiteuse, la ‘boli-bourgeoisie’. En Bolivie et en Équateur, ce sont carrément des présidents qui ont ‘valsé’ à la chaîne devant les explosions de colère des masses (ingouvernabilité totale), ouvrant à un ‘vieux’ syndicaliste paysan indigène et à un économiste ‘de gauche’ inconnu les portes du pouvoir ; les évènements ont ensuite suivi un déroulement assez similaire. Ailleurs, les oligarchies ont du ‘ouvrir les portes’ à des leaders plus 2 Caracas 1 de Mayo 2009modérés, mais néanmoins réformistes. En réalité, l’Amérique latine a ‘vomi’ la ‘potion’ ‘néolibérale’ qui lui a été administrée, dans les années 1980-90, par la domination impérialiste US, après (et déjà pendant) les grandes dictatures / guerres d’extermination des années 1960-80. Aujourd’hui, même les opposants aux régimes ‘bolivariens’ se veulent ‘sociaux-libéraux’, ‘proches d’un Lula’, pour un ‘capitalisme intégrant le facteur humain’ ; tandis que les régimes en question se sont eux-mêmes considérablement recentrés’, ‘face aux réalités’. Le capitalisme bureaucratique de ces pays s’est, oui, dans un sens, ‘restructuré’. Pour autant, dans l’enthousiasme de la ‘rupture’ et la résistance aux menées réactionnaires, les masses ont écrit une page d’histoire qui ne s’effacera pas, elles ont été à une école de révolution . Quelque part, pour dire les choses clairement : Chavez himself, son idéologie, ses amitiés internationales, ses élucubrations dominicales de 14 heures non-stop, on s’en brosse le cul ! Ce qui nous intéresse, ce sont les masses vénézuéliennes, et celles-ci ont démontré, le 13 avril 2002, que les masses font et peuvent tout : déjouer un coup d’État made in US en Amérique latine, c’était tout simplement du jamais vu ! Si les PC d’Équateur ‘Sol Rojo’ et ‘Comité de Reconstruction’ peuvent aujourd’hui trouver un certain écho dans les masses, c’est en ‘capitalisant’ sur la déception envers le social-libéralisme (de fait) du gouvernement Correa, et parce que les masses ont été (pendant toutes les années 2000) à cette ‘école’… Cela aurait été tout simplement impossible il y a encore 15 ou 20 ans ; d’ailleurs, à cette époque, les membres actuels du ‘Sol Rojo’ étaient dans le mouvement ‘alfariste’, équivalent local du bolivarisme !

EN AUCUN CAS CELA NE PEUT ÊTRE QUALIFIÉ DE FASCISME : le fascisme ne peut se caractériser que par UN SEUL critère fondamental, celui de la DICTATURE TERRORISTE OUVERTE contre tout mouvement organisé, révolutionnaire ou même réformiste, des masses populaires exploitées ; ceci associé à une certaine MOBILISATION d'une partie des masses ('peuple de droite', 'patriotes', 'honnêtes gens', 'majorité silencieuse' etc. etc.) contre ledit mouvement, ce qui distingue le fascisme de la dictature réactionnaire 'classique' (dans les pays dominés cependant, cette mobilisation revêt souvent un caractère clientéliste ou ethnique/tribal/régionaliste/confessionnel, plus qu'idéologique à proprement parler). Dans les pays impérialistes, il se rattache à la fraction la plus réactionnaire de la bourgeoisie monopoliste et, dans les pays dominés, à la fraction la plus réactionnaire (et soumise à l'impérialisme) des trois classes dominantes (oligarchies bureaucratique, compradore et terrienne) et, à travers celle-ci, à la fraction la plus agressive des monopoles du pays/bloc impérialiste de tutelle. À ceux qui qualifient le réformisme 'bolivarien' de 'fasciste', la première réponse doit être "où sont les milliers de mort-e-s et de disparu-e-s des 'fascistes' Chavez, Morales etc. ?", comme au Chili sous Pinochet, en Argentine sous Videla, au Guatemala sous les juntes de 1978-85, etc. etc. De même, 'nier la lutte des classes' au profit de prétendus 'peuple' (aux contours flous), 'citoyenneté' ou 'intérêt général', ne peut suffire à qualifier le fascisme, car le réformisme bourgeois, le 'rooseveltisme' et autres 'keynésianismes' c'est typiquement cela, et cela n'est pas le fascisme (confusionnisme dénoncé par Dimitrov dès 1935). Même le gaullisme, totalement sur cette ligne corporatiste d''association Capital-Travail', pour ne pas avoir régné dans une période de crise générale, ne peut pas être réellement qualifié de fascisme...

casapound-ricorda-hugo-chavezantifa chavezLes néofascistes italiens de Casa Pound saluent la mémoire de Chavez… sauf que ce dernier n’était pas tout à fait du même avis : "Les fascistes ne sont pas des êtres humains, un serpent est plus humain qu’un fasciste"...

Il serait certes tentant (et si simple…) de se contenter d’ânonner dogmatiquement que "le stade impérialiste (du capitalisme) c’est la réaction sur toute la ligne", et que la classe dominante (monopoliste ici, capitaliste bureaucratique là-bas) est intégralement, en bloc, ‘réactionnaire sur toute la ligne’… mais cela n’est pas vrai, ce n’est pas la réalité. AUCUNE classe n’est ‘imperméable’ à l’influence des autres (ne serait-ce que pour ‘prendre en compte’ leurs mouvements dans son intérêt) ; et, si les classes populaires subissent à pleins tubes l’influence de la classe dominante, cette dernière ‘subit’ aussi, directement ou indirectement, l’influence du ‘mouvement ouvrier’. C’est ainsi qu’émerge en son sein une ‘gauche’, qui va chercher à ‘contenir’ celui-ci ‘dans les limites de l’acceptable’ par des concessions (et va, généralement, chercher à se revendiquer de la période où la bourgeoisie jouait encore un certain rôle de progrès humain ; c’est ainsi que la gauche bourgeoise sud-américaine va se revendiquer de Bolivar ou de l’équatorien Alfaro, la gauche BBR des ‘Lumières’ ou du ‘Hugo républicain’ d’après le coup d’État bonapartiste, etc. etc.). Ce n’est en aucun cas une alliée, sinon de circonstances… exceptionnelles (lutte contre le fascisme, occupation étrangère etc.) ; mais c’est un ‘facteur’, un ‘paramètre’ de la réalité sociale qui nous entoure et de notre lutte au sein de celle-ci, paramètre que les communistes ne peuvent ignorer. La ‘gauche’ bourgeoise est matériellement incapable d’initier un début de commencement de processus révolutionnaire, de conduire les masses exploitées vers leur émancipation ; elle a, au contraire, uniquement vocation à ‘contenir’ leur mouvement dans les limites de l’‘acceptable’ et à trahir les espoirs populaires placés en elle ; mais elle est l’expression des contradictions internes à la classe dominante, dont une lutte révolutionnaire conséquente doit savoir tenir compte. Son arrivée au pouvoir exprime, plutôt qu’un besoin de ‘restructuration’ du système capitaliste (idée répandue dans le mouvement communiste ; mais cela, la droite s’en charge très bien, du gaullisme des années 1960 aux ‘thatchériens’ des années 1980-90 !), un repli tactique de la bourgeoisie face à une agitation sociale importante, ou, en tout cas, une crainte des dominants face aux ‘cris du peuple’ (mais des mouvements ou des ‘cris’ qu’ils pensent encore pouvoir conjurer par quelques concessions et réformettes – avant de revenir en force). Mais ce 'repli' des dominants, même s'il prépare un tel ‘retour en force’, même s’il n’est jamais une œuvre de philanthropie, ouvre forcément (mathématiquement) un espace, des 'perspectives', des 'marges de manœuvres' pour le 'mouvement social' des masses opprimées, que les révolutionnaires doivent savoir mettre à profit afin d'en faire, pour les masses, une école de communisme - telle a été l'analyse, profondément CORRECTE, de l'UOC-mlm de Colombie réagissant à la mort de Chavez.

general franco la clauLe fascisme, lui, est une toute autre chose : c’est l’expression et l’arme de l’aile extrême-droite, de la fraction réactionnaire ultra des classes possédantes, pour une guerre TOTALE contre tout mouvement organisé (même réformiste) des classes populaires ; même s’il va souvent (dans un souci de mobilisation de masse, sa caractéristique) reprendre aussi à son compte des revendications jugées ‘acceptables’ des ‘petites gens’, sur un mode paternaliste (le problème est que les ‘petites gens’, tel qu’il l’entend, englobent tant d’intérêts de classe immédiats contradictoires qu’il est impossible de les satisfaire tous, et au final tout le monde est perdant, sauf la fraction la plus réactionnaire de la classe dominante). Il va chercher, pour mobiliser, à détourner la colère d’une partie des masses contre les plus opprimés qu’eux (ultra-prolétaires qualifiés de ‘canaille’ hier et de ‘racaille’ aujourd’hui, prolétaires étrangers ou d’origine étrangère, travailleurs organisés qualifiés de ‘rouges’, ‘assistés’, ‘drogués’ etc. etc.), mais aussi contre de chimériques ‘mondialisme’, ‘capitalisme sauvage’ (vieille rengaine bourgeoise, partagée par la ‘gauche’, du ‘capitalisme à visage humain’), ‘finance cosmopolite’ etc. etc., visant généralement, à travers ces mots, les fractions de la classe dominante jugées trop ‘modérées’ et ‘laxistes’. L'objectif visé ici (certes inatteignable, mais néanmoins visé), c'est, pour tout 'mouvement social' organisé, une marge de manœuvre zéro. Une question fondamentale, pour permettre de répondre à beaucoup de choses, peut en définitive être celle-ci : est-ce que la situation considérée FAVORISE objectivement l’émergence d’une conscience, d’une organisation et d’une ‘radicalité’ des classes populaires (comme c’est le cas, selon nous, au Venezuela ou en Bolivie, en tout cas dans les premiers temps – cela s’est peut-être ‘tassé’ depuis) ; ou est-ce qu’elle tend, au contraire, à leur écrasement sans pitié (comme en Iran dans les années suivant la prise de pouvoir de Khomeyni, pour prendre volontairement l’exemple de régimes alliés) ?? Pour nous, la première situation est ce qu’il convient de qualifier de régime/’processus’/situation ‘progressiste’ ; la seconde est du fascisme, ou assimilable au fascisme.

Les classes intermédiaires, elles (petite-bourgeoisie entrepreneuriale, salariat moyen, paysannerie relativement aisée, professions libérales, intellectuels divers etc., et bourgeoisie nationale dans les pays dominés), vont généralement se scinder entre partisans d’une ‘démocratie radicale’, d’une ‘démocratie réelle’, qui vont en dernière analyse converger dans le réformisme ; et individualistes-égoïstes réactionnaires, accrochés à leur petit patrimoine et leur ‘petite position’ comme des singes à leur branche, et qui vont converger dans la mobilisation réactionnaire de masse (en clair : voter Sarko/Copé ou Le Pen). En l’absence de Parti révolutionnaire de classe, comme centre d’agrégation de la mobilisation révolutionnaire, le prolétariat et les classes populaires ‘assimilées’ (petits employés, paysans et indépendants pauvres, etc.) vont généralement ‘suivre’ l’un ou l’autre de ces courants, car ces ‘classes moyennes’ exercent une grande influence sur eux (ils/elles sont perçu-e-s comme ‘le/la cousin-e’ ou ‘le fils/la fille du voisin’ qui a ‘réussi’).  

dimitrovLe ‘premier cercle’ de la mobilisation révolutionnaire de masse, la première ‘terre de mission’ des communistes révolutionnaires, ce sont précisément ces prolétaires-et-assimilé(e)s qui sont sous l’influence des ‘classes moyennes’ ‘progressistes’/’démocratiques-radicales’, elles-mêmes se plaçant sous la direction de la ‘gauche’ bourgeoise. C’est tout le sens de la démarche de Front populaire à la base impulsée par l’Internationale communiste dès 1934 ; c’est tout le sens de bien distinguer réformisme bourgeois et fascisme ; et c’est tout le sens de la dénonciation, par Dimitrov, du ‘schématisme’. Cela est totalement valable dans les pays dominés par l’impérialisme.

 

Mais, pour le ‘p’’c’’mlm’ et ses (de plus en plus rares) amis internationaux, il va en être tout autrement. Dans nos pays impérialistes/avancés, les attaques vont se concentrer sur les révolutionnaires non-maoïstes (personne n’étant réellement maoïstes sauf eux, de toute façon…) et les personnes progressistes du peuple, qualifié-e-s (non-exhaustivement) de ‘social-démocrates’, ‘libéraux-libertaires’, ‘révisionnistes’ et ‘nationalistes-révolutionnaires’/’SA’/’fascistes’ en puissance, ‘frères jumeaux’ et fourriers du fascisme, etc. etc. Pour dire les choses clairement, il n’y a pas 36 manières pour des communistes de faire triompher le fascisme, il n’y en a qu’une seule et c’est celle-là : agir ouvertement et consciemment comme force de répulsion sur les masses progressistes (le ‘peuple de gauche’), et non comme force d’attraction vers la conception communiste-révolutionnaire du monde. Et dans les pays dominés, semi-coloniaux semi-féodaux, vont être qualifiés de ‘fascistes’ non pas des régimes laquais de l’impérialisme, massacrant et torturant des milliers de personnes (à la Pinochet ou Videla, Rios Montt ou Mobutu, Suharto ou Ferdinand Marcos, Bokassa ou Hassan II), mais précisément des régimes qui ‘s’agitent’ et ‘défient’ un petit peu l’impérialisme (en tout cas l’impérialisme occidental), et tentent d’apporter quelques petites avancées de bien-être aux masses laborieuses. Ceux-là et aucuns autres : il ne s’agit même pas de dire qu’‘au nom de la thèse du capitalisme bureaucratique’, ‘tous les pays semi-coloniaux sont fascistes’ (ce qui serait simplificateur mais au moins cohérent). Ils ont, toutefois, ‘une tête de turc au-dessus’ de ces régimes – là encore, en parfaite cohérence avec la pensée dominante impérialiste : les ‘islamistes’… C’est ainsi que, lorsque le régime baathiste syrien se contente d’opprimer 300x168 188654 syrie-soupcons-de-crimes-contre-‘tranquillement’ ses masses populaires, tout en appuyant objectivement la résistance libanaise et palestinienne contre Israël, il est ‘fasciste’… mais lorsqu’il se met à massacrer, avec la plus extrême barbarie, des milliers de personnes ; et que semble menacer l’instauration d’un ‘émirat djihadiste’ incontrôlable aux portes de l’entité sioniste, tout d’un coup leur ‘anti-impérialisme’ se réveille ! Comme c’est étrange… En revanche, au Mali, il n’est plus du tout question d’anti-impérialisme (alors même que de très nombreux/euses militant-e-s démocratiques de ce pays rejettent l’intervention BBR, tout en vomissant les djihadistes) : tout ce que ‘Voie Lactée’ trouve à dire, c’est que "la France est obligée de faire le nettoyage anti-islamistes armés à la place de cet État d'une faiblesse toute bureaucratique, empêtré dans ses contradictions"… !!!

Il y a en Grèce une organisation ‘maoïste’, l’OAKKE, qui assume elle aussi des positions pour le moins ‘étranges’ : à contre-courant de toute la gauche radicale et révolutionnaire de ce pays, elle considère que l’impérialisme russe est actuellement la principale menace pour l’humanité, le ‘nouveau 3e Reich’ de notre époque, à la tête d’un ‘axe néo-nazi’ avec la Chine, l’Iran etc. (et donc forcément l’ALBA sud-américaine) ; et que les forces qui dénoncent principalement l’impérialisme nord-américain et ouest-européen sont ses alliés objectifs. Si l’OAKKE ‘dénonce’ les ‘excès’ et le ‘chauvinisme’ de la politique israélienne, elle revendique néanmoins pour l’État sioniste le ‘droit de se défendre’ (!!!) contre les ‘islamo-nazis’ de la résistance palestinienne, du Hezbollah et d’Iran, qui sont des ‘pièces maîtresses’ de cet axe. Militer contre les crimes sionistes, appeler à la ‘destruction d’Israël’ (c’est-à-dire à la fin de l’apartheid, de l’État ethnique ‘juif’, pour une Palestine démocratique et égalitaire), c’est participer d’une théorie du ‘complot juif pour la domination mondiale’, également au  service de ce ‘nouveau Reich’ russo-irano-chinois (un florilège de leurs délires ici)… Dans la mêmeisraeldemo veine,  mais encore plus ‘hardcore’, il y a les ‘anti-deutsch’ d’Allemagne : s'appuyant de manière ‘fondamentaliste’ sur les tous premiers écrits de Marx et Engels, l’impérialisme occidental est pour eux, ‘objectivement’, un ‘progrès’ là où il passe, une ‘condition nécessaire’ à la révolution prolétarienne : il faut donc soutenir ses interventions contre les régimes ‘despotiques’ en Irak, en Afghanistan etc., il faut soutenir l’apartheid sioniste en Palestine sans quoi l’on est ‘antisémite’, etc. etc. Le ‘p’’c’’mlm’ et ses comparses internationaux (notamment ses pitoyables appendices de la Belgique universitaire, elle-même lamentable excroissance de la ‘France’ intello-parisienne) sont, globalement, exactement sur cette ligne ; mais ils sont plus intelligents, et donc plus 'subtils'. Et leur obsession de l’‘islamisme’ sunnite va éventuellement les amener, le cas échéant, à soutenir comme ‘moindre mal’ un régime (pourtant ‘fasciste’) de ‘l’axe néo-nazi’ Russie-Chine-Iran, comme la Libye ou la Syrie (enfin, dans le cas de la Libye, l’Iran avait dans un premier temps salué le ‘réveil islamique’ du peuple, alors…).

Sur ce point d’ailleurs, peut-on ajouter au passage, la thèse du capitalisme bureaucratique permet SEULE de comprendre le phénomène politique communément appelé 'islamisme'. Dans les pays de la 'région intermédiaire' à majorité musulmane (du Sahel à l'Indonésie en passant par le Maghreb, le Machrek, l'Iran, l'Asie centrale et le sous-continent indien) ;

tantaoui1°/ les RÉGIMES, qu’ils soient 'républicains laïcs' ou 'monarchiques de droit divin', représentent le capitalisme bureaucratique, le capitalisme 'par en haut' impulsé par et au service de l'impérialisme sur la société. L'institution militaire y joue souvent un rôle central, et elle est (conformément à la thèse du capitalisme bureaucratique) une émanation directe de la féodalité, notamment de la féodalité tribale du 'pays profond' (en Égypte, par exemple, elle est l’héritière des Mamelouks qui dirigeaient le pays sous la tutelle ottomane, et le ‘pilier’ de l'État moderne depuis sa naissance avec Mehmet Ali).

2°/ les 'islamistes', eux, sont l'expression politique du 'capitalisme par en bas', le capitalisme (et la bourgeoisie) qui émerge 'spontanément' des 'entrailles' de la vie sociale, et se heurte au capitalisme bureaucratique impulsé 'd'en haut' par les régimes. Ceci est par exemple assez bien expliqué (avec des ‘mots’ non-maoïstes, bordiguistes en l’occurrence) dans cet article sur la Syrie, son régime baasiste et son opposition ‘islamiste’. Les courants de type Frères musulmans représentent une morsibourgeoisie plus 'prospère', plus 'installée' et éduquée, politiquement plus 'pragmatique', se faisant parfois 'démocrate-musulmane' sur le modèle de l'AKP turc ; tandis que les salafistes, eux, représentent une petite et moyenne bourgeoisie (commerçants, artisans, ‘économie informelle’) plus 'rustre' et inculte, plus agressive et 'possédée' par sa mission divine, des 'Savonarole de l'islam' pour ainsi dire. Une bourgeoisie nationale, en réalité, mais ce terme a souvent été accolé automatiquement, par les léninistes, à 'progressiste' (la bourgeoisie nationale serait ‘forcément’ progressiste), alors que personne (ni Lénine, ni le Che, ni Mao : personne) n'a jamais dit cela : en l'occurrence, ce n'est PAS DU TOUT le cas ; les pays musulmans ont en effet une LONGUE histoire de capitalisme (remontant au Moyen-Âge, comme en Europe, mais il a été surpassé et finalement dominé par le capitalisme européen à partir de la 'découverte' des Amériques), et donc une bourgeoisie ANCIENNE, consciente ('pour soi') de ses intérêts, avec une 136354 le-president-du-mouvement-islamiste-ennahda-rached-gconception du monde 'achevée', cohérente et solide, particulièrement imperméable à l'idéologie révolutionnaire du prolétariat (alors que les bourgeoisies nationales africaines ou sud-américaines, par exemple, y sont beaucoup plus perméables, se faisant généralement 'démocrates' et social-réformistes). Il est totalement erroné de voir dans ces ‘islamistes’ des ‘créatures de l’impérialisme’, qui seraient là pour ‘justifier’ la domination et les interventions impérialistes sur ces pays (comme si l’impérialisme en avait besoin !) ; ou encore des ‘agents’ de l’impérialisme qui lui auraient ‘échappé’ (des alliances de circonstances ont pu avoir lieu, au temps de la Guerre froide, contre des régimes ‘républicains laïcs’ souvent pro-soviétiques, ou encore récemment contre Kadhafi et en ce moment même Assad ; mais les ‘islamistes’ sont des ‘pragmatiques par nature’ qui nouent et rompent les alliances comme ils changent de chemise, qui savent ‘attendre leur heure’, et la ‘géopolitique’ US est culturellement à courte vue) ; de même qu’il est totalement erroné d’y voir des ‘révolutionnaires de libération nationale’, une ‘forme musulmane de théologie de la libération’ (s’il existe de tels courants, ils sont très minoritaires), etc. etc. Les ‘islamistes’ sont des ‘créatures’ de l’impérialisme, oui… mais au sens de conséquences, de RÉACTION à la pénétration impérialiste dans ces pays, au stade capitaliste-bureaucratique. Une réaction inévitable du corps social, de type ‘réflexe du genou’… mais une réaction ‘passéiste’, ‘antimoderne’, tournée vers le passé idéalisé d’avant l’intrusion occidentale ou, carrément, des ‘4 premiers califes’ succédant à Mohamed (632-661 de l’ère chrétienne…) ; ou alors une contestation ‘radicale’ petite-bourgeoise de type ‘Savonarole musulman’, mêlant ultra-libéralisme boutiquier en économie (avec un peu de redistribution par la zakât, aumône obligatoire au bénéfice des plus démunis et troisième ‘pilier’ de l'islam), ‘républicanisme’ égalitaire des pères de famille en politique, et ultra-puritanisme culturel et salafmoral. Sauf que nous sommes à l’époque de la révolution prolétarienne ; et que de telles conceptions ne peuvent donc être, aujourd’hui, que 100% réactionnaires… et au final, perdantes. 'Démonisées' depuis une trentaine d'années (globalement, depuis la 'révolution' confisquée iranienne de 1979) sous le vocable d''islamisme', ce type de réactions 'antimodernes' à la pénétration anti-impérialiste sont en fait aussi anciennes que celle-ci : il suffit de penser à l'insurrection du Mahdi au Soudan, dans les années 1880 (qui reste une référence pour le régime 'islamiste' actuel) ; quant aux révoltes algériennes contre la colonisation française, au 19e siècle, elles n'étaient sans doute pas moins 'islamistes' et 'djihadistes' (contre les 'infidèles', pour un gouvernement basé sur la charia) que ce que l'on observe actuellement. Simplement, elles ont été 'occultées', entre les années 1940 et 1970, par un puissant mouvement communiste et par les nationalismes bourgeois à façade 'progressiste', qui ont depuis considérablement reculés. Il n'est toutefois pas possible, pour ces forces, de parler de fascisme néocolonial au sens strict, puisqu'elles ne se rattachent à la fraction la plus réactionnaire et soumise à l'impérialisme d'une oligarchie BUREAUCRATIQUE - comme Ben Ali en Tunisie après la 'mise à la retraite' de Bourguiba, le régime de Moubarak en Égypte, le régime Baas irakien après les coups d'État de 1963 et 1968, le régime du shah d'Iran après l'éviction de Mossadegh, le régime de Mobutu au 'Zaïre' ou de Suharto en Indonésie, etc. ; ou même des régimes à façade 'socialiste' comme celui de la droite du Baas syrien après le coup d'État d'Assad contre Jedid, de la droite du PCT avec Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville, de Boumediene puis Chadli en Algérie etc. etc. (dans ces derniers cas, souvent pour le compte du social-impérialisme soviétique, généralement associé... à l'impérialisme BBR de l'ancienne métropole coloniale ! - 'Françafrique', 'politique arabe'...). Que ces forces soient 'anticapitalistes romantiques', si l'on entend par là 'passéistes', 'idéalisant un passé mythique' (car 'anticapitalistes', elles ne le sont nullement !), c'est indéniable... mais voilà : le fascisme, pour les marxistes, ne se définit pas par une idée (comme 'anticapitalisme romantique', par exemple) ; ceci est de l'idéalisme. Le fascisme répond à une définition MATÉRIALISTE, comme EXPRESSION D'UNE CLASSE ou (plutôt) d'une fraction de classe : la bourgeoisie monopoliste la plus réactionnaire dans les pays impérialistes, et ses représentants/agents/valets locaux, l'oligarchie bureaucratique-compradore-terrienne la plus réactionnaire, dans les pays dominés.

3°/ Pour ce qui est des autres classes possédantes, les courants 'libéraux-démocrates', 'libéraux-conservateurs' et 'occidentalophiles' représentent plutôt la bourgeoisie compradore classique ; les 'conservateurs religieux de régime' (type 'oulémas', comme le PJD désormais au pouvoir au Maroc, moncef marzoukià ne surtout pas confondre avec les 'islamistes') expriment le 'fond féodal' et arriéré de la société ; et les 'démocrates' et la 'gauche' sont les représentants de la bourgeoisie nationale de type urbaine-éduquée (professions libérales, enseignants et  universitaires, intellectuels divers etc.). Les masses populaires laborieuses, en l’absence de Parti révolutionnaire authentique, sont amenées (en fonction, souvent, de leur situation géographique – ville, campagne ou bidonvilles (‘paysans en exil’), ou de leur ‘capital intellectuel’ – niveau d’éducation) à suivre l’une ou l’autre de ces tendances ; hormis le soutien idéologique aux régimes (le soutien clientéliste/tribal, lui, est omniprésent), qui existe un peu dans les monarchies (légitimité historique et ‘divine’) et pratiquement pas du tout (en tout cas plus) dans les républiques – celles-ci n’ont, de toute façon, pas vraiment d’idéologie, sinon ‘Longue vie au raïs’ et ‘Mort à ces salauds de sionistes qui occupent Al-Qods’ (mais que l’on ne se risquera pas à aller attaquer…).

4°/ Dans certains pays ayant accumulé de grandes masses de capitaux à travers l’exportation de leur production nationale (notamment pétrolière ou gazière), comme l’Arabie saoudite (qui hamas-qatar‘protectoralise’ de fait les autres émirats du Golfe), le Qatar (seul à ne pas être ainsi ‘protectoralisé’), l’Iran ou encore le Pakistan ou la Turquie, l’oligarchie bureaucratique ou une fraction de celle-ci, ou encore des oligarques ‘à titre privé’, cherchant à exporter les capitaux sur-accumulés, peuvent commencer depuis quelques dizaines d’années à mener une politique ‘expansionniste’ relativement ‘autonome’ de l’impérialisme dominant (généralement occidental, sauf pour l’Iran), voire en contradiction avec celui-ci. Ces politiques vont généralement s’appuyer, dans les différents pays, sur des forces ‘islamistes’ : Frères musulmans (dont le Hamas palestinien) pour le Qatar, qui en héberge de nombreux militants depuis les années 1950, ou encore pour l'AKP turc (ex-branche locale de la Confrérie) ; salafistes pour l’Arabie saoudite et les oligarques des autres émirats du Golfe ; ‘radicaux’ chiites mais aussi, parfois, sunnites – Jihad islamique palestinien – pour l’Iran, etc. Des capitaux oligarchiques privés du Golfe et de toute la région arabe (parfois sous forme d''ONG') alimentent la 'nébuleuse Al-Qaïda'.

En Iran, nous avons l'exemple-type d'une partie de la classe bureaucratique (armée, administration, cadres supérieurs de monopoles productifs etc.) de l'ancien régime (Pahlavi) qui est 'passée' au ali-khamenei-with-the-sepah-pasdaran-marching-iranservice de la nouvelle 'république islamique' ; et d'une fraction de la bourgeoisie nationale (le bāzār) et du clergé 'contestataire' qui s'est muée en nouvelle caste bureaucratique, à travers notamment la gigantesque armée/entreprise des Gardiens de la Révolution (Pasdaran) ; en 'réalignant' les allégeances impérialistes (globalement : "tout sauf les USA et leurs satellites", alors que le shah Pahlavi était farouchement pro-US ; il y a à présent une fraction pro-européenne autour d'Hachemi Rafsandjani et Mir Hossein Moussavi, et une fraction pro-russe et pro-chinoise autour du 'guide' Khamenei et du président Ahmadinejad), et en développant une politique de 'trublion' régional.

Le même phénomène s’est, très certainement, reproduit en Égypte ou encore en Tunisie après les récentes ‘révolutions’, une part conséquente de l’appareil bureaucratique voyant dans les Frères musulmans locaux un ‘moindre mal’ (préservant leurs privilèges) ; sans même parler de la Libye où, devant la perte de contrôle de la situation par Kadhafi, les ‘rats’ ont ‘quitté le navire’ en masse et rallié la rébellion (précipitant, devant la présence d’‘hommes sûrs’ et connus, l’intervention occidentale).

Car dans tous les cas, socialement conservatrice voire réactionnaire (donc opposée aux classes populaires et à leurs revendications économiques et démocratiques), la bourgeoisie nationale 'islamiste', si elle arrive au pouvoir, est vouée à se transformer très rapidement en nouvelle caste bureaucratique au service de l'impérialisme (éventuellement, d'un impérialisme rival du précédent 'suzerain'), et/ou d'une politique expansionniste régionale comme désormais celle de l'Iran ou encore de la Turquie AKP, de l'Arabie saoudite ou du Qatar. C’est ainsi que cette fraction de la bourgeoisie nationale assouvit ses appétits frustrés de classe (quant aux autres… et bien ils restent ‘bourgeois nationaux’ et râlent contre les ‘nouveaux oligarques’ ; c’est ainsi qu’Ahmadinejad a été élu en Iran en 2005)… L'on peut voir cela, chaque jour qui passe, là où les 'islamistes' sont arrivés au pouvoir depuis les grandes révoltes de 2011 : en Tunisie, en Égypte, en Libye, sans parler de la violente oppression imposée par les jihadistes aux masses populaires du Nord du Mali, ou encore des milices chiites pro-iraniennes et des salafistes sunnites 'pro-Golfe' qui s'entre-tuent et égorgent la population aujourd'hui en Syrie, comme hier en Irak…

may-day-amman

Telle est la seule compréhension authentiquement marxiste, dialectique, de la thèse fondamentale sur le capitalisme bureaucratique.


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Mardi 23 avril 2013 2 23 /04 /Avr /2013 14:54

 

Voici un texte polémique/critique d’un militant progressiste/marxiste marocain – Abdellatif Zeroual [nom d'un martyr du mouvement ML des années 1970, peut-être un pseudo...] est membre du Secrétariat national de la Voie démocratique, organisation ‘marxiste-léniniste’ assez fortement critiquée (comme révisio/opportuniste) par les camarades MLM de là-bas, et désormais assez proche de la 'gauche radicale' hexagonale (PCF/FdG, NPA surtout, LO etc.). Cependant, bien que bourré de références 'curieuses' voire... trotskystes [‘stalinisme’/’staliniens’ pour parler aussi bien des limites du marxisme-léninisme ‘kominternien’ que des dogmatiques qui n’ont toujours rien compris 70 ans après, ou du révisionnisme postérieur ‘à la Brejnev’ ; références idéologiques comme Poulantzas, Lowy, Daniel Bensaïd bien sûr, etc. ; mais enfin, de 'bonnes' références aussi comme l’organisation marxiste-léniniste Ilal Amam, Mariátegui, Gramsci…] et d'affirmations 'surprenantes' avec lesquelles nous ne pouvons être qu'en désaccord total ["En fait, le socialisme n’est nullement une nécessité historique mais un possible parmi d’autres"... !!!], ce texte est néanmoins d’un grand maocintérêt par rapport à la théorie des Centres et des Périphéries qui est la nôtre. Servir le Peuple a toujours affirmé, en effet, que l’universalité de la Guerre populaire consistait, dans le monde entier comme sur chaque km² de celui-ci, en un encerclement (politique, militaire, idéologique/culturel) du/des Centre(s) par la/les Périphérie(s), entendu non pas comme ‘substitut’ à la lutte des classes, mais comme sens de déploiement de celle-ci.

Le capitalisme s’est déployé, depuis le Moyen-Âge jusqu’au siècle dernier, tout à fait logiquement depuis les ‘centres’, là où la concentration du Capital était la plus importante et avancée, en direction des territoires plus arriérés où les autres modes de production, en particulier l’’ennemi principal’ féodal, avaient leur siège. Il s’est déployé depuis villes vers les campagnes dans chaque province d’Europe et de la planète ; en Europe il s’est déployé (après la ‘fusion’ des pouvoirs politique -monarchique- et économique grand-bourgeois, entre le 13e et le 16e siècle) depuis le Nord-Ouest du continent vers le Sud et l’Est (la Russie par exemple, ou encore les Balkans et la Grèce, ou de très nombreuses régions d’Italie ou de la péninsule ibérique, étaient encore très arriérées et peu touchées par le capitalisme au moment de la Révolution d’Octobre 1917) ; et dans le monde, il s’est déployé depuis l’Europe occidentale, puis une ‘Triade’ Europe occidentale/côte Est de l’Amérique du Nord/Japon, vers le reste… Ainsi s’est déroulé le processus de négation de la féodalité (et des autres modes de production/organisations sociales archaïques) par le capitalisme.

Mais à présent, le processus de négation du capitalisme par le communisme va, selon tous les constats matériels, se déployer depuis les territoires, les régions, les pays touchés en dernier par le développement capitaliste, vers les Centres où, depuis des siècles, le pouvoir capitaliste (géo)politique, économique et culturel s’est concentré. Cela est tout à fait logique si l’on prend, par maoist naxal 20091026-eexemple (‘au hasard’), la théorie de l’hégémonie de Gramsci : c’est bel et bien, forcément, dans les territoires et les populations touchés le plus récemment et (donc) superficiellement par le capitalisme, que l’hégémonie bourgeoise capitaliste, ‘coercitive’ (politico-militaire) comme intellectuelle/culturelle, va être la moins forte ; et donc, que le NIVEAU D’ANTAGONISME de la lutte de classe des exploité-e-s contre l’exploitation capitaliste (et, ici où là, ses ‘béquilles’ féodales, cléricales etc.) va être le plus élevé… Cela se constate aujourd’hui, chaque jour, en Inde, aux Philippines, dans les pays arabes et en Anatolie ‘turque’, en Amérique latine et même dans certaines régions d’Afrique,redblock italia et en Europe même lorsque l’on voit le niveau de conscience, de mobilisation et de lutte en Grèce, en Italie, en ‘Espagne’ et au Portugal, en Irlande et même dans les ‘pays de l’Est’ : telle est la valeur universelle de l’’encerclement des villes par les campagnes’ prôné par Mao.

Cela est valable dans les pays de ce que l’on appelle communément le ‘tiers-monde’ (comme le Maroc), mais aussi à l’intérieur même des grands États impérialistes, dans les ‘campagnes’ de la Guerre populaire que sont essentiellement, en Europe, les NATIONS absorbées et niées par la construction de ces grands États, et les populations ‘ambassadrices’ du ‘tiers-monde’ dans les grands ghettos métropolitains (les ‘immigrés’ et leurs descendants) – en Amérique du Nord, ‘continent volé’, ce sont évidemment, d’abord et avant tout, les communautés ‘noires’ (afro-descendants), hispaniques et bien sûr primo-habitantes (‘Indiens’) qui forment les ‘périphéries intérieures’ où l’on trouve le plus haut degré de conscience, de mobilisation et de lutte révolutionnaire.

big provence flagMais ATTENTION : comme nous l’avons dit, l’encerclement des Centres par les Périphéries ne ‘remplace’ pas la lutte des classes, il ne se ‘substitue’ pas aux termes de la grande contradiction motrice de notre époque qui sont le caractère (de plus en plus) social et international de la production (tendance au communisme) et l’appropriation privée et (de plus en plus) inégalitaire des moyens de production et du produit (capitalisme). Et le capitalisme (monopoliste, impérialiste, ‘mondialisé’) ne peut être nié que par un mode de production et une organisation sociale supérieure : le COMMUNISME. Il n’est pas question, en niant le capitalisme, de revenir à un ‘avant’ idéalisé, que serait la société califale au Maroc ou l’époque des comtes de Toulouse et des ducs d’Aquitaine pour nous Occitans ; il n’y a pas des Centres (ou un ‘Occident’) qui seraient organiquement mauvais, pures entreprises de domination, d’exploitation et de crime (aucune classe dominante n’a jamais pu régner par la seule contrainte, sans ‘contrepartie’ aux nuisances de sa domination), et des ‘Périphéries’ qui auraient été (avant leurs soumission et leur ‘corruption’) organiquement bonnes : elles ont pu être soumises précisément en raison de leurs défauts, des ARCHAÏSMES de leur organisation sociale. Il y a un mode de production (le capitalisme) qui, se déployant de ses Centres (de concentration du Capital breizh gwenhadu komunouret – donc – du pouvoir) vers les Périphéries, non sans casser des œufs, tout en étant et restant un système inégalitaire et d’exploitation du travail (donc en infligeant d’innombrables sévices à l’humanité), a été pour le processus historique humain une nécessaire et incontournable étape d’incontestables progrès ; mais qui a aujourd’hui épuisé son rôle positif historique et, pour permettre à l’humanité de ‘poursuivre son chemin’, doit maintenant disparaître, être renversé par un mouvement révolutionnaire se déployant depuis les Périphéries vers les Centres.

Vouloir ‘revenir’ à une organisation sociale passée idéalisée comme ‘pure’, et ‘salie’ par la ‘modernité’ capitaliste, est de l’OBSCURANTISME, et l’obscurantisme finit TOUJOURS au service du fascisme et de la réaction la plus noire – comme l’on peut le voir en ce moment même, dans les pays arabes, avec le rôle des ‘salafistes’ idéalisant l’époque des ‘4 premiers califes’ successeurs du prophète Mohamed, au 7e siècle… Cela est d’une grande importance, aussi, pour nous qui faisons partie du Mouvement révolutionnaire de libération occitan, car combien de fois n’avons-nous pas entendu l’accusation de vouloir 'faire tourner la roue de l'Histoire à l'envers', de vouloir ‘revenir au Moyen-Âge’, aux ‘duchés féodaux’ etc. ? Tel est l’objet et l’intérêt de cet article (bien que d’idéologie ‘trotskysante’, donc ‘pas la nôtre’), que nous vous laissons maintenant lire...

 

Source

L’eurocentrisme inversé ou les pièges du culturalisme. Réponse à   إبن إدريس


par Abdellatif Zeroual

 

Je suis heureux de constater que le débat sur le mouvement du 20 février continue, enrichi qu’il est par d’autres contributions. Ainsi après deux points de vue réformiste puis radical, nous avons eu l’heureuse chance de connaître un autre point de vue aux relents culturalistes [1]. Pour résumer la critique de l’auteur envers moi et Benmoumen : la gauche a comme socle commun un eurocentrisme viscéral dont elle ne peut se détacher conduisant en fait à un élitisme méprisant envers le peuple. En plus que ce constat est faux pour moi au moins (premier point), cette critique porte un projet obscurantiste (deuxième point) et une vision essentialiste du monde (troisième point) n’apportant aucune alternative réelle (quatrième point) au mouvement de lutte pour la démocratie au Maroc.

Une vision caricaturale du marxisme

Ibn Driss nous présente une version appauvrie du marxisme pour ensuite nous convaincre de son eurocentrisme congénital et consubstantiel. Pour cela, il nous présente d’abord un Marx viscéralement euro centrique qui aurait légué ses tares à des marxistes dogmatiques [2]. Or il parait que notre cher ibn driss n’a qu’une connaissance superficielle de son objet de critique. Nous essaierons d’y remédier en deux points :

1- La compréhension de Marx des sociétés « non occidentales » n’a pas été figée [3]. Elle a évolué d’une croyance eurocentrique (largement partagée dans son siècle d’ailleurs, le 19ème siècle) dans le progrès à une vision non linéaire et anti-évolutionniste de l’histoire [4]. Ainsi, dans une lettre écrite en 1881 à une révolutionnaire russe (Vera Zassoulitch) [5] [NDLR : ici le texte original en français], Marx reconnaissait la possibilité du passage de la commune rurale russe au communisme sans passer par les « crises », les « conflits » et les « désastres » le développement du capitalisme en « Occident ». La commune russe serait donc le point de départ d’ « une évolution communiste ». « Il exprime ainsi l’avis que son « esquisse historique de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale » (dans le chapitre sur « L’Accumulation primitive » au premier livre du Capital) ne saurait être changée en « une théorie Che guevara dans une manifestation a Khenifrahistorico-philosophique de la marche générale, fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés » [6]. Il critiqua d’ailleurs justement l’application de concepts liés au contexte européen (comme féodalisme) pour appréhender la réalité dans des sociétés non européennes (critique de Kovaleski sur l’Inde).

2- « Etre marxiste c’est faire de Marx le point de départ et non d’arrivée », comme disait Samir Amin. C’est ainsi que de nombreux marxistes ont articulé à la fois une critique des aspects datés de l’œuvre de Marx et d’Engels, une vision non linéaire et non euro centrique de l’histoire et du projet communiste et une lutte virulente et sans répit contre la domination coloniale et l’assujettissement des peuples. Il est ainsi de la théorie de l’impérialisme chez Rosa et Lénine, de l’appel d’un marxiste péruvien Mariatégui (à la fin des années 20) à faire « des communautés indigènes le point de départ d’une voie socialiste propre aux pays indo-américains » [7] en s’appuyant sur les survivances des pratiques collectivistes du « communisme Inca », de la critique qu’a faite Walter Benjamin dans les années 40 de la philosophie linéaire de l’histoire [8], de la critique de l’économisme chez Gramsci, de la vision téléologique de l’histoire chez Althusser et Balibar, du colonialisme chez Fanon, de l’idéologie du progrès chez Wallerstein [9] et de l’eurocentrisme chez Samir Amin, jusqu’aux écrits de Michel Lowy, Daniel Bensaid... Samir Amin n’a-t-il pas avancé (à l’encontre du schéma canonisé par le stalinisme des 5 modes de production) l’idée que le monde avant le capitalisme était organisé selon un mode de production tributaire dont l’Europe n’était que la périphérie, ce qui y a facilité l’émergence du capitalisme, et qu’ainsi le socialisme pourrait naitre des périphéries « non européennes » du système-monde capitaliste ? N’est-ce pas une « provincialisation » de l’Europe ? En fait, le socialisme n’est nullement une nécessité historique mais un possible parmi d’autres. Seule la lutte tranche. Or notre cher Ibn Driss méconnait cette tradition communiste hérétique prônant une voie « non linéaire » et « non eurocentrée » au socialisme conçu comme un projet d’émancipation de toutes les formes de domination. Il méconnait aussi les apports politiques importants (inspirés des travaux de Paul Pascon et de Magali Morsy) de la gauche marxiste marocaine (qu’il fustige) et surtout d’Ilal Amam dans les années 70-80 [10] : appui à la lutte pour la reconnaissance de la langue et la culture amazighe, critique du nationalisme jacobin et ethno centré bourgeois (représenté intellectuellement par Laroui), articulation de l’émancipation démocratique et sociale et de l’épanouissement culturel des communautés marginalisées ... Il ne connaît peut être que le « marxisme » des manuels « soviétiques » de l’édition du progrès et des partis staliniens.

L’anti-lumière : une dérive obscurantiste ?

La critique du marxisme « imaginaire » qui m’est attribué et du « libéralisme colonial » a comme socle commun une référence aux anti-lumières commune aux post modernistes, aux obscurantistes 1537958_3_88d4_manifestation-organisee-par-le-mouvement-du-.jpgde tout genre et aux conservateurs nostalgiques de la noble chevalerie féodale... Comment notre cher Ibn Driss conçoit-il la modernité ? Elle se réduit pour lui aux boucheries du colonialisme, au racisme et à la guerre. C’est une vision unilatérale et a-historique [11]. La modernité est un projet contradictoire où la régression (guerre, colonialisme, exploitation, misère...) côtoie le progrès (surtout technique). Ce progrès régressif (ou plutôt régression progressive), selon l’expression de Michael Lowy, illustre la conception dialectique du mouvement de l’histoire contemporaine. La modernité comporte des avancées sociales et politiques indéniables pour l’humanité (droits humains, lutte pour la libération des femmes, libertés indivduelles...). Les méconnaitre conduit inévitablement à l’obscurantisme surtout que ces avancées ont souvent été arrachées par le combat des opprimés eux-mêmes et qu’elles sont continuellement menacées par la bourgeoisie. En effet, ces avancées ne lui appartiennent pas mais bien à l’humanité tout entière. Tout l’enjeu donc est de les conserver, de les approfondir, et de les dépasser tout en extirpant de la racine les aspects régressifs (misère, colonialisme...). Bien évidemment, le progrès n’est pas inéluctable mais un possible parmi d’autres [12]. Il s’agit de développer une « vision de la modernité comme étant un processus toujours inachevé, qui ne pourra franchir l’étape de sa crise mortelle en cours qu’en allant de l’avant, par la réinvention de valeurs universelles porteuses d’une reconstruction économique, sociale et politique de toutes les sociétés de la planète. » [13] C’est çelà, en fait, l’essence du projet communiste : un projet d’émancipation de tous les opprimés. Pour paraphraser Poulantzas, le socialisme sera démocratique, féministe, écologiste et pour l’émancipation culturelle et nationale ou ne sera pas.

Le relativisme culturel ou comment essentialiser l’autre

Que nous propose notre cher Ibn Driss comme alternative à l’universalisme des lumières ? La réponse n’est pas assez loin : le culturalisme. Le culturalisme est une « théorie constituée quelconque, d’apparence cohérente et de portée qui se voudrait holistique, fondée sur l’hypothèse d’invariants qualifiés de « culturels », lesquels auraient le pouvoir de persister au-delà des transformations que les systèmes économiques, sociaux et politiques peuvent avoir apporté. La spécificité culturelle devient alors le moteur principal de parcours historiques forcément différents. » [14] L’hypothèse culturaliste nie l’existence d’universaux. Pour elle, l’universalisme n’est qu’un produit de la domination. Elle ne peut concevoir un universalisme des dominés. Elle essentialise l’autre, n’y voit que le porteur d’un ADN culturel incompatible. Cette essence culturelle a-historique est la base de son « schème de vision et de division » du monde (pour reprendre Bourdieu). Ainsi le monde est constitué autour d’une seule opposition (selon notre cher Ibn Driss), l’Occident/le reste du monde. C’est le clash de « projets civilisationnels ». L’Occident est pour notre cher Ibn Driss un ensemble homogène dénué de contradictions. Ni classes, ni nationalités opprimées ni rien. Un ensemble simple non complexe constitué pour exploiter et opprimer le reste du monde. Cette position escamote les contradictions au sein de chaque « ensemble » et sert plutôt à relégitimer le système 7101322215230.jpgcapitaliste en crise. La critique de l’eurocentrisme conduit à un eurocentrisme inversé. « L’idéologie bourgeoise, qui nourrissait à l’origine une ambition universaliste, y a renoncé pour lui substituer le discours postmoderniste des « spécificités culturelles » irréductibles (et, dans sa forme vulgaire, le choc inévitable des cultures). » [15] Elle sert, en fait, à l’embrigadement des peuples derrière les classes dirigeantes pour les soutenir dans la concurrence mondiale effrénée. Elle ne nous apporte aucune alternative réelle à l’oppression et à l’exploitation que nous vivons.

Le degré zéro de politique

Quelle alternative politique apporte notre cher Ibn Driss pour faire avancer le mouvement par rapport à la voie réformiste et radicale ? rien si ce n’est une apologie plus que douteuse de ce que Ibn Driss appelle « la politique informelle » [16] calquée sur l’économie informelle dont Hassan Zaoual (l’une des « références » de l’auteur) a aussi fait l’apologie avant de louer ensuite les vertus de la « grandiose INDH » en la présentant comme une rupture avec le « développement » tel qu’il était pratiqué avant. N’est-ce pas Hassan Zaoual qui a dit que « l’orientation théorique du paradigme des sites est convergente avec la perspective opérationnelle de l’INDH. En effet, ce projet de portée nationale donne sens et direction à un ensemble de mesures concrètes visant à réhabiliter sur une échelle la participation des acteurs à leur devenir. » [17] ? C’est dire le bien piètre sort qu’a réservé le regretté Hassan Zaoual à sa « salvatrice » critique du marxisme. En fait embourbé qu’il est dans le piège culturaliste, Ibn Driss ne peut concevoir une politique profane (pour reprendre les mots de Daniel Bansaid), une politique pour et par les opprimés et non d’une quelconque élite éclairée, une politique délivrée des fatalismes religieux, culturalistes et économistes [18], une politique qui chez nous ne peut faire l’économie d’une double critique (de la « tradition » et de la « modernité ») pour nous frayer notre propre chemin vers l’émancipation politique, économique, sociale et culturelle, vers une modernité socialiste qui s’appuierait premièrement sur les pratiques collectivistes de la JMAA marocaine et les acquis les plus lumineux de notre histoire particulière tout en contribuant à la construction d’une nouvelle civilisation humaine.

[1] http://eplume.wordpress.com/2011/09/01/le-temps-mort-propos-sur-l’obscurantisme-de-gauche/#note01

[2] Sans parler de la reprise de dogme stalinien et les présenter comme du marxisme. Je renvoie ici à son évocation du matérialisme dialectique comme système clos de lois éternelles. Marx emploie le terme de méthode dialectique.

[3] Pour comprendre cette évolution voir LINDNER K., « L’eurocentrisme de Marx : pour un dialogue du débat marxien avec les études postcoloniales », Actuel Marx, 2010/2 n° 48, p. 106-128

[4] BALIBAR E., La philosophie de Marx, 3ème édition la Découverte, coll. Repères, Paris, 2010 p : 105

[5] http://www.marxists.org/archive/marx/works/1881/03/zasulich1.htm

[6] LINDNER K., « L’eurocentrisme de Marx : pour un dialogue du débat marxien avec les études postcoloniales », op. cit. p : 122

[7] DUMENIL G, LOWY M, RENAULT E., Lire Marx. Presses universitaires de France, Paris, 2009 p : 90

[8] Voir le texte de Benjamin « sur le concept de l’histoire ».

[9] WALLERSTEIN I., Le capitalisme historique, La Découverte, Paris, 1985

[10]MAJDI M, Les luttes de classes au Maroc depuis l’indépendance, Hiwar, Amsterdam, 1987 et SERFATY A., Dans les Prisons du Roi - Écrits de Kénitra sur le Maroc, Éditions Messidor, Paris, 1992

[11] Il est d’ailleurs anecdotique de voir notre cher Ibn Driss critiquer la modernité en utilisant ses acquis (les acquis des sciences sociales).

[12] WALLERSTEIN I., Le capitalisme historique op.cit.

[13] AMIN S., modernité, religion et démocratie, critique de l’eurocentrisme, critiques des culturalismes, éditions Parangon, Lyon, 2008

[14] Ibid

[15] Ibid

[16] En fait une sacralisation du sens commun populaire

[17] ZAOUAL H., Management situé et développement local, Collection Horizon Pluriel, Rabat, 2006 p : 13-14

[18] Il n’y a pas d’alternatives aux marchés.

 


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Lundi 22 avril 2013 1 22 /04 /Avr /2013 10:01

 

Voici un article publié il y a un peu moins d'un an sur la page Facebook de Servir le Peuple :

Face aux ravages du capitalisme, les masses du Peuple SE MOBILISENT ; TOUJOURS. Il n'y a pas d'oppression, d'exploitation, qui ne suscite pas de résistance ; de même qu'il n'y a pas de coup sur la rotule qui ne suscite pas de réflexe d'extension de la jambe.

Toute la question, est de savoir QUELLE IDÉOLOGIE et donc, derrière l'idéologie, QUELLE CLASSE va capter et canaliser cette mobilisation dans les buts qui sont les siens. partisansGlobalement, en période de crise capitaliste, il n'existe que 3 options ; et même, en réalité, seulement deux :  

- la mobilisation dans l'idéologie révolutionnaire du prolétariat, le COMMUNISME, derrière la classe ouvrière, pour mener la GUERRE POPULAIRE et accomplir la Révolution prolétarienne ; 

- la mobilisation RÉACTIONNAIRE derrière la frange la plus agressive, contre-révolutionnaire, antipopulaire et impérialiste de la classe dominante ; pour ÉCRASER la résistance des 1043515.jpgmasses à la crise, et résoudre celle-ci par la guerre de repartage impérialiste : le FASCISME.

- la mobilisation derrière la social-démocratie, le réformisme plus ou moins "radical", c'est à dire derrière les "couches moyennes du salariat" (inférieures et supérieures) et, derrière elles, la frange "humaniste-réformiste-modernisatrice" de la classe dominante. Mais c'est là l'option perdante en période de crise : elle n'est réellement viable que lorsque la valorisation du capital reprend (ou a une réelle possibilité de reprendre). Durant la précédente crise générale du capitalisme, le "phare" de cette option était l'Amérique de Roosevelt, agrégeant à elle toutes les forces social-démocrates et travaillistes, et les "conservateurs antinazis" (De Gaulle, Churchill) de la planète ; mais elle dut elle aussi recourir à la GUERRE pour Photo-Tous-ensemble-21.pngsortir les pays concernés de la crise ; avec tous les crimes, n'ayant rien à envier au fascisme, que cela implique : camps de concentration pour les ressortissants japonais, bombardements incendiaires de Dresde et Tokyo, puis atomiques d'Hiroshima et Nagasaki, etc. Elle dut s'appuyer sur les forces réactionnaires de la société : beaucoup de "Français libres" venaient de la droite et de l'extrême-droite (De Gaulle lui-même, Leclerc, etc.) ; les généraux Eisenhower et Mac Arthur étaient (pour ne pas dire plus) "très à droite", et le général LeMay (du bombardement de Tokyo) sera candidat d'extrême-droite à la vice-présidence en 1968...

 

TOUTE AUTRE OPTION N'EST QUE VAINE RÊVASSERIE. La question est donc de savoir dans laquelle de ces options va principalement se mobiliser la résistance des masses. Au premier tour de l'élection présidentielle 2012, si l'on regarde le vote "ouvrier" (cette catégorie statistique inclut l'ARISTOCRATIE ouvrière), c'est la mobilisation réactionnaire qui l'emporte (30% pour Marine Le Pen, 18% pour Sarkozy), suivie de la mobilisation social-démocrate (27% pour Hollande, 12% pour Mélenchon, les candidats NPA et LO étant sans doute légèrement sur-représentés). Il n'y avait pas de véritable candidature communiste révolutionnaire, et les candidatures (Poutou et Arthaud) pouvant passer pour telles donnent une idée de la faiblesse de la mobilisation dans ce sens. 

De là, toute l'importance de construire le CENTRE D’AGRÉGATION qui fédérera, en direction de la Révolution prolétarienne, toutes les résistances des masses populaires à l'oppression capitaliste : le PARTI. Le Parti révolutionnaire agit en quelque sorte comme un noyau dur qui, en mouvement, exerce une FORCE D'ATTRACTION autour de lui, constituant ce que l'on appelle un FRONT UNI. Mais "le mouvement n'est pas tout" : il faut que ce Parti soit en mouvement DANS LE BON SENS, sans quoi, il exerce au contraire une force CENTRIFUGE (il fait le vide autour de lui !). Cela a été le cas, au cours du dernier demi-siècle, de dizaines et de dizaines de petites organisations "marxistes révolutionnaires" trotskystes, marxistes-léninistes et même maoïstes. C'est encore le cas aujourd'hui (mais là n'est pas le lieu pour nommer quiconque).

nouveaux_partisans.JPGDurant la situation révolutionnaire en développement de 1965-75, seules deux organisations, dans l'entité "France", on "tourné dans le bon sens" et réussi à agréger autour d'elles certains des éléments les plus progressistes, combattifs et généreux des masses en résistance : la GAUCHE PROLÉTARIENNE (maoïste) et la Ligue communiste ("trotsko-guévariste"). Malheureusement, la première a explosé en vol (trahie par sa direction bourgeoise intellectuelle) en 1973, tandis que l'autre s'est repliée sur les "fondamentaux" du trotskysme, c'est à dire une social-démocratie radicale, pour conduire au NPA actuel. Ces organisations n'ont pas su dépasser les limites de leur CONCEPTION DU MONDE, et n'ont donc pas réussi à contrer la mobilisation réactionnaire de masse (illustrée par le "triomphe" de droite aux élections législatives de 1968 et aux présidentielles l'année suivante, suivi des "années Marcellin"), ni la mobilisation social-démocrate réformiste, qui débouchera sur le 10 Mai 1981.

Ceci nous enseigne l'importance de la CONCEPTION COMMUNISTE DU MONDE, qui seule garantit que le Parti, centre d'agrégation des résistances au capitalisme, "tourne dans le bon sens" et puisse un jour prochain passer de la résistance à l'offensive. D'elle et d'elle seule découle la STRATÉGIE RÉVOLUTIONNAIRE du Parti, dont découlent les tactiques et les méthodes de travail adaptées à l'analyse concrète de la situation concrète, et la correction efficace des tactiques et des méthodes qui se révèlent erronées.

La conception communiste du monde se construit dans une DIALECTIQUE entre la théorie (lorsque le Parti se crée, il part de l'expérience passée du mouvement communiste dans son pays) et la PRATIQUE. La théorie se forge et s'enrichit dans la pratique, elle se développe et revient sur le terrain, dans la pratique, pour se forger et s'enrichir à nouveau, et ainsi de suite. Le dialectique théorie/pratique est comme une roue à aubes plongée dans un cours d'eau ; l'eau représentant la pratique, le mouvement réel de la résistance des masses au capitalisme, tandis que l'air libre représente l'analyse, la réflexion théorique, le synthèse de l'expérience. Ainsi, dans tous les cas, la pratique dans le mouvement réel est L’ÉLÉMENT MOTEUR de cette dialectique qui développe la conception communiste du monde.

communisme

Par Servir_Le_Peuple - Publié dans : Théorie - Communauté : Communisme - maoïsme (.org)
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Mardi 26 février 2013 2 26 /02 /Fév /2013 12:53

 

Nous poursuivrons - et conclurons - notre 'tour d'horizon' européen sur la question État/Nations/Luttes de classe, par l'exemple de notre voisin d'outre-Alpes, cher à notre cœur et, normalement, à celui de tous les révolutionnaires communistes : l'ITALIE ; l'Italie de Gramsci, de l'une des plus glorieuses Guerres partisanes antifascistes d'Europe et des rouges années 1970 avec Lotta Continua, les Brigades rouges et d'autres glorieux combattants rouges encore ; l'Italie de nos camarades du (nouveau) PCI et du PCmI que nous saluons... 

Il faut reconnaître qu'il n'est pas facile, là-bas, d'aborder avec des camarades du mouvement communiste la question "Italie : État/construction bourgeoise ou nation ?". Le sujet est sensible ; les esprits progressistes et révolutionnaires sont marqués par les sinistres exemples du séparatisme 'padan' fasciste de la Ligue du Nord (dans les années 1990, qui s'est depuis ralliée au 'fédéralisme'), ou du séparatisme sicilien, piloté par la Mafia et la CIA, à la fin des années 1940. L'Unification reste un mythe culturel progressiste important, et le nom de Garibaldi, bien que le fascisme se réclamait lui aussi de son héritage, fut donné aussi bien à la Brigade italienne de la Guerre antifasciste d'Espagne qu'aux forces partisanes communistes (Brigades Garibaldi) qui luttèrent héroïquement contre le fascisme et le nazisme, dans le Nord du pays, entre 1943 et 1945. C'est pourtant, aussi, dans ce pays que la question a commencé à être le plus sérieusement abordée à l'époque de la 3e Internationale, avec le - sans doute - plus brillant intellectuel communiste ouest-européen de cette époque, Antonio Gramsci, lui-même né en Sardaigne. Celui-ci aborda notamment, en profondeur, la fameuse question méridionale, question structurelle dans l'organisation politique, économique et sociale de la péninsule (il fut malheureusement arrêté à ce moment-là et jeté en prison, laissant son travail inachevé).

Qu'en est-il réellement ? Appliquons nous à l'étudier en observant quelques cartes. Sur le plan culturel et linguistique, la carte ci-contre nous fait apparaître nettement :italie-dialectes-map

- de petites minorités nationales périphériques, qui ne sont globalement pas remises en cause par le mouvement communiste italien (contrairement à ce que peut-être la situation en 'France') : dans l'arc alpin avec les Occitans du Piémont, les Arpitans du Piémont et du Val d'Aoste, les dialectes germaniques de quelques vallées des Alpes centrales et, bien sûr, du Sud-Tyrol, les langues rhéto-romanes (ladin, frioulan) et slaves (slovène) des Alpes orientales ; et puis, bien sûr, la nation SARDE de Gramsci, dans l'île de Sardaigne.

- le Midi de la péninsule, véritable carrefour de la Méditerranée, a la particularité d'abriter de très nombreux 'îlots linguistiques' : albanais (ayant fui la domination ottomane) des Abruzzes à la Sicile en passant par la Calabre ; grecs en Pouille et en Calabre ; croates en Molise ; l'on compte en outre (suite à des migrations au Moyen-Âge) quelques villages occitans en Pouille et arpitans en Calabre. En Sardaigne, la ville d'Alghero et ses alentours parlent catalan. Au sud de la Sicile, plus proche d'ailleurs de la Tunisie que de celle-ci, l'île de Pantelleria parle un dialecte de type sicilien, mais compte de nombreux noms de lieux arabes, car elle fut longtemps aux mains de ceux-ci. Son propre nom vient de Bent el-Riah, 'fille du vent'.

- mais, enfin, dans le reste de l'État italien, l'on voit nettement se dessiner trois grands groupes de dialectes : un groupe au Nord (gallo-italique et vénitien), un groupe central (Toscane, d'où vient l'italien littéraire, l'italien 'officiel' d'aujourd'hui, Ombrie, Marche, nord du Latium), et un groupe méridional ; l'on pourrait éventuellement ajouter un quatrième groupe 'extrême-méridional' (Sicile, sud de la Calabre et Salento - le sud de la Pouille).

Ces dialectes forment, dans une large mesure, un diasystème, c'est-à-dire qu'ils sont largement intercompréhensibles les uns avec les autres. Si une frontière linguistique (d'intercompréhension) doit passer, c'est entre La Spezia et Rimini (au Nord, c'est la fameuse 'Padanie' de la Ligue du Nord d'Umberto Bossi...). D'une manière générale, depuis l'Unification de 1859-70, l'italien littéraire toscan s'est massivement imposé comme langue de communication à travers toute la péninsule, même si les dialetti restent, 'en famille' ou 'au village', 'entre amis', largement plus connus et pratiqués (notamment par les jeunes générations) que dans l'entité 'France'.

De toute manière, comme on le sait, la communauté de langue et de culture ne 'suffit' pas à définir une nation : c'est un élément, mais il en faut d'autres ; il existe des nations différentes parlant une même langue, comme les Anglais et les Américains, ou les Brésiliens et les Portugais, et des nations qui sont des réalités subjectives incontestables (Bretagne, Écosse) tout en parlant plusieurs langues. Mais il est, néanmoins, possible de se demander s'il y a réellement une nation italienne ou si l'Italie ne forme pas, plutôt, un 'groupe' de 'nations sœurs'...

Sur le plan politique, comme nul(le) ne l'ignore, l'Italie fut unifiée une première fois dans l'Antiquité par Rome, qui étendit ensuite son Empire (et sa langue, et sa culture) bien au-delà, à tout le pourtour méditerranéen et à une grande partie de l'Europe. Il n'était de toute façon pas possible de parler de nations au sens moderne, marxiste-léniniste, à cette époque. Peut-être qu'avec le haut niveau des forces productives sous l'Empire romain, un début de mutation de l'économie mercantile vers le capitalisme (de marchandise->argent->marchandise vers argent->production/vente->plus d'argent) a pu commencer à développer des réalités approchantes ; mais, dans tous les cas, tout cela a été balayé par les grands bouleversements qu'a connus l'humanité euro-méditerranéenne entre le 3e et le 8e siècle de l'ère chrétienne.

italia1000Après la chute de l'Empire, l'Italie resta quelques temps unifiée sous le 'patriciat' des Ostrogoths ; et puis... elle ne forma PLUS JAMAIS une unité politique jusqu'au Risorgimento du 19e siècle. Le Nord fut le royaume des Lombards, puis (avec Charlemagne) passa sous l'autorité des Francs, puis du Saint-Empire (royaume d'Italie), avant de se désintégrer (vers 1200) en une mosaïque de petits États princiers et de républiques aristocratiques (comme les 'républiques maritimes' de Gênes, Pise, Venise etc.), dont le royaume de 'France' et l'Empire germanique se disputèrent la tutelle (Guerres d'Italie) ; tandis que le Sud fut sous influence byzantine, puis byzantine et arabe, puis normande (mais maintenant l'héritage politico-culturel byzantin et arabe), puis arago-catalane et, de là, 'espagnole' (13e-18e siècles) ; et qu'au centre, la Papauté construisait son État séculier de Rome jusqu'à l'embouchure du Pô, en passant par l'Ombrie : nous avons là, très clairement, la source de deux des grands aspects structurants de l'Italie contemporaine (en laissant de côté les questions nationales 'aux marges' de l'État) ; le clivage Nord/Sud et l'influence politique du Vatican. Et il va de soi que cette division politique, avec les guerres et autres 'droits de passage' qu'elle entraînait, n'a pas vraiment facilité la communauté de vie économique productive qui est un autre élément essentiel de la construction nationale. Sur ce plan, l'on pourrait globalement distinguer un ensemble 'padan', bien délimité par les Alpes et l'Apennin (avec les régions 'particulières' que sont la Ligurie et la Vénétie) ; un ensemble 'toscano-romain' qui est l'Italie 'des arts et des lettres', du Quattrocento, l'Italie 'médicéenne' qui a donné sa langue à la construction 'nationale' ; et l'ancien royaume de Naples (ou des 'Deux-Siciles') qui est le fameux Mezzogiorno 'à problèmes' (plus la Sardaigne, longtemps 'espagnole' avant de devenir piémontaise au 18e siècle).

L'Italie ne se constitua pas, ni aux 13e-14e siècles ni plus tard, en grand État moderne (pour les raisons que vous lirez ci-dessous) ; sa construction comme État que nous connaissons actuellement est exclusivement le fruit de l'époque (finale) des révolutions bourgeoises ; et encore : même la domination de la Révolution bourgeoise 'française' n'unifia pas la péninsule (il y avait des départements 'français' du Piémont jusqu'à Rome (!), une 'République cisalpine' puis 'Royaume d'Italie' au Nord, et le royaume de Naples au Sud). Le Risorgimento, comme le libéralisme 'espagnol' de la même époque, fut typiquement un produit à la fois de l'influence de la Révolution bourgeoise française, et de la réaction (nationale) à celle-ci.

L'INTÉRÊT, dans ce 'cas d'étude' italien, c'est que nous disposons en français (traduit par nos soins) d'un point de vue DIRECTEMENT ISSU du mouvement communiste de l'État en question : le chapitre 2 du Manifeste Programme de nos camarades du (nouveau) PCI. Cette analyse, il faut bien le dire, alors que nous traduisions le Manifeste Programme, a été pour nous FONDAMENTALE dans notre prise de conscience de la manière dont se sont construits, à la fois parallèlement et en contradiction, les grands États européens actuels et les nations qui les peuplent ; et de comment les révolutions bourgeoises, dans la plupart des grands États européens, ont été menées par une fraction dominante et géographiquement basée de la classe bourgeoise, qui a (de ce fait) 'plié' à ses intérêts l'organisation sociale des États ainsi construits (contradiction Centre/Périphéries)  : nous avons ensuite étendu cette analyse, par analogie, à la construction de notre État 'France' et à la question nationale qui nous concerne, celle de l'Occitanie. Nous offrons donc à votre lecture ce précieux document communiste :

 

2.1.1.  La fondation et le contexte du mouvement communiste en Italie

salerno-protagonista-al-premio-italia-medievale-24383C’est en Italie qu’a commencé à se développer le mode de production capitaliste actuel, qui au cours des siècles suivants s’est étendu à toute l'Europe, et de celle-ci au monde entier.

Celui-ci se développa à partir de la petite production mercantile qui vivait à la marge et dans les plis du monde féodal, de la richesse monétaire concentrée dans les mains du clergé et des seigneurs féodaux, du luxe et du faste de l'Église et des cours féodales les plus avancées. Déjà, au XIe siècle, Amalfi et d’autres communes de la péninsule avaient développé une économie capitaliste à un niveau relativement élevé. La forme principale du capital était le capital commercial, que nous avons déjà décrit dans le chapitre 1.1.2 de ce Manifeste Programme. À partir de là, le développement du mode de production capitaliste se poursuivit durant quelques siècles dans diverses parties de la péninsule.

Pisa.jpgLe développement du capitalisme fut, sur le plan politique, à la base des guerres qui sévirent du  XIe au XVIe siècle dans la péninsule, entraînant la ruine de beaucoup de familles nobles et de cours féodales, et portant dans la péninsule un coup irrémédiable au système féodal. Dans le domaine culturel, il fut à la base de la foisonnante culture de l’époque et de l'influence que, pour la deuxième fois dans son histoire, l'Italie eut en Europe et dans le monde (78). La raison à la base des contradictions politiques et culturelles des XIe-XVIe siècles est la lutte entre le mode de production capitaliste naissant et le monde féodal qui opposait une résistance acharnée, d’autant plus qu’il trouvait du soutien et des ressources dans les relations avec le reste de l'Europe alors plus arriérée. Ce n’est qu’à la lumière de cette lutte que les différents épisodes de la vie politique et culturelle de l'époque cessent d'être une succession et une combinaison d'évènements fortuits et arbitraires, et qu’émerge le rapport dialectique qui les unit (79).

La Papauté a été la principale raison pour laquelle, dans la péninsule, ne s’est pas formée une vaste monarchie absolue, lorsqu’elles se formèrent dans le reste de l'Europe, au cours des XVe et XVIe siècles. Étant donnée la force qu’avait alors la Papauté, il était encore inconcevable qu’une unité étatique de la péninsule se construise en éliminant l'État Pontifical. D'une part, il ne convenait ni aux autres puissances européennes, ni à la Papauté que la péninsule soit unifiée politiquement sous la souveraineté du Pape. Pour les autres États européens, il était intolérable qu’un État combine l'autorité internationale de la cour pontificale avec les moyens politiques et économiques d'un État comprenant la péninsule entière.

GuerreItaliaD'autre part, pour se mettre à la tête d'un vaste pays, comprenant des régions économiquement et intellectuellement déjà très avancées dans le développement bourgeois, la Papauté aurait dû se transformer à l’image des autres monarchies absolues. Cette transformation l'aurait entraînée dans un destin analogue à celui des autres dynasties européennes. Cela était incompatible avec son rôle international et avec sa nature intrinsèquement féodale (80). Ainsi, les initiatives prises par les Papes pour se mettre à la tête de l’unification de la péninsule furent sporadiques et velléitaires.

Dans la péninsule, la lutte entre le mode de production capitaliste naissant et le vieux monde féodal connut un tournant au XVIe siècle.

Avec la Réforme protestante, la Papauté avait perdu et allait perdre son pouvoir sur de nombreux pays européens. Dans la péninsule, par la Contre-réforme, elle se mit avec décision à la tête des autres forces féodales, sortit victorieuse d'une lutte acharnée et imposa un nouveau système social.

Dans ce système, les institutions et les courants bourgeois étaient étouffés ou brimés, et les résidus féodaux (en premier lieu la Papauté) occupaient le poste de commandement. Il fut toutefois impossible de rayer d’un trait de plume tout ce qui s'était déjà produit. D’autant plus que les éléments, les institutions et les porte-paroles du développement bourgeois dans la péninsule (relations commerciales, économie monétaire, recherche scientifique, libertés individuelles, etc.) trouvaient des ressources dans les relations avec le reste de l'Europe, à présent plus avancé.

La Contre-réforme aspirait à être un mouvement international, elle ne pouvait donc pas couper tous les liens entre la péninsule et le reste de l'Europe. La Papauté elle-même, pour triompher, avait dû favoriser l'intervention des États européens dans la péninsule. Mais dans le reste de l'Europe, l'influence de la Contre-réforme fut soit nulle (dans les pays protestants, hostiles à la Papauté) soit atténuée (par les intérêts des monarchies absolues). Donc, le développement du capitalisme et de la société bourgeoise connexe continua et maintint son influence sur la péninsule entière. Là aussi continua donc, bien que dans des conditions différentes, la décadence des institutions et des relations féodales. Cependant, celles-ci étant à la direction du pays, leur décadence détermina alors la décadence du pays entier, décadence par rapport aux autres pays européens dont l'Italie ne se remit même pas avec le «Risorgimento» au XIXe siècle, et de laquelle elle ne s'est pas encore remise (d’où ce que l’on appelle ‘impérialisme pauvre’, ‘anomalie italienne’, etc.).

Photo Contre-Reforme 001La victoire de la Contre-réforme bloqua dans la péninsule le développement des rapports de production capitalistes. Elle réprima et, de diverses manières, réduisit l'activité d'entreprise de la bourgeoisie. Elle la conduisit à renoncer en tout ou partie aux affaires et à se transformer en propriétaire terrienne même en maintenant sa résidence dans les villes. Par la réforme du clergé, et grâce aussi à la disparition du rôle politique propre des propriétaires terriens féodaux, elle renforça l'hégémonie de l'Église sur les paysans (81).

Elle établit le monopole de l'Église dans la direction spirituelle des femmes et dans l'éducation des enfants de toutes les classes. La séparation des activités manufacturières de l'agriculture, mise en œuvre par les capitalistes, fut interrompue. Les industries qui continuèrent à subsister et dans quelques cas même, avec difficulté, à se développer, ne purent avoir comme clients les paysans qui constituaient pourtant l'immense majorité de la population. La séparation économique entre la campagne et les villes fut accentuée.

Dans les grandes lignes, pendant les trois siècles qui suivirent, l'économie de la péninsule fut partout fondée sur une masse de paysans rejetés hors de l'activité mercantile : ils produisaient, de manière primitive et dans le cadre de rapports serviles, tout ce qui leur était nécessaire pour vivre et ce qu’ils devaient fournir aux propriétaires, au clergé et aux Autorités. Les propriétaires terriens, en grande partie citadins, les Autorités et le clergé, soit qu'ils le consommaient directement, soit qu’ils commerçaient dans les villes ou à l'étranger ce qu’ils extorquaient aux paysans, dans tous les cas le dilapidaient parasitairement (82).

Les villes avaient déjà et conservèrent une abondante population. Elle était composée de serviteurs, d'employés, de préposés aux services publics, de policiers, de soldats, de fainéants, de voleurs, de prostituées, d’artisans, d’intellectuels, d’artistes et de professionnels qui satisfaisaient, généralement rétribués en argent, aux besoins et aux vices des propriétaires terriens, des Autorités et du clergé. Les villes, en particulier dans le cas de Rome et de Naples, devinrent donc d’énormes structures parasitaires : elles consommaient ce que le clergé, les propriétaires terriens et les Autorités extorquaient aux paysans et ne leur donnaient rien en échange.

Politiquement, l'Italie resta divisée en plusieurs États. Chacun d'entre eux devint, toujours plus, une version arriérée et sur une moindre échelle des monarchies absolues du reste de l'Europe. Pendant trois siècles, de la première moitié du XVIe siècle à la première moitié du XIXe siècle, la péninsule fut dominée politiquement, successivement par la France, par l'Espagne et par l'Autriche, selon les équilibres qui se formaient ailleurs, entre les puissances européennes. 

L'Italie constitue donc un exemple historique de comment, lorsqu’un pays a développé un mode de production supérieur, si la lutte entre les classes porteuses de l’ancien et du nouveau mode de production ne se conclut pas par une transformation révolutionnaire de la société entière, elle se conclut par la commune ruine des deux classes (83).

risorgimentoL'Italie comme État unique et indépendant a été créée il y a un peu plus de 150 ans, entre 1848 et 1870, lorsque le royaume de la maison de Savoie fut étendu à la péninsule entière. La bourgeoisie qui dirigea l'unification a donné le nom de « Risorgimento » à cette période et à son œuvre. Par cette somptueuse dénomination, elle prétendit représenter dans l’imaginaire collectif la résurrection d'une nation qui n'avait jamais existé, l'œuvre de construction d'une nation (« faire les Italiens », disait réalistement Massimo D'Azeglio) qu'elle ne pouvait en réalité pas accomplir, parce que cela aurait demandé la mobilisation de la masse de la population.

Le mouvement pour l'unité et l'indépendance fut l’effet et le reflet de l'évolution générale de l'Europe, avec laquelle la bourgeoisie de la péninsule et ses intellectuels avaient maintenu un lien étroit, malgré la Contre-réforme. Il fut en particulier un aspect du mouvement mis en marche par la Révolution française de 1789 et culminant dans la Révolution européenne de 1848. Celle-ci conduisit de fait à l'unité et à l'indépendance de l'Italie et de l'Allemagne, les pays sièges des deux institutions politiques les plus typiques du monde féodal européen : la Papauté et le Saint-Empire romain germanique. 

Au milieu du XIXe siècle, le mode de production capitaliste s'était déjà pleinement développé en Angleterre, en Belgique, dans de vastes zones de la France et ailleurs. Il avait érigé l'activité industrielle en secteur économique autonome de l'agriculture, et en avait fait le centre de la production et de la reproduction des conditions matérielles d'existence de la société. Il avait conquis dans une certaine mesure aussi l'agriculture, avait déjà clairement développé l'antagonisme de classe entre prolétariat et bourgeoisie et commençait déjà à entrer dans l'époque impérialiste.  

Proclamazione_della_Repubblica_Romana__nel_1849__in_Piazza_.jpgQuelle était, dans la péninsule, la position des différentes classes, par rapport au processus auquel le mouvement européen les poussait ? L'unification politique de la péninsule et le développement capitaliste de son économie comportaient par la force des choses l'abolition de l'État Pontifical et donc, de toute manière, allaient au détriment du clergé et du reste des forces et des institutions féodales. Mais l'entrave n'était plus insurmontable. La Papauté avait touché le fond de sa décadence. Le soutien des puissances européennes s’était largement réduit. Le reste des institutions féodales avait suivi la Papauté dans sa décadence. Nombre de familles nobles restantes étaient déjà assimilées à la bourgeoisie ou subordonnées à elle par des hypothèques et d'autres liens.

La bourgeoisie italienne ne pouvait rester étrangère au mouvement européen qu'au prix de ses propres intérêts, lésée par la bourgeoisie des pays voisins qui était déjà entrée dans une phase d'expansion au-delà de ses frontières nationales. La bourgeoisie italienne avait donc tout à gagner à l'unification et à l'indépendance, mais le système social fixé par la Contre-réforme opposait directement une grande partie de celle-ci aux paysans. La population bariolée des villes dépendait économiquement du parasitisme des classes dominantes : elle était donc incapable d'un mouvement politique propre. Le prolétariat dans le sens moderne du terme était encore faible numériquement, et plus encore politiquement : il était donc exclu qu'il prenne la direction du mouvement. À Milan, où elle était la plus développée, la classe ouvrière fut la force principale de la révolution du 18 mars 1848, éleva les barricades et paya de sa personne, mais ce fut la bourgeoisie qui récolta les fruits de cette révolution là-aussi. 

Pour les paysans qui, au XIXe siècle, constituaient encore la plus grande partie de la population de la péninsule, les problèmes prioritaires étaient la possession de la terre et l'abolition des vexations féodales restantes. Ils étaient cependant dispersés, disposés à se laisser entraîner dans des révoltes chaque fois que d'autres en créaient l'occasion, mais intrinsèquement incapables de développer une direction propre, indépendante du reste de la bourgeoisie et du clergé. 

Risorgimento, Giuseppe GaribaldiLe résultat de ces intérêts de classe contradictoires, fut que le mouvement pour l'unification et l'indépendance de la péninsule fut dirigé par l'aile conservatrice de la bourgeoisie, les modérés de la Droite dirigée par Cavour, sous le drapeau de la monarchie de Savoie. Celle-ci réussit à faire travailler à son service l'aile révolutionnaire et populaire de la bourgeoisie, la Gauche dont les représentants les plus illustres furent Mazzini et Garibaldi. Celle-ci, en effet, ne voulut pas se mettre à la tête des paysans. Le mouvement paysan, pour la terre et pour l'abolition révolutionnaire des vexations féodales restantes, chercha à s'imposer au cours de la lutte pour l'unification politique de la péninsule, mais il fut justement écrasé par la bourgeoisie en lutte pour l'unification et l'indépendance de la péninsule.  

À cause de sa contradiction d'intérêts avec les paysans, la bourgeoisie unitaire dut renoncer à mobiliser la masse de la population de la péninsule pour améliorer ses conditions matérielles, intellectuelles et morales. Elle renonça donc aussi à établir son hégémonie, sa direction morale et intellectuelle sur la masse de la population. Cette réforme morale et intellectuelle de masse était cependant nécessaire pour un développement important du mode de production capitaliste. Mais l'intention de la réaliser se réduisit à des tentatives et efforts velléitaires de groupes bourgeois marginaux. Seule la mobilisation en masse de la population pour améliorer ses conditions, pouvait en effet créer une nouvelle morale indépendante de la religion, qui tirait ses principes, ses critères et ses règles des conditions pratiques d'existence des masses mêmes. 

L'histoire unitaire de notre pays est marquée dans tous ses aspects par ce développement, dans le Sud et dans les zones de montagne du Centre et du Nord plus qu'ailleurs. Ce fut le mouvement communiste naissant, avec ses ligues, ses mutuelles, ses coopératives, ses cercles, ses syndicats, ses bourses du travail, son Parti qui, dès l'époque du Risorgimento et ensuite, assuma le rôle de promoteur de l'initiative pratique des masses populaires et donc, également, de leur émancipation d'une conception superstitieuse et métaphysique du monde, et de leur émancipation de préceptes moraux qui dérivent de conditions sociales d'autres temps. 

Pas à pas se forma une avant-garde de travailleurs. Ceux-ci, au fur et à mesure qu'ils se libéraient de la fange du passé (soutenue par la force et le prestige de l'État, de l'Église et des autres Autorités et organisations parallèles de la classe dominante), avec des limites, des erreurs et des hésitations mais aussi avec ténacité, héroïsme et continuité, plutôt que d’utiliser la libération en termes d'émancipation et de carrières personnelles, s’organisèrent pour multiplier leurs forces, et répandre plus largement encore la réforme intellectuelle et morale nécessaire pour mettre fin à la décadence inaugurée par la Contre-réforme. Une telle réforme est en fait, encore aujourd’hui, nécessaire pour sortir du marasme dans lequel la domination de la bourgeoisie impérialiste a mené notre pays, pour construire une Italie communiste. 

quartostato1.jpgEn devant réaffirmer l'asservissement et l'exploitation de la masse des paysans, la bourgeoisie unitaire dut s'appuyer sur l'Église qui depuis longtemps assurait les conditions morales et intellectuelles de cet asservissement, et évitait donc qu'il soit nécessaire de recourir en permanence à la contrainte des armes et aux autres moyens coercitifs de l'Etat.

La bourgeoisie réduisit au minimum indispensable les transformations qu’elle imposa à l'Église. Elle assuma la défense d'une grande partie des intérêts et des privilèges du clergé et paya, sous diverses formes, un rachat pour ceux que par la force de choses elle dut abolir. Elle assura en outre aux fonctionnaires, aux notables et aux dignitaires des anciens États le maintien des apanages, des privilèges et dans beaucoup de cas, même, des fonctions dont les anciens gouvernements les avaient dotés. Elle endossa pour le nouvel État les dettes contractées par les États supprimés. Enfin là où, avec le concours de l'Église et avec les forces ordinaires de son État, elle ne pouvait pas assurer la répression des paysans, elle la délégua à des Forces Armées locales (mafia sicilienne et organisations semblables), sous la haute protection et la supervision de son État (84). 

En résumé, à cause de sa contradiction d'intérêts avec les paysans, la bourgeoisie unitaire ne pouvait pas balayer les forces féodales restantes: la Papauté, son Église, la monarchie, les grands propriétaires fonciers agraires et les autres institutions, sectes, ordres, congrégations et sociétés secrètes du monde féodal. Elle opta pour leur intégration graduelle dans la nouvelle société bourgeoise. C’est effectivement ce qui advint. Mais celles-ci, en s’intégrant, ont à leur tour marqué et pollué à perpétuité les principaux aspects politiques, économiques et culturels de la formation socio-économique bourgeoise italienne. Les bourgeois italiens sont restés au milieu de la route, entre leur rôle de « fonctionnaires du capital », voués à investir le profit extorqué aux travailleurs pour augmenter ultérieurement la production, et les habitudes du clergé et des autres classes dominantes féodales, thumb.php.jpegvouées à employer pour leur luxe et leur faste ce qu’elles extorquent aux travailleurs. Telle est la base de l'’anomalie italienne’, de la spécificité que la bourgeoisie italienne présente par rapport à la bourgeoisie des autres pays européens : sa - tant déplorée - insuffisante propension à l'investissement productif, à la recherche, au risque, etc. (82) 

Le Risorgimento fut donc un mouvement anti-paysan. Les paysans, c'est-à-dire l'immense majorité des travailleurs de la péninsule, n'eurent non seulement ni la terre ni l'abolition des vexations féodales restantes, mais ils durent supporter, en plus des obligations envers les anciens propriétaires, les nouvelles charges établies par le nouvel État : impôts et service militaire. Par conséquent, le Risorgimento provoqua parmi les paysans un état endémique de rébellion. Pendant des années, ils formèrent partout une masse de manœuvre pour ceux qui, dans les rangs de la noblesse et du clergé, s'opposaient à l'unification de la péninsule ou, plus concrètement, faisaient chanter les Autorités du nouvel État par la menace de mobiliser les paysans contre elles (85). Ce rôle des paysans ne diminua que lorsque, et dans la mesure où, la classe ouvrière établit sa direction sur leur mouvement de rébellion contre les conditions intolérables auxquelles la bourgeoisie unitaire les avait réduits, et les intégra dans le mouvement communiste. 

Im88b.gifLe Risorgimento ne fut pas directement une révolution dans les rapports sociaux. Il instaura cependant dans la péninsule une organisation politique différente (l'unification politique) et détermina une insertion différente de celle-ci dans le contexte politique et économique européen. La bourgeoisie unitaire ouvrit la voie à une série de transformations et d'œuvres (réseau de communication routier et ferroviaire, système scolaire national, Forces Armées et de police, développement industriel et scientifique, système hospitalier et d’hygiène publique, travaux publics, appareil et frais de représentation de l'État, etc.) qui modifièrent les rapports de production que la Contre-réforme avait fixés. Avec le renforcement général des relations commerciales et capitalistes et avec l'expansion des travaux publics, le marché des terres reçut une grande impulsion. La terre devint un capital, et son rendement fut confronté avec celui des capitaux investis dans les autres secteurs (86). Ceci et le développement des échanges internes et internationaux transformèrent toujours plus les rapports, dans les campagnes, entre propriétaires et paysans en rapports mercantiles et capitalistes. L'expulsion massive des paysans du travail agricole qui s’ensuivit, le recrutement de paysans pour les travaux publics, l'émigration à l'étranger, le développement industriel dans les villes du Nord et les migrations internes changèrent la composition de classe du pays. 

Non seulement, donc, les masses paysannes ne furent pas mobilisées pour transformer leur condition, mais elles subirent, à travers des péripéties et des souffrances inénarrables, la transformation que la bourgeoisie leur imposait par la force de ses rapports économiques et de son État. L'Italie devint brigantaggio.jpgmalgré tout un pays impérialiste. Dès lors, parler de « terminer la révolution bourgeoise » en Italie, dans un sens différent de celui valant pour tout autre pays européen, et aller pêcher les « résidus féodaux » pour soutenir une telle ligne, est devenu le drapeau de l'opportunisme renonçant à l'unique transformation ultérieure que le mouvement communiste pouvait et devait accomplir dans notre pays : la révolution socialiste (87).

La révolution bourgeoise anti-paysanne est à l’origine de la naissance de la « question paysanne ». Celle-ci ne fut résolue que dans les vingt années suivant la Seconde Guerre mondiale, par l'élimination des paysans. Mais elle est également à l’origine de la « question méridionale », de la « question vaticane », du rôle politique et social d'organisations armées territoriales semi-autonomes de l'État central comme la mafia sicilienne, et d'autres caractéristiques spécifiques de la bourgeoisie italienne qui persistent encore aujourd’hui.

 

2.1.1.1.  La révolution bourgeoise inachevée

Avec l'unification, la bourgeoisie maintint en vie beaucoup des vieilles institutions, relations et habitudes féodales avec leur localisme, en se contentant de leur superposer les organismes du nouvel État. Elles ne furent que progressivement absorbées dans la nouvelle société bourgeoise. 

Ainsi fut longtemps conservée la diversité sociale des différentes régions et, en partie, celle-ci demeure toujours, bien que dans les vingt années suivant la Seconde Guerre Mondiale, la masse des paysans ait été expulsée des campagnes et que des millions de personnes aient été forcées à migrer du Sud au contadiniNord et du Nord-est au Nord-ouest. Là est la raison pour laquelle en Italie, les contradictions entre classes et les contradictions entre secteurs productifs sont régulièrement devenues des contradictions territoriales et ont mis en danger l'unité de l'État (mouvements fédéralistes et sécessionnistes). La question de la grande industrie a été, pendant des décennies, principalement la question de la Lombardie, du Piémont et de la Ligurie ; la question de la petite et moyenne entreprise a été principalement la question de la Vénétie et de l'Emilie-Romagne ; la question du latifundium, de la petite production avec son monde bariolé de petits patrons, de travailleurs autonomes et salariés, de semi-prolétariat et d’emploi public, a été principalement la question des régions méridionales (88). Les caractères spécifiques des différentes régions et zones demeurent en partie et le mouvement communiste doit en tenir compte, aujourd'hui dans la lutte pour instaurer le socialisme et demain, dans le système que la révolution socialiste instaurera. En particulier, nous devons appuyer et favoriser par principe les mouvements nationaux (Sardaigne, Sud-Tyrol, etc.) : indépendamment de la capacité des petites nations à s'élever effectivement à la vie autonome, leur mouvement est aujourd'hui un aspect important de la lutte des masses populaires contre la bourgeoisie impérialiste, pour la défense et l'élargissement de leurs droits démocratiques.  

contadini_dopo.jpgL'Église fut la principale bénéficiaire du caractère anti-paysan du Risorgimento. La bourgeoisie ne mena pas avec énergie et, par sa nature même, ne pouvait pas mener avec succès, une action pour éliminer ou au moins réduire l'hégémonie morale et intellectuelle que l'Église avait sur les paysans, sur les femmes et sur une partie de la population urbaine. Son initiative fut presque nulle sur le plan moral, sur le plan du comportement individuel et social, pour promouvoir une morale adaptée aux conditions de la société moderne. La bourgeoisie renonça à formuler et à promouvoir en termes de morale (c’est à dire de principes et de règles régissant le comportement individuel) le système de relations sociales (de la société civile) que son État défendait par la violence et exprimait en termes juridiques dans sa législation.

Le peu que la bourgeoisie fit, avec l'école publique, eut des effets limités car ne concerna que l'école fréquentée par une minorité des nouvelles générations. L'analphabétisme, l'influence de l'Église dans les écoles inférieures, spécialement dans les campagnes, et la permanence d’un vaste système de collèges et d’écoles gérées par le clergé prolongèrent l'hégémonie de l'Église dans la formation intellectuelle et morale des nouvelles générations. L'État se limita à former les candidats à la couche supérieure de la classe dominante : celle-ci, par la force des choses, pour être un tant soit peu à la hauteur de ses tâches, devait avoir une formation intellectuelle et morale différente de celle qu’à travers l'Église, la bourgeoisie imposait aux classes populaires et aux femmes en général. 

operai.jpgNon seulement manquèrent totalement, dans le Risorgimento et dans les décennies suivantes, la mobilisation en masse de la population pour améliorer ses conditions économiques, l’instruction, les conditions hygiéniques et sanitaires etc., et pour promouvoir tous les autres aspects de l'initiative de masse, que seule une révolution paysanne et la confiance en soi confortée par les résultats auraient développé chez des millions d'individus ; mais il y eut même un effort conjoint de l'Église, de l'État et d'une grande partie de la classe dominante pour mortifier, réprimer et décourager l'initiative pratique et, par dessus, l'émancipation morale et intellectuelle de la masse des hommes et des femmes. L'émigration de la campagne vers les villes fut systématiquement utilisée pour renforcer l'hégémonie ecclésiastique également dans les villes : les paroisses exploitèrent leur rôle d'agences pour l’emploi afin d’étendre le contrôle ecclésiastique sur les ouvriers et les autres travailleurs des villes.

La lutte de la bourgeoisie pour un renouvellement moral et intellectuel général du pays se réduisit à des initiatives privées non-coordonnées et en grande partie sectaires et élitistes, idéalistes parce qu'elles comptaient sans le mouvement pratique qui seul aurait pu les transformer en initiatives de masse (89). Dans la société bourgeoise, il est possible de construire un parti sur une conception du monde et un programme politique, tandis qu’il n’est possible de mobiliser et d’unir les masses populaires que dans un mouvement pratique, pour un objectif pratique, qui en l’occurrence aurait été l'amélioration de leur condition par la conquête de la terre et l'élimination révolutionnaire des vexations féodales restantes, objectif que l'aile gauche de la bourgeoisie unitaire ne sut pas vraiment assumer (90).

1861-03-17-briganti-2.jpgS’ajoutèrent, à tout cela, la durable opposition qui s'instaura alors et se maintint ensuite entre la masse de la population et les Autorités du nouvel État, qui se présentaient uniquement ou principalement dans les habits du carabinier, du percepteur d'impôts ou de l'huissier, le service militaire obligatoire au service d'un État ennemi imposé après l'Unité, l'incitation à la rébellion et le boycottage promus pendant longtemps par l’Église et d'autres groupes anti-unitaires dont la bourgeoisie avait intégralement respecté le pouvoir social (richesse, prestige et souvent même, charges publiques). En particulier, l'Église obtint d'une part des richesses, des privilèges et du pouvoir du nouvel État, et de l'autre se donna des airs de protectrice et de porte-parole des masses populaires face aux Autorités du nouvel État, dans une position systématique de chantage.

La législation du nouvel État et, encore plus, son application et l’activité pratique des Autorités du nouvel État et de son Administration Publique, défendirent les intérêts de l'Église et soutinrent son intégration dans les nouvelles conditions de la richesse du pays. L'Église et son « aristocratie noire » romaine transformèrent, aux conditions dictées par elles-mêmes, leurs propriétés terriennes et immobilières traditionnelles en nouvelle richesse financière.

L'insuffisante disponibilité de capitaux pour investissements a été une lamentation qui a accompagné toute l'histoire de notre pays après l'Unité et que les historiens bourgeois, cléricaux ou non, ont versé, complaisants, dans leurs traités d'histoire en justification de la misère persistante d’une grande partie de la population et de la subordination économique et politique de l'Italie à la bourgeoisie allemande, française et anglaise. En effet, les capitalistes entrepreneurs et même l'État durent largement recourir à des banques de prêt et d'investissement étrangères et aux Bourses étrangères pour financer les investissements et la Dépense Publique. En réalité, lorsque débuta le Risorgimento, l'économie biennio2.jpg monétaire était déjà très développée en Italie et la richesse monétaire du pays était abondante et concentrée. Mais elle ne fut employée que dans une mesure minimale pour les investissements capitalistes. Le caractère anti-paysan du Risorgimento empêcha précisément que se créent les conditions de classe et politiques nécessaires, pour que la richesse monétaire du pays se canalise vers le développement économique et civil du pays, et pour que l'imposition fiscale soit transparente, équitablement répartie et à la hauteur des frais de l’Administration Publique.

Les propriétaires terriens continuèrent jusqu'au deuxième après-guerre à extorquer aux paysans les rentes et les prestations personnelles qu’ils leurs avaient extorqué avant l'Unité. Mais à quelle fin utilisaient-ils ces rentes ? Pour la plus grande partie, et l'Église en était l'exemple le plus macroscopique, les propriétaires terriens n’étaient pas des capitalistes qui investissaient dans des entreprises industrielles ce qu’ils extorquaient aux paysans. Ils étaient des parasites qui continuaient à dilapider comme ils le faisaient avant l'Unité, dans les villes ou à l'étranger. La spéculation financière, l'usure, la spéculation foncière et immobilière, les investissements financiers à l'étranger, la thésaurisation, les frais pour la consommation, le luxe et le faste des riches et la magnificence de l'Église et des Autorités publiques, leurs frais de représentation et de prestige continuèrent à absorber une large part de la richesse monétaire et des forces laborieuses du pays, exactement comme, parallèlement, la rhétorique, la théologie et l'art de la chicane continuèrent à absorber une large part de ses énergies intellectuelles.

L'Église resta le centre initiateur et la source principale du parasitisme de la classe dominante qui, à travers mille canaux et capillaires, a pollué durant les 150 ans d'histoire unitaire et pollue encore aujourd'hui tout le pays, absorbe une grande partie de ses forces productives, occupe une grande partie de sa force de travail, impose son ombre et son empreinte maléfiques et dicte sa loi partout dans notre pays. Ce n’est pas par hasard qu’en Italie la bienfaisance, les faveurs et les aumônes ont toujours été et sont en proportion inverse aux droits des masses populaires et aux salaires. C’est le "conservatisme  charitable" : les travailleurs sont à la merci du bon cœur des riches, les riches ne doivent pas exagérer ; la culture féodale à laquelle l'Église a mis ses vêtements de fête : la doctrine sociale de l'Église ! Le pizzo (racket contre ‘protection’) que la mafia et autres organisations criminelles exigent, n'est autre que leur forme spécifique de cet état général d'exploitation parasitaire, qui a désormais conflué dans le parasitisme général de la bourgeoisie impérialiste (91).

1920_fabbriche_occupate.jpg Plutôt que de trouver les ressources financières pour le développement économique en puisant dans les sacs de parasitisme qu’elle avait trouvé, jusqu'à les assécher, la bourgeoisie unitaire étendit la Dépense Publique pour financer et élargir le vieux parasitisme qui devint une nouvelle plaie. Ces frais s’ajoutèrent à ceux auxquels le nouvel État dût faire face pour créer les conditions d'un État moderne, indépendant et avec un minimum d'autorité dans le concert européen, et les augmentèrent : il suffit de considérer la pléthore d'officiers de grade supérieur et de fonctionnaires publics dès les premières années du Royaume, vu que celui-ci absorba une grande partie de la bureaucratie et des Forces Armées des États supprimés.

Ensemble, les charges héritées – des anciens États – et les nouvelles gonflèrent énormément la Dépense Publique. Dans les premières décennies de l’Unité les impôts furent proportionnellement élevés et frappaient principalement les paysans. Ces impôts et le service militaire obligatoire augmentèrent encore plus leur hostilité envers le nouvel État. Ils créèrent un terrain favorable aux manœuvres et aux chantages des forces antiunitaires, en premier lieu du Pape et de l'Église qui étaient aussi les plus grands bénéficiaires de la politique de la bourgeoisie unitaire. L’hostilité des paysans, fruit des conditions objectives et aggravées par les incitations à la révolte des vieilles Autorités et en particulier de l'Église, rendit nécessaires de nouveaux frais pour l'ordre public (il suffit de penser au coût de la guerre contre le "brigandage") et la sûreté nationale.

Une autre lamentation qui a accompagné toute l'histoire de notre pays après l'Unité et que les historiens bourgeois, cléricaux ou non, ont versée complaisamment dans leurs traités d'histoire, est l’étroitesse du marché intérieur. Mais quelle fut la source d’une telle étroitesse ?

legaproletaria3.jpgLes paysans furent encore, pendant plusieurs décennies après l'Unité, jusqu'à l'après-guerre, la majorité de la population. Ils furent accablés au-delà de toute limite imaginable par les vieilles rentes et les nouveaux impôts. La charge globale doubla – environ - avec l'Unité, selon des évaluations crédibles (92). La situation des paysans fut aggravée par le fait qu’à un certain point, l'État, pour encaisser cet argent qu’il n'avait pas la force de prendre aux riches comme impôts, mit en vente aux enchères et en liquidation les terres domaniales et des couvents, supprimant sans la moindre indemnité les ‘usages civiques’ (pâture, ramassage de bois, etc.) dont les paysans jouissaient depuis des temps immémoriaux sur ces terrains. Les usages civiques, avec les cantines des couvents, avaient été des sources dont la masse des paysans, en particulier les plus pauvres et encore plus dans les années difficiles, avaient alors tiré de quoi survivre.

Il est donc évident que dans ces conditions, les paysans n'achetaient ni équipement agricole et outillages pour améliorer la productivité de leur travail, ni biens de consommation. Ils se contentaient de peu et ce peu, ils cherchaient à le produire directement eux-mêmes (économie naturelle). De là, la cause première de l’étroitesse du marché intérieur.

En effet, le marché intérieur était constitué 1. de la demande des capitalistes en investissements et de la Dépense Publique pour l’achat de marchandises, 2. de la demande des capitalistes et des classes parasitaires pour leur consommation propre, 3. de la demande de biens de consommation et d'outils de la part des familles et des travailleurs urbains, 4. de la demande de biens de consommation et d'outils de la part des familles paysannes. Le capital se crée une partie de son propre marché en incorporant les activités manufacturières auxiliaires et complémentaire de l'agriculture (filature, tissage, production d'outils, industrie du bâtiment, travail des produits agricoles, etc.) que dans le domaine d'une économie naturelle, les familles paysannes exercent pour elles-mêmes et pour leurs seigneurs ; et en les érigeant en secteurs productifs de l'économie mercantile et capitaliste, qui vendent leurs produits l'un à l'autre et aux familles paysannes (division sociale du travail). Cette dernière partie du marché intérieur était particulièrement importante pour le capitalisme italien post-unitaire, parce que les deux premières parties, par leur nature et par longue tradition, étaient dans une large mesure satisfaites par l’offre des pays plus avancés d'Europe. De plus, le rôle du marché intérieur fut accru par le fait que rapidement, après l'accomplissement de l'Unité de l'Italie, commença la Grande Dépression (1873-1895) avec la stagnation voire la réduction du marché étranger.

 

2.1.1.2.  L'État à souveraineté limitée

victor emmanuel IILe nouvel État n'affirma jamais pleinement sa souveraineté unique sur toute la population vivant à l’intérieur de ses frontières, bien que celle-ci ne jouisse que de peu ou d’aucune autonomie locale. Il n’eut jamais la volonté d'instaurer sa souveraineté unique, ni n’eut la confiance d'avoir la force pour le faire. Dans le Centre et dans le Nord du pays, le nouvel État assuma en propre l'exercice de la violence, la répression et la tutelle de l'ordre public et compta sur l'Église qui contrôlait les paysans et les femmes sur lesquelles elle exerçait une efficace direction intellectuelle et morale. Dans le Sud, la direction intellectuelle et morale de l'Église sur les paysans était moins forte. Là, l'État soutint secteur par secteur la force sociale capable de tenir en respect, par ses propres moyens, les paysans, de dicter la loi et les règles et de les faire observer. Évidemment, il dut consentir à ce que chacune d'entre elles dicte sa propre loi et ses propres règles et les fasse respecter à sa manière, bien que dans le cadre d'une certaine reconnaissance d'une certaine suprématie de l'État (93).

L'Église a été la cause principale et la principale bénéficiaire de la limitation de la souveraineté du nouvel État. Déjà, lors de l'accomplissement de l'Unité, la bourgeoisie reconnut à l'Église et s’engagea publiquement et par la loi à respecter des exemptions, l’immunité et l'extraterritorialité. Avec la loi des Garanties (en 1871), le nouvel État laissa au Pape et s’engagea à n’exercer en aucun cas et d’aucune manière son autorité (judiciaire, de police, douanière, militaire, fiscale, etc.) sur une partie de la ville de Rome et sur les rapports que le Pape et sa Cour entretenaient avec le clergé italien et avec l'étranger. Il mit en outre, à disposition irrévocable du Pape, 50 millions de lires par an, en plus des impôts que le Pape tirait de l'État Pontifical (94).

place-saint-pierre-vatican-599556.jpgDe fait l'Église, avec le Pape à sa tête, continua à fonctionner dans tout le pays comme un pouvoir souverain, un État dans l'État, avec son réseau de fonctionnaires (substantiellement soustraits à l'autorité de l'État) qui depuis le Centre couvrait tout le pays, jusqu'au village le plus reculé. Elle eut en outre l'avantage que c’était désormais la police, la magistrature, l'administration pénitentiaire du nouvel État, opérant sur toute la péninsule, qui faisaient respecter son intérêt, son pouvoir, ses spéculations et son prestige et en assumaient la responsabilité auprès des masses populaires. Les fonctionnaires de l'Église étaient sélectionnés, formés, nommés et résignés sur décision irrévocable du Pape ou des fonctionnaires supérieurs (évêques) délégués par lui dans ce but. Ils jouissaient cependant des rentes des biens diocésains et paroissiaux, des édifices publics et autres prérogatives et pouvoirs sur la population (baptêmes, mariages, enterrements, etc.). Le nouvel État se contenta d'établir que pour jouir des bénéfices, pouvoirs et immunités, des garanties, des protections et des exemptions sous la tutelle des Autorités du nouvel État, les fonctionnaires supérieurs (les évêques) nommés par le Pape devaient aussi avoir le consentement de l'État : chose que de fait, par tacite accord, l'État ne fit jamais manquer.

Si d'un côté, l'Église menait la fronde, de l'autre elle exigeait toujours plus de l'État, en menaçant de faire pire (dans ses intrigues internationales et dans l’incitation à la révolte des paysans et des femmes), s’appuyant sur la timidité morale et la peur qu'elle inspirait à la Cour et à la plupart des plus hauts représentants de la classe dirigeante. Celle-ci était, en effet, composée dans une large mesure de pieuses personnes sur lesquelles la menace de l’excommunication, des peines de l'Enfer demain dans l'au-delà et des malédictions de Dieu ici et maintenant sur terre, avaient un grand effet. Forts de cette situation, l'Église, l'"aristocratie noire" romaine, parents et hommes de confiance du Pape et des vaticano-armas1.jpgautres représentants de la Curie romaine participèrent, pour leur propre compte et pour le compte de l'Église, au « sac de Rome » (la spéculation sur les terrains et sur les immeubles) qui eut lieu dans les décennies après l'Unité, et à la spéculation financière dont les scandales ont dès lors bouleversé à répétition le système financier et bancaire du pays entier, jusqu'aux récentes affaires Sindona (Banque Privée Italienne), Calvi (Banco Ambrosiano), Parmalat, Fazio.

Ces activités de l'Église n'eurent pas et n'ont toujours pas que des effets financiers. Elles paralysèrent le système judiciaire de l'État, qui doit reculer chaque fois qu'il va s’abattre sur des représentants ou des mandataires de l'Église. Elles limitèrent le pouvoir législatif de l'État, qui doit se contenir chaque fois que des dispositions touchent les intérêts de l'Église - qui sont présents dans tous les domaines. Elles conditionnèrent les appareils d’investigation et policiers de l'État. Elles accrurent encore le secret dont la bourgeoisie, déjà pour elle-même, entoure l'activité de son État et de son Administration publique. Elles jetèrent une ombre sur la fiabilité des systèmes financier et étatique italien entiers et en amoindrirent le rôle dans le système capitaliste international. Choses dont ont évidemment profité et profitent encore tous les aventuriers nationaux et étrangers qui ont intérêt à le faire.

La situation de double souveraineté (ou de souveraineté limitée), déterminée par la survie de l'Église, a contribué à conserver et à créer d’autres pouvoirs souverains dans le pays. Le plus connu parmi ceux de longue date, mis à part l'Église, est la mafia sicilienne. Au moment de l’unification de la péninsule elle resta un pouvoir, de fait reconnu et délégué de l'État italien, dans la zone occidentale de la Sicile. Par la suite elle élargit son terrain d'action aux USA, en Italie et dans d’autres pays.

De la situation de souveraineté limitée où se trouve l'État italien depuis sa naissance, tire son origine la situation actuelle. Sous l’apparente souveraineté officielle de l'État italien, existent en Italie des zones territoriales et des relations sociales dans lesquelles ne prévaut pas sa loi. Une série de pouvoirs souverains agissent, indépendants de l'État italien. Chacun d'entre eux dicte ses règles, dispose de moyens propres pour imposer sa volonté et exerce une influence extralégale sur les Autorités de l'État et sur l’Administration publique. Celle-ci est largement infiltrée par chacun de ces pouvoirs souverains. Chacun d'eux dispose d'hommes qui lui doivent leur carrière et leur rôle dans l’Administration publique. Ceux-ci agissent donc dans l’Administration publique et pour le compte de celle-ci, mais selon les directives d'un pouvoir qui ne porte officiellement aucune responsabilité des actions et des comportements qu'il commande. Le Vatican est le principal de ces pouvoirs. Dans notre pays, il n'y a aujourd'hui aucun endroit ou aucun domaine dans lequel il ne puisse recueillir des informations et exercer son influence. Il a dans le pays une influence bien plus large, efficace et centralisée que celle de l'État officiel. De plus, il peut se servir d'une grande partie de la structure de l'État et de l’Administration publique. Après le Vatican viennent les impérialistes US (directement et via l'OTAN), les groupes sionistes, la mafia, la camorra, la n'drangheta et d’autres groupes de la criminalité organisée, et tous les autres ayant la volonté et les moyens de profiter de la situation. Les événements de la Loge P2 ont montré une des modalités pour le faire.

vista-del-quartiere-degli-affari-di-milano-s-dal-duomo-di-m.jpgLa double souveraineté État/Église sur la péninsule a toutefois un caractère particulier. Elle a créé un régime unique en son genre. Sa particularité consiste en le fait qu’en Italie, l'Église n'est pas une religion. La religion est seulement le prétexte et le revêtement idéologique d'une structure politique monarchique féodale. Celle-ci a à Rome et dans chaque coin du pays des dirigeants nommés par le monarque. Ils sont sélectionnés pour leur fidélité au chef, lui jurent fidélité, les fortunes et le rôle de chacun d'eux dépendent de l'irrévocable volonté du monarque dont le pouvoir est absolu et se prétend d'origine divine. À ses fidèles, l'Église demande fidélité et obéissance. Leurs opinions et leur expérience ne décident pas de l'orientation de l'activité de l'Église : au contraire ce sont eux qui doivent s'adapter aux décisions de l'Église. Ses directives sont irrévocables et prétendent même jouir d'une autorité divine. L’Eglise et son chef absolu, le Pape, forment le gouvernement suprême de dernière instance de l'Italie. Elle n'annonce ni programmes ni orientations ni ne présente aucun bilan de ses actes, car elle ne reconnaît sur ses actes, au peuple italien, aucun droit de vote ni même d'opinion. Ce gouvernement, occulte et irresponsable, dirige pourtant le pays à travers une structure étatique qui prétend être, comme dans toute république bourgeoise constitutionnelle, légitimée par la volonté populaire et avoir à sa tête un Parlement et un gouvernement qui doivent être sanctionnés par le suffrage populaire. Officiellement, cette structure est l'unique État. Contrairement à toute autre monarchie constitutionnelle, les frontières de compétences entre l'État constitutionnel et l'Église sont arbitrairement, irrévocablement et secrètement décidées par l'Église au cas par cas. Ceci confère précisément à l’ensemble du régime une certaine dose de précarité, mais aussi cette flexibilité qui permet des rapports d'unité et de lutte avec tous les autres pouvoirs autonomes qui ont pied dans le pays. Un pareil régime n'est décrit dans aucun manuel de doctrines politiques mais, pour autant, il n'en est pas moins réel et est celui avec lequel le mouvement communiste doit compter dans notre pays. L'histoire de sa formation a traversé cinq phases différentes.

Phase 1

  Camillo-Benso-Conte-di-CavourLa bourgeoisie a mené le Risorgimento avec l'intention de créer son État, mais en reconnaissant que pour gouverner elle avait besoin de la collaboration de l'Église, étant donné l’hostilité des paysans. L’objet du contentieux était la délimitation des pouvoirs entre les deux institutions. Il y eut alors une phase de guerre sans combats, d'armistice État/Église, reprise en ce qui concerne l'État dans la Loi des Garanties et en ce qui concerne l'Église dans la ligne du « non expedit » (95). Cette phase va environ de 1848 à 1898. Dans la bourgeoisie, ont encore un certain poids les courants qui voudraient promouvoir leur hégémonie directe sur les masses populaires et se défaire de l'Église. La distinction entre l'aile gauche de la bourgeoisie unitaire et le mouvement communiste italien naissant n'est pas encore nette. La bourgeoisie laisse le temps et les conditions à l'Église pour réorganiser ses forces en Italie et dans le monde. Dans la seconde partie du XIXe siècle, la bourgeoisie passe au niveau international à l’époque de l'impérialisme, de la contre-révolution préventive, de la mobilisation des forces féodales restantes dans une nouvelle « sainte alliance » pour arrêter l'avancée du mouvement communiste. C’est la transformation déjà décrite dans le chapitre 1.3 de ce MP. L'Église Catholique, dirigée entre 1878 et 1903 par le Pape Léon XIII, exploite cette situation internationale pour sortir des difficultés dans lesquelles l'a mise l'unification de la péninsule. Elle devient le principal appui de la bourgeoisie impérialiste au niveau international et, à partir de cette nouvelle condition, affronte la définition de son nouveau rôle en Italie.

Phase 2

Leo XIII  La bourgeoisie et l'Église reconnaissent, par des accords comme le Pacte Gentiloni (1913), qu'elles doivent collaborer dans l'intérêt commun contre le mouvement communiste, en se partageant les tâches. Le mouvement communiste a maintenant atteint une discrète autonomie idéologique et politique vis-à-vis de la bourgeoisie. Pour le tenir en respect et limiter la liaison naissante ouvriers-paysans, la bourgeoisie demande à l'Église de restaurer et de renforcer son hégémonie sur les paysans et sur les femmes, hégémonie affaiblie par les progrès du mouvement communiste, et de prendre des initiatives pour établir son hégémonie sur au moins une partie des ouvriers. L'Église accepte le défi, mais exige l'aide de la bourgeoisie pour réaliser cette œuvre à l’issue incertaine. Cette phase va grosso modo des mouvements paysans et ouvriers de 1893-1898 jusqu'en 1928. Les catholiques participent aux élections parlementaires et à l'activité parlementaire en soutien au gouvernement. L'Église crée des organisations de masse dans toutes les classes et couches sociales, en particulier parmi les travailleurs, pour bloquer l'avancée du mouvement communiste, empêcher l'unité des ouvriers et entraver l'unité ouvriers-paysans. Par celles-ci l'Église appuie l'action du gouvernement, de l'entreprise libyenne (1911) à la participation de l'Italie à la Première Guerre Mondiale (1915-1918). Lorsque la guerre commence à engendrer une révolte générale des masses populaires, dont le pic le plus haut est la Révolution d'Octobre, elle assume la direction du mouvement pour la conclusion d'un armistice. Face à la rébellion diffuse des masses populaires qui suit la conclusion de la guerre, l'Église accepte le fascisme, la dictature terroriste de la bourgeoisie impérialiste, comme solution nécessaire de gouvernement pour rétablir l’ordre. Elle appuie sa venue au pouvoir et la consolidation du régime.

Phase 3

 Mussolini.jpgLa bourgeoisie, par la bouche de Benito Mussolini (1883-1945), reconnaît formellement la souveraineté particulière de l'Église en échange de son engagement officiel et public de fidélité aux Autorités de l'État - sur la base d'un serment fait à Dieu dont l'Église peut délier ses fonctionnaires quand elle veut, tandis que les délits contre l'État dont ceux-ci se rendent responsables sont protégés par des immunités et dans tous les cas vont en prescription. Le Traité du Latran, le Concordat et la Convention financière, signés le 11 février 1929, inaugurent cette phase qui durera jusqu'en 1943. L'Église renonce officiellement à la prétention de restaurer le vieil État Pontifical et reçoit en compensation des impôts perdus 750 millions de lires comptant, 1 milliard en Bons du Trésor à 5% au porteur et une série interminable de privilèges, propriété, droits, exemptions et immunités. Mais le fascisme était aussi l'ultime tentative de la bourgeoisie pour se rendre pleinement maître du pays et donc également politiquement autonome de l'Église. L'Église négocia soigneusement et encaissa tout ce que le fascisme lui donnait, mais s’opposa fermement à la tentative de la bourgeoisie, à travers le fascisme, de bâtir son hégémonie directe sur les masses populaires. À cet aspect du fascisme correspondent un effort et un dynamisme exceptionnels de la bourgeoisie pour renforcer la structure économique et politique du pays. Pendant le fascisme, elle a cherché à étendre le pouvoir de l'État italien en mussolini_sempre_ragione.jpgMéditerranée et a introduit une grande partie des innovations sur le plan structurel dont a vécu aussi le régime DC : banque centrale, industrie d'État, grands travaux publics, structures pour la recherche, consortiums agricoles, organismes de prévoyance, etc. En somme, les innovations et les institutions dont le résultat est la création d'un système de capitalisme monopoliste d'État. La tentative de la bourgeoisie se conclût cependant de manière désastreuse pour elle. Le fascisme fut renversé par l’issue de la guerre et par l'avancée du mouvement communiste. Le risque qu’en Italie, la classe ouvrière conduisit les masses populaires à instaurer le socialisme, n'avait jamais été aussi grave. Pour conjurer le risque, la bourgeoisie s’en remit complètement à l'Église et à l'impérialisme américain. Ses velléités de gouverner politiquement le pays cessèrent définitivement.

Phase 4

DC-11.jpgC’est la phase de direction de l'Église sur l'État légal par la Démocratie Chrétienne : une phase qui va environ de 1947 à 1992. Avec l'accord de l'impérialisme américain, l'Italie devient un nouveau type d'État Pontifical élargi. L'Église est la plus haute autorité morale du régime, une sorte de monarchie constitutionnelle, sans cependant de constitution. L'État légal œuvre sous sa haute et incontestable direction. L'Église dirige l'État officiel et gouverne le pays indirectement, par son parti, la DC. L'Église maintient intacte et même renforce sa structure territoriale (curie, paroisses, associations, congrégations et ordres religieux, écoles, structures hospitaliers et œuvres pieuses, institutions financières, etc.) indépendante de celle de l'État et de plus, elle scelle une solide alliance avec l'impérialisme américain pour mener ensemble, au niveau international, la lutte contre le mouvement communiste. L'impérialisme américain dans tous les cas s'installe aussi en Italie directement, avec ses propres forces. L'État officiel fait valoir l'autorité papale, dans les limites imposées par les nécessités de l'Église et dans les limites permises par l'effective composition de classe du pays et les rapports de force internes et internationaux résultant de la défaite du nazifascisme, œuvre du mouvement communiste. La Constitution de l'État officiel est une fiction : Autonomi3toute institution républicaine doit feindre de la prendre au sérieux (et donc duper les masses), tandis qu'en réalité elle sert seulement à mettre de l’ordre dans l'activité subordonnée des organismes de l'État légal, à faire taire par des promesses à réaliser dans un futur indéfini les exigences des "amis du peuple", et à étendre un voile de bel aspect sur les relations réelles. En contrepartie, le Vatican ne porte pas la moindre responsabilité pour les conséquences de son gouvernement. Il est en somme un pouvoir irresponsable et de dernière instance, tacitement accepté par tous les signataires du « pacte constitutionnel » et leurs héritiers.

Phase 5

C’est la phase actuelle, caractérisée par une intervention plus directe de l'Église dans le gouvernement du pays. La crise politique, aspect de la crise générale du capitalisme, renverse en 1992 le régime DC constitué à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. L'Église est forcée par les circonstances à s'engager plus directement dans le gouvernement du pays. Les contradictions entre les groupes impérialistes et les contradictions entre la bourgeoisie impérialiste et les masses populaires ont atteint un niveau tel, berlusconi_fascista.jpg que les représentants politiques de la bourgeoisie ne réussissent plus à former une structure stable et fiable, qui gouverne le pays tacitement pour le compte du Vatican en lui donnant ce dont lui et son Église ont besoin, et qui en même temps réussisse à être l’expression d'une majorité électorale, pour autant que l'opinion publique soit manipulée et intoxiquée. Nous sommes dans la phase actuelle : phase de putréfaction du régime DC dont les poisons empestent notre pays, et de la renaissance du mouvement communiste dans le cadre de la seconde vague de la révolution prolétarienne qui avance dans le monde entier.

L'objectif du mouvement communiste est l'instauration d'un nouvel ordre social : l'adaptation des rapports de production au caractère déjà collectif des forces productives et l'adaptation correspondante du reste des rapports sociaux et des idées et sentiments afférents. La révolution politique, la conquête du pouvoir politique de la part de la classe ouvrière à la tête du reste des masses populaires, est la prémisse indispensable à la révolution sociale. Conquérir le pouvoir politique en Italie signifie in concreto surtout éliminer l'Église : les autres étais de l'actuel régime politique (l'impérialisme américain, les organisations criminelles, les partis et les autres organisations politiques de la bourgeoisie, les sionistes, la Confindustria, etc.) ont en effet des rôles auxiliaires. Le Vatican et son Église sont le principal pilier du régime politique qui impose et maintient la domination de la bourgeoisie impérialiste dans notre pays, en tutelle de son système social. Il n'est pas possible pour la classe ouvrière de mener les masses à instaurer la dictature du prolétariat, sans éliminer le Vatican et son Église. En Italie, il n'est pas possible accomplir une quelconque révolution sociale sans éliminer cette entrave. Il est donc pour nous, communistes, essentiel de conduire, d’une part, la classe ouvrière et les masses populaires dans cette tâche et de l'autre, de distinguer nettement la lutte pour accomplir la tâche politique d'éliminer le Vatican et son Église, et avec eux le régime politique dont ils sont l'axe principal, de la lutte pour réaliser la réforme morale et intellectuelle dont les masses populaires ont besoin pour assumer ce rôle dirigeant, sans lequel n'est pas possible un nouveau système social à la hauteur des forces productives, matérielles et intellectuelles dont dispose aujourd'hui l'humanité.

giuliani.jpgLa première lutte est entre des classes antagoniques et, en définitive, les masses populaires devront la résoudre par la force.

La deuxième est une transformation interne aux masses populaires. Elle concerne des contradictions non antagoniques et ne peut être menée et résolue qu’à travers un mouvement des masses populaires elles-mêmes. Elle concerne des contradictions au sein peuple.

Évidemment, les deux luttes sont par beaucoup d’aspects reliées. L'Église et la bourgeoisie ont besoin de la religion et la religiosité des masses populaires trouve dans l'Église un facile assouvissement.

La bourgeoisie et l'Église ont tout intérêt à confondre les deux luttes, à défendre leur pouvoir à l'ombre de la religion. Il est par contre dans l'intérêt des masses populaires, de la classe ouvrière et dans le nôtre de les distinguer le plus nettement possible.

L'élimination de l'Église et du Vatican est une question qui concerne tout le mouvement communiste international, étant donné le rôle contre-révolutionnaire que le Vatican et son Église jouent au niveau planétaire, parallèle au rôle de gendarme mondial que joue l'impérialisme américain. Dans l'accomplissement de cette tâche internationale, le mouvement communiste italien a un rôle particulier, analogue à celui qu’a le mouvement communiste américain dans l'accomplissement de la tâche internationale d'éliminer l'impérialisme américain.

 

Notes importantes pour notre propos (les autres sont disponibles dans le Manifeste, en lien dans la colonne de droite) :

80. (p. 108) Le Pape et sa cour ne se concevaient pas comme responsables des conditions du pays qu’ils gouvernaient et du sort de la population qui l'habitait. Au contraire, ils ne concevaient l'État Pontifical que comme une condition et un instrument nécessaires pour exercer leur "mission divine sur terre", et sa population comme des sujets tenus de fournir les ressources nécessaires à la splendeur de l'Église et de vivre de façon à créer les conditions les plus favorables à sa "mission divine sur terre." C’est le motif pour lequel l'État Pontifical était, au XIXe siècle, le plus arriéré de la péninsule ; et la rébellion contre le Pape et son gouvernement grandissait à vue d'œil.

84. (p. 113) ‘’Pour comprendre la nature du rapport entre la mafia sicilienne (et les organisations semblables) et l'État central, il faut penser à la relation qui s'instaura dans les colonies entre les Forces Armées des seigneurs locaux et les puissances dominantes, à celui qui s’instaura entre les Forces Armées de la République Sociale Italienne (République de Salò) et l'Allemagne nazie. C’est un rapport dans lequel la puissance dominante délègue à la force locale des tâches déterminées, la force locale cherche à élargir son activité, la puissance dominante fait valoir ses droits : en somme la division des tâches, un rapport de complémentarité qui n'exclut pas des contradictions et des frictions.’’ Réflexions sur la question de la mafia, dans Rapports Sociaux n°28 (2001).

alcuni_briganti_uccisi.jpg85. (p. 114) De 1860 aux années 1880, le nouvel État dut mener une véritable guerre en Italie méridionale contre les bandes de paysans insurgés. L'histoire officielle a appelé ‘’guerre contre le brigandage’’ cette guerre, comme la publicité bourgeoise appelle aujourd'hui ‘’guerre contre le terrorisme’’ la guerre que mène la bourgeoisie impérialiste contre la révolution démocratique des peuples arabes et musulmans. Les Forces Armées de l'État eurent plus de tués dans cette guerre contre les paysans, que dans les trois guerres d'indépendance. Les morts dans les rangs des paysans ne furent jamais recensées. Pour de plus amples informations, voir Adriana Chiaia, Le prolétariat ne s'est pas repenti (1984), Éditions Rapports Sociaux ; ou Renzo de la Carria, Prolétaires sans révolution, Éditions Orient et Savelli. Le Pape et les autres maisons régnantes dépossédées continuèrent, pendant des années, à agiter la menace de se mettre à la tête de révoltes paysannes, comme l’avaient fait les Bourbons en 1799 contre la République Parthénopéenne (NdT : république sur le modèle français, qui avait remplacé le royaume de Naples). C’était en réalité des menaces en l’air, comme celles que le Tsar agitait contre les nobles polonais ou que l'Empereur d'Autriche avait agitées contre les aristocrates lombards : ils avaient plus à perdre qu'à gagner d'un soulèvement des paysans. Agiter la menace était par contre utile, pour faire chanter qui était disposé à marchander.

87. (p. 115) La quatrième des Thèses de Lyon, approuvées par le troisième congrès de vieux PCI (janvier 1926) et rédigées sous la direction d’A. Gramsci, affirme : « Le capitalisme est l'élément prédominant dans la société italienne et la force qui prévaut dans la détermination de son développement. De cette donnée fondamentale dérive la conséquence qu’il n'existe pas, en Italie, de possibilité d'une révolution qui ne soit pas la révolution socialiste ». Les révisionnistes menés par Togliatti (1893-1964) rangèrent dans un tiroir cette thèse pendant et après la Résistance. Non par hasard, les partisans de l'’’achèvement de la révolution bourgeoise’’ ont, systématiquement, oublié de mettre à l'ordre du jour la principale mesure de l'achèvement effectif de la révolution bourgeoise, qui restait à faire en Italie : l'abolition de la Papauté.

88. (p. 116) ‘’Les rapports entre industrie et agriculture… ont en Italie une base territoriale. Dans le Nord prévalent la production et la population industrielle, dans le Sud et dans les îles la production et la population agricole. Suite à cela, toutes les contradictions inhérentes à la structure sociale du pays, contiennent en elles-mêmes un élément qui touche à l'unité de l'État et la met en danger’’. Thèses de Lyon (1926), chap. 4, thèse 8.

96. (p. 132) Pendant une longue période après l'unification de la péninsule, les mouvements des masses paysannes, bien qu’étant par leur contenu social démocratiques et progressistes (leurs objectifs étaient la possession de la terre et l'élimination des vexations féodales résiduelles), étaient dirigés par les forces réactionnaires antiunitaires. Chose qui aujourd'hui nous rend facile, à nous communistes italiens, de comprendre comment la révolution démocratique des peuples arabes et musulmans et d'autres peuples coloniaux peut être dirigée par des forces de nature féodale. Les 1920-Guardie-rosse.jpgmouvements de 1893-98 (des Faisceaux siciliens à la révolte de Milan) furent en revanche des mouvements ouvriers-paysans. Les forces féodales restantes étaient réduites, comme la bourgeoisie, à la défensive et s'allièrent avec la bourgeoisie : la crise de 1893-98 marque de fait la fin de la ‘paix armée’ entre le Royaume d'Italie et l'Église Catholique, la fin du non expedit et le début de la collaboration programmatique et systématique contre le mouvement communiste. La crise de 1943-1947 constitue une phase encore supérieure par rapport aux précédentes. L'unité ouvrier-paysans n'était plus seulement une unité dans les faits et dans les idéaux. Elle était assumée, promue et dirigée par un mouvement communiste conscient et organisé, le premier PCI. Celui-ci ne fut pas à la hauteur de sa tâche, et ne sut pas guider les masses populaires à la victoire, à l'instauration du socialisme. Mais ce qu’il réussit à faire, il le fit en maintenant fermement l'unité ouvriers-paysans. À propos du rapport entre le mouvement communiste conscient et organisé et les mouvements paysans, voir Gramsci, Notes sur la question méridionale, disponible sur le site Internet du (n) PCI, section Classiques du mouvement communiste.

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Nous voyons donc clairement comment l'État italien contemporain a été construit par une révolution bourgeoise, mais, en raison de la faiblesse des bourgeoisies qui l'ont conduite, y compris de la bourgeoisie 'centrale' du triangle Turin-Gênes-Milan, une révolution bourgeoise inachevée ; qui a laissé subsister de profondes séquelles du passé féodal : latifundia agraire (dans le Sud, mais aussi dans la plaine du Pô, en réalité partout, au moins jusqu'aux années 1950-60), Mafia et autres organisations criminelles qui sont, historiquement, les héritières des 'hommes de main' des propriétaires fonciers et autres potentats locaux (et ont muté, depuis, en 'multinationales' de l'économie illégale), mentalités parasitaires des élites urbaines, et bien sûr, l'Église qui 'noyaute' littéralement toute la vie politique du pays, 'contrôle' (bien que moins depuis les années 1950) 'les cœurs et les esprits', en plus d'être - aussi - une puissance financière avec ses banques, ses fonds d'investissement etc. Ceci est le premier aspect, qui rapproche le 'cas italien' de l'autre grand État méditerranéen, l''Espagne', en toutefois plus avancé.

Le deuxième aspect, c'est que l'Unité, si elle a été une aspiration de toutes les bourgeoisies des différents États qui constituaient la péninsule, n'en a pas moins été, finalement, réalisée PAR ET POUR les bourgeoisies du triangle Turin-Gênes-Milan, qui ont par conséquent PLIÉ l'organisation sociale et le développement capitaliste (jusque-là entravé par le morcellement politique) du nouvel État à leurs intérêts. Pour cela (et non seulement en raison de leur faiblesse), elles ont laissé subsister les résidus féodaux comme instruments de domination ; et même, parfois, naples-359360elles ont orchestré une véritable régression dans des territoires qui avaient atteint, avant l'unification, un degré de développement susceptible de leur 'faire de l'ombre'. En effet, si le royaume bourbon de Naples était profondément arriéré sur la majeure partie de son territoire, il n'en allait pas de même pour sa capitale : Naples était une ville florissante, un port majeur de la Méditerranée, la ville la plus peuplée du nouvel État, loin devant Turin, Milan ou Rome (elle le restera... jusqu'au ventennio fasciste), la première de la péninsule dotée d'un éclairage urbain public ou encore d'un chemin de fer (1839), etc. etc. Lorsque l'on voit Naples aujourd'hui, véritable 'tiers-monde en Europe', avec ses monceaux d'ordures non ramassées, ses rues et ses immeubles insalubres, sa misère et sa corruption, sa jeunesse livrée à la drogue et à la délinquance supervisée par la sinistre Camorra, l'on mesure toute l'ampleur du génocide social perpétré par la bourgeoisie du Nord, pour faire du Sud non seulement un grand 'marché unifié', mais aussi ce qu'il faut bien appeler une semi-colonie... C'est là que l'on mesure tout le grotesque et le pathétique de la Ligue du Nord du bouffon Bossi, avec ses appels à la séparation ou, en tout cas, à une large autonomie du Nord, fustigeant le parasitisme de 'Rome la voleuse' et l'arriération du Sud terrone ('cul-terreux') ; alors que celui et celle-ci, s'ils plongent - certes - leurs racines dans l'époque pontificale et bourbonienne, sont d'abord et avant tout un pur produit... de la bossi04gmanière dont la bourgeoisie du Nord, autrement dit ses ancêtres, a unifié et construit l'organisation politico-sociale 'Italie' selon ses intérêts ! Le fait historique est que la capitalisme italien n'aurait pas pu connaître le développement qu'il a connu (principalement sous le fascisme, puis sous le régime DC) sans le formidable réservoir de force de travail constitué par le Sud déshérité. L'attitude de la Ligue du Nord, vis-à-vis des méridionaux (et, aujourd'hui, des immigré-e-s extra-européens ou est-européens), n'est finalement rien d'autre que celle des réacs-fascistoïdes 'français' (ceux qui se croient tels, comme dirait la chanson) vis-à-vis des immigré-e-s de l'Empire ex-/néo-colonial BBR, venu-e-s reconstruire leur État bourgeois d'incapables, qui n'a pas gagné une guerre tout seul depuis Napoléon...

Le troisième et dernier aspect, c'est que cet État tard construit, par une bourgeoisie faible, est largement arrivé 'après la bataille' pour le partage impérialiste de la planète : l'Italie n'a jamais obtenu qu'une poignée de colonies peu productives (Somalie, Érythrée, Libye, Dodécanèse, brièvement l'Éthiopie sous Mussolini, après que ce pays africain féodal lui ait infligé une déculottée en 1896), un relatif protectorat sur l'Albanie (devenue indépendante des Ottomans en 1912), une certaine influence en Tunisie et dans les Balkans, tout cela étant perdu au terme de la Deuxième Guerre Afghanistan_h_partb.jpgmondiale impérialiste. Depuis, l'État italien est un État impérialiste (au stade des monopoles, comme cela est clairement exposé dans les Thèses de Lyon du PCI en 1926), mais un impérialisme faible, vassal, voué à se placer en 'poisson pilote' d'un plus gros requin, et à se nourrir des miettes tombant de la gueule de ce dernier. C'est ce que fit Mussolini, d'abord agent du MI6 anglais pour faire entrer l'Italie dans la Première Guerre mondiale impérialiste aux côtés des Alliés, en s'alliant avec l'Allemagne nazie d'Adolf Hitler à partir de 1936 ; puis, l'Italie du régime DC s'intégra fermement dans le dispositif 'atlantique' du 'monde libre' pendant la Guerre froide ; et aujourd'hui, l'impérialisme italien oscille entre allégeance 'atlantiste' au bloc anglo-saxon (comme en Irak) et allégeance 'européiste' à l'axe franco-allemand, ces deux tendances traversant les deux grands partis bourgeois de 'centre-gauche' (PD) et de 'centre-droit' (Berlusconi) qui se partagent le pouvoir depuis plus de 20 ans.

MAIS VOILÀ, il y a aussi, et enfin, un quatrième et dernier aspect en Italie ; et cet aspect, c'est un MOUVEMENT COMMUNISTE HISTORIQUEMENT PUISSANT, de TRÈS HAUT NIVEAU IDÉOLOGIQUE, même si trahi - et les masses populaires avec lui - par des révisionnistes après la Victoire antifasciste de 1945, et livré en pâture à la bourgeoisie monopoliste et à ses chaperons US et vaticans ; un mouvement communiste qui a plus d'une fois fait ses preuves et illuminé l'histoire prolétarienne de l'Europe, au lendemain de la Première Guerre mondiale (1919-22), dans la Résistance au fascisme (en particulier en 1943-45) ou dans la situation révolutionnaire en développement de 1968-80, et qui est encore une fois, aujourd'hui, prêt à prendre la tête du prolétariat et des classes populaires pour, enfin, abattre le capitalisme et commencer la marche de cette partie de l'humanité vers le communisme : comme disait une célèbre chanson des années 1970, IL POPOLO È FORTE E VINCERA !

Partigiani thumb[3]

 

 

Par Servir_Le_Peuple - Publié dans : Théorie - Communauté : Communisme - maoïsme (.org)
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Vendredi 22 février 2013 5 22 /02 /Fév /2013 17:35

 

communisme.jpgUn nouvel article du site 'Voie Lactée' présente, encore une fois (c'est bien là le mérite essentiel, pour ne pas dire le seul, de ce groupe), une 'matière à débat' extrêmement intéressante pour la construction de la conception communiste du monde à laquelle nous voulons contribuer. La question posée est, synthétiquement : le rôle des communistes, avant-garde la plus consciente et organisée du prolétariat révolutionnaire, est-elle d'impulser, d'animer, de diriger le 'mouvement historique réel' de l'humanité vers le communisme - mouvement qui, sans cette direction, risque fort de rester emprisonné dans les 'vieux murs' de l'ordre existant, de se limiter au réformisme, voire de tomber dans la réaction ; ou (position de 'Voie Lactée'), simplement, d'y 'correspondre', de l''accompagner' en s'efforçant d'être toujours du côté du 'nouveau' (ce qui, vu leur position sur les questions 'nationales', les 'libérations populaires révolutionnaires' d'Hexagone, n'est pas gagné d'avance...), sachant que pour eux (ce qui n'est pas tout à fait faux, au demeurant), le mouvement de l'humanité vers le communisme s'inscrit dans le mouvement général de la matière universelle vers ce même horizon. Disons-le clairement, TOUT N'EST PAS FAUX, tout n'est pas à rejeter dans les conceptions développées. Mais, néanmoins, sont exprimés des points de vues qu'une conception marxiste du monde, au regard de plus de 160 ans de mouvement socialiste/communiste, ne peut que rejeter catégoriquement - ils admettent eux-mêmes l'hétérodoxie de leur position, essayent de prendre appui sur Gonzalo du PC du Pérou, mais vont (ce qui n'est pas dans leurs habitudes) jusqu'à critiquer Staline.

L'affirmation - selon nous
erronée - est donc que, finalement, le mouvement réel de l'histoire humaine, vers le communisme, lui même petite partie du 'mouvement universel de la matière', n'a 'pas besoin' des révolutionnaires, de l'avant-garde de la classe révolutionnaire 'jusqu'au bout' (aujourd'hui les communistes, avant-garde du prolétariat), pour exister et se développer jusqu'à une nouvelle étape, un nouveau mode de production et une nouvelle société du processus historique : il 'suit son cours' naturellement, le rôle des révolutionnaires est de l''accompagner', en se plaçant toujours 'du bon côté de la barricade'. Ils n'ont pas de rôle d'animation (mise en mouvement), d'impulsion, de dynamisation et de direction dans le processus qui conduit, d'étape en étape, vers le mode de production et le niveau de civilisation supérieur : en ce qui nous concerne, d'étape en étape vers la conquête du pouvoir par le prolétariat à la tête des masses populaires ; puis, d'étape en étape 'socialiste', de ce prise de pouvoir vers le communisme. Cela, selon eux, parce que 'l'être humain ne pense pas', sa pensée n'est que le 'reflet' d'une étape donnée du processus historique qui 'suit son cours' par lui-même (expression dans la société humaine du mouvement de l'univers).
Cela est selon nous gravement erroné ; c'est une 'pente savonneuse' pouvant conduire aux pires dérives, la moins grave (peut-être) desquelles étant l'attentisme le plus complet ; et nous allons en expliquer les raisons.

La pensée, certes, procède de la réalité matérielle ; elle est un REFLET de la réalité matérielle et de ses contradictions, et notamment de la contradiction MOTRICE de l'époque considérée : nous avons ainsi la pensée progressiste, porteuse et au service du nouveau, la pensée révolutionnaire (organisée pour agir au service du nouveau, dans un 'changement radical', sans attendre les alternances électorales), la pensée COMMUNISTE marxiste (organisée pour agir sur la base d'une compréhension scientifique, matérialiste, du monde qui nous entoure), avec sa 'pointe avancée' maoïste, qui toutes sont en dernière analyse le reflet, plongent leur plus profonde racine, dans le caractère de plus en plus social et universel de la production. Et puis de l'autre nous avons la pensée conservatrice ou carrément réactionnaire, défendant l'ancien, ou la pensée individualiste, 'amorphe' ou 'je-m'en-foutiste', 'pense-qu'à-ma-gueule', dans tous les cas totalement inféodée à l'ordre établi et à l'idéologie dominante, ou vautrée dans la 'sous-culture' à destination des masses produite par celle-ci : tout cela est en dernière analyse le reflet, l'expression de la propriété privée des moyens de production et de l'appropriation privée (inégalitaire) du produit.
Mais ensuite ? Pour transformer (en bien ou en mal, en victoire du nouveau ou victoire - temporaire - de l'ancien) la réalité sociale (société humaine) dans laquelle nous vivons, toutes ces pensées doivent s'organiser pour agir et devenir FORCE MATÉRIELLE : "La théorie se change [...] en force matérielle dès qu'elle saisit les masses" (K. Marx ; Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843), sous-entendu, les masses conscientes et organisées, décidées à agir. Dans la 'matière non-humaine', les cellules, les molécules, les atomes, bref toutes les composantes diverses et variées (aux 'pôles' de la contradiction motrice) de ladite matière, 'utilisent' différents instruments physiques et chimiques pour la transformer. Dans la 'matière (sociale) humaine', l'instrument de la transformation dialectique est la pensée organisée dans l'action... Tout simplement.
envencible guerra populara 3 montanas'Voie Lactée' nous expose '4 conceptions différentes du maoïsme', la dernière (celle de Gonzalo du Pérou) se subdivisant elle-même en deux interprétations possibles. Mais à chaque fois, nous disent-ils, les personnes décrites (militant-e-s politiques, y compris eux-mêmes) ont 'choisi' ou 'voulu' ceci, 'décidé' ou 'cru pouvoir' cela ('gérer la réalité' ou simplement l''accompagner', 'reconstruire le vieux MRI' ou 'correspondre à la réalité' en soutenant la Guerre populaire en Inde, 'saluant' celle du Pérou, rejetant la trahison au Népal et appelant à une nouvelle conférence MLM, etc. etc.). C'est donc bien, dans leur raisonnement et leurs mots mêmes, qu'il y a à un moment donné une 'décision', un 'choix', une 'volonté' de dire et faire ceci ou cela... non ? Les maoïstes du Pérou, d'Inde, des Philippines ou du Népal ont bien, à un moment donné, après analyse concrète de la situation concrète, décidé de lancer la Guerre populaire sous sa forme armée de masse... Si l'on voulait toujours 'accompagner la réalité', que de choses ne ferait-on pas ! À vrai dire, on ne ferait carrément rien du tout... puisque la 'réalité' que l'on 'accompagne', dans le cas de la société humaine qui nous intéresse, c'est et ce serait toujours l'action des autres. Que le marxisme nous ait toujours enseigné qu'il faut savoir agir 'ni trop tôt, ni trop tard', est une chose ; dire qu'il faut tranquillement regarder le fleuve du mouvement réel de l'histoire depuis la rive... en est une autre.

À la question "et pourquoi, donc, dans la vie politique en général, mais même parmi des gens se réclamant en principe de la même chose (le maoïsme), y a-t-il autant de positions différentes et s'opposant ?" ; la réponse est tout simplement que, dans la contradiction motrice de la société humaine, les 'pôles' ne se posent pas 'basiquement', 'monolithiquement' comme 'ancien' et 'nouveau', 'bourgeoisie' et 'prolétariat', 'capitalisme' et 'socialisme-communisme'. La société, surtout une société capitaliste relativement avancée, est beaucoup plus complexe que cela, les conceptions du monde émises par chaque 'pôle' (caractère social/universel de la production et propriété privée des moyens/appropriation privée inégalitaire du produit) s'entrechoquent et s'interpénètrent, il y a des milliers de petites positions différentes dans l'organisation sociale... Or, la pensée n'est pas 'le reflet de la réalité' de manière absolue ; elle est le reflet de la réalité telle que perçue depuis une certaine position donnée dans l'organisation sociale. Il y a même, à vrai dire, dans la pensée de chaque individu-e, une part de 'nouveau' et une part d''ancien', dans des proportions variables et (bien sûr) luttant entre elles, au sein même de chaque petit cerveau... Si, par exemple, les avakianistes, qui se prétendent (évidemment) 'maoïstes', mettent en réalité en avant un 'démocratisme radical' petit-bourgeois intellectuel, c'est parce qu'ils/elles sont (les 'têtes pensantes' en tout cas)... des petits-bourgeois intellectuels, au sein de l'organisation sociale 'États-Unis d'Amérique' ; en particulier des personnes incrustées dans l'appareil scolaire-universitaire du système ... tout simplement !

zita 391C'est bien en ayant saisi cette complexité que les marxistes ont toujours expliqué qu'il y a, au milieu des masses populaires (l'ensemble de la population, sauf la classe qui dirige la production et gouverne/exploite la société), une 'classe révolutionnaire jusqu'au bout', le prolétariat, qui est la classe totalement plongée dans le caractère social de la production ; mais que, au sein même de cette classe, tout le monde n'a pas le même niveau de conscience, de compréhension du problème-capitalisme et de sa solution révolutionnaire, tout le monde n'a pas la même VOLONTÉ (eh oui !) de s'organiser et combattre, encore moins de consacrer voire sacrifier sa vie à ce combat ; et donc, cela donne lieu à une AVANT-GARDE RÉVOLUTIONNAIRE que l'on nomme 'Parti' (les éléments les plus conscients, décidés et organisés pour agir de la classe révolutionnaire jusqu'au bout, qui peuvent éventuellement, lorsqu'ils ont longtemps été maintenus dans l'ignorance, 'recruter' des éléments d'autres classes subalternes, plus 'instruits'). Cette volonté résulte de mille et uns facteurs ne relevant pas seulement, d'ailleurs, de la 'place dans les rapports de production' (sans quoi, tout-e ouvrier/ouvrière ou 'subalterne' au salaire minimum serait communiste...), ni de la 'place dans l'organisation sociale/rapports sociaux' (qui ne se limitent pas aux rapports de production), mais aussi, par bien des aspects, du parcours individuel, du vécu personnel de chaque personne... tout cela constituant le point du vue depuis lequel la personne perçoit la réalité, que sa pensée va refléter. Il en va de même pour les personnes des classes 'intermédiaires' que l'avant-garde prolétarienne va 'recruter' pour l'aider dans son combat : des milliers de facteurs de vécu personnel amèneront ces personnes à se ranger sous la bannière du prolétariat, et non de la bourgeoisie ('de droite' ou 'de gauche'). Évidemment, la 'pensée' au sens où l'entend 'Voie Lactée', c'est à dire la CONCEPTION/COMPRÉHENSION COMMUNISTE de la réalité dans un pays donné, qui va guider l'action du Parti révolutionnaire dans ce pays, n'est pas l’œuvre d'un seul individu : elle est l’œuvre de l'avant-garde, du Parti comme 'intellectuel collectif', ce qui va permettre (à travers la lutte interne idées justes/idées fausses) de 'lisser', d''épurer' cette pensée des imperfections qu'il y a inévitablement dans la pensée d'un individu isolé.

Voilà pourquoi, selon nous, les thèses émises dans cet article de 'Voie Lactée' sont TRÈS DANGEREUSES, amenant les forces révolutionnaires vers un rôle 'attentiste critique' et 'contemplatif', à moins que le 'mouvement universel de la matière' dans un pays donné n'atteigne (tout seul, comme un grand ?) une étape où il se 'reflète' dans une 'pensée' qui déclenchera la Guerre solidarietàgramigna2populaire... ce que l'on peut, à notre humble avis, attendre longtemps ! L'on rejoint là, finalement, la critique que font les camarades du (nouveau) Parti communiste italien, dans leur 'bilan-synthèse' de la première vague de la révolution prolétarienne (1917-92), aux Partis communistes 'kominterniens' des pays occidentaux : ces Partis ont généralement attendu (en ce qui les concerne, dans le travail politique légal, syndicaliste, électoraliste, d''agitation' par la presse etc.) que 'les conditions soient réunies' pour que la révolution 'éclate'. C'est cela qui les a amenés, toujours selon le (n)PCI, à passer sous la coupe de la 'gauche' bourgeoise, à s''institutionnaliser' et à s''enkyster' dans l'ordre social qu'ils prétendaient (au départ) combattre ; et ceci a été la base matérielle (pour ces Partis qui n'étaient pas au pouvoir) de l'émergence des idées révisionnistes (anti-marxistes mais habillées de marxisme 'repensé', un beau 'reflet dans la pensée' pour le coup !), émergence qui a, bien souvent, précédé de beaucoup la prise de pouvoir de Khrouchtchev en URSS.

Ce que nous enseignent tant l'histoire du marxisme que la lecture marxiste de l'histoire, c'est que, certes, 'là où il y a oppression, il y a résistance' : il y a un mouvement 'mécanique', 'automatique', 'humain' de résistance et de révolte (même si minoritaire dans le groupe considéré) lorsque, dans une organisation sociale donnée, un groupe humain est opprimé par un autre (dans la partie proprement productive de l'organisation sociale, le mode de production, on dira qu'il est exploité). De même, le 'nouveau', les 'idées nouvelles', émergent aussi dans un premier temps 'spontanément' : elles naissent de la 'friction' entre le niveau des forces productives et l'organisation sociale, les rapports de productions, l'ensemble des rapports sociaux et les superstructures idéologiques liées, qui systématiquement retardent sur celui-ci. C'est-à-dire, en définitive, de la 'friction' contradictoire des deux 'pôles' de la contradiction motrice de la société d'une époque. Mais voilà ! Pour amener, un jour, ces exploité-e-s/opprimé-e-s à briser définitivement leurs chaînes, pour mettre les 'idées nouvelles' définitivement au pouvoir, ce qui veut dire, en définitive, changer d'organisation sociale et donc de mode de production, il faut un 'saut' qui ne peut résulter que de l'action CONSCIENTE, volontaire, déterminée, organisée pour agir d'un groupe d'individus, l'avant-garde de la classe révolutionnaire de l'époque.

Prenons l'exemple de la société féodale : les deux 'pôles' de sa contradiction motrice sont la propriété utile (paysanne ou bourgeoise) des moyens de production, et la propriété éminente (seigneuriale, ecclésiastique) sur ces mêmes moyens de production et les producteurs, s'exprimant par toute une ribambelle de taxes, redevances, péages, 'travail volé' par la corvée etc. Au sein même de la société féodale, va émerger et se développer le capitalisme, urbain et rural, sur la base de la propriété utile des moyens de production, ceci dès le 11e siècle, et jusqu'au 18e. Ce nouveau mode de production 'enfermé' dans le mode de production féodal, et le niveau des forces productives qu'il développe comme jamais auparavant dans l'histoire, vont se heurter à la propriété éminente seigneuriale et à l'organisation sociale, à l'ensemble des rapports sociaux qu'elle sous-tend. Ceci va engendrer des Assassinat Etienne Marcel'idées nouvelles' en trois vagues : 1/ communalisme et monarchisme : le bourgeoisie des villes va chercher à arracher sa 'franchise' (liberté) de l'autorité seigneuriale, les paysans un minimum aisés font aussi essayer de s'en affranchir ; les uns et les autres vont appuyer une dynastie, suzeraine 'lointaine', dans sa lutte contre ses vassaux féodaux (ducs, comtes et autres princes-évêques), 'suzerains immédiats' qui les oppriment. Ceci débouchera sur le 'premier absolutisme' (de Philippe Auguste à Louis XI) et les États modernes. Les nations font leur apparition dans ce contexte, le monarque en réunit généralement plusieurs sous son autorité : d'un point de vue populaire il les opprime toutes, mais d'un point de vue bourgeois et paysan aisé, il en soumet et opprime certaines, mais en 'libère' beaucoup du 'suzerain immédiat' ou d'un autre 'souverain lointain' dont ces classes ne voulaient pas. L'avant-garde est constituée par les 'jurandes', les assemblées bourgeoises qui se mettent en place dans les villes, et les 'bourgeois de Cour' qui ont 'l'oreille' du souverain (les paysans sont moins organisés). 2/ Réforme protestante et humanisme non-protestant (16e siècle, première moitié du 17e), expression d'un nouveau 'bond' des forces productives capitalistes ; Guerres de Religion et (tentative de) Contre-réforme, débouchant sur (déjà) un certain nombre de républiques ou des monarchies parlementaires bourgeoises (Angleterre, Hollande, cantons suisses), et ailleurs sur le 'second absolutisme', l''Ancien régime' des livres d'histoire. L'avant-garde est ici sous le drapeau religieux de la Réforme, ou rangée ME0000065074 3derrière les intellectuels humanistes. 3/ Lumières et révolutions bourgeoises proprement dites, qui généralise à l'Europe et à l'Amérique du Nord les républiques et les monarchies parlementaires bourgeoises (1750-1850). Les dernières survivances féodales sont balayées avec l'absolutisme devenu inutile et obsolète. Les forces cléricales sont plus ou moins maintenues selon les besoins d'encadrement des masses, mais dans tous les cas amoindries. L'avant-garde est ici les philosophes 'éclairés', puis les 'sociétés' telles que la franc-maçonnerie et enfin les 'clubs' de révolutionnaires bourgeois (de Mirabeau à La Fayette, de Robespierre à Danton).

À chaque étape, en tout cas, nous voyons bien que la résistance (des propriétaires 'utiles' contre les propriétaires 'éminents') et les 'idées nouvelles' n'auraient pas pu s'imposer,  imposer une nouvelle organisation sociale, sans l'action consciente et décidée d'une avant-garde de classe, 'analysant concrètement la situation concrète', mais ne se contentant pas de 'refléter' et d''accompagner' passivement le 'mouvement de la matière' (des forces productives avancées contre les rapports sociaux arriérés). Il en va exactement de même, aujourd'hui, pour le processus de la révolution prolétarienne mondiale. La 'marche au communisme' n'est effectivement pas un 'choix' purement subjectif (comme le prétendent les avakianistes) : elle est le sens 'naturel' (matérialiste) de l'histoire, le débouché 'obligé' de toute l'histoire humaine depuis la sortie de la préhistoire, la seule autre alternative étant (peut-être) la destruction de l'humanité – en tout cas, de la civilisation (le ‘scénario Mad Max’). Mais elle a 'besoin', pour exister, d'une pensée humaine consciente, systématisée et organisée en intellectuel collectif, 'reflétant' la réalité et ses contradictions (devenues insoutenables) d'un point de vue de classe, mais ensuite s'organisant pour agir, sans quoi aucune transformation de la réalité n'est possible. Et cet intellectuel collectif est constitué de pensées individuelles qui n'ont, certes, pas 'choisi' au sens idéaliste de penser ainsi ('touchées par le Saint-Esprit', 'éclairées par les Lumières de la Raison' etc.), mais ont vécu dans la réalité matérielle et ses contradictions, analysé cette réalité, et ensuite synthétisé ('reflété') cela, en s'affranchissant (par mille et uns facteurs) des 'vieux murs' de l'idéologie dominante, dans une théorie révolutionnaire. L’histoire humaine ‘marche’ objectivement vers le communisme (l’alternative ‘retombée dans la barbarie’ est en ‘éternel’ débat dans le mouvement communiste, nous ne lancerons pas ce débat ici), la pensée humaine (avancée ou arriérée, révolutionnaire ou réactionnaire) ‘reflète’ les différentes étapes de ce processus historique et les contradictions qui les animent… mais, pour avancer et notamment pour effectuer les ‘grands sauts’ historiques (changement radical de classe dominante, de mode de production, d’organisation sociale et de civilisation), le processus a besoin d’une pensée humaine ACTIVE (et agissante), convergence organisée d’une multitude de pensées individuelles (progressistes et révolutionnaires bien sûr) ‘reflétant’ la réalité historique concrète chacune de leur point de vue et à leur manière ; et non d’une ‘pensée’ contemplative ‘accompagnant’ et ‘reflétant’ passivement l’époque, le moment historique – qui serait quoi… sinon l’organisation et l’action des autres ? C'est tout le 'paradoxe' de la chose, - presque - digne d'un 'mystère' du dogme chrétien : la pensée n'est que le 'reflet' de la réalité matérielle (sociale) d'une époque et de sa ou ses contradiction(s) fondamentale(s), mais cette réalité a besoin de cette pensée, de ce 'reflet', organisé et agissant (pensée politique et militante), pour se transformer ; ce sont, en quelque sorte, les 'enzymes' de sa transformation. Il en a toujours été ainsi, de tout temps, et dans tous les coins du monde.

stalineConcernant la critique émise à l'encontre de Staline, elle rejoint globalement le point de vue de Servir le Peuple sur la direction soviétique de cette époque-là : les plus graves dérives n'ont pas été des dérives 'thermidoriennes', de droite, contrairement à ce qu'affirment les trotskystes ; mais au contraire des dérives 'de gauche', ultra-volontaristes et subjectivistes, cherchant à faire rentrer ('au forceps' si besoin) la réalité matérielle ('Voie Lactée' prend l'exemple de la nature, mais la société soviétique n'était pas en reste) dans la conception que la direction du PCbUS avait de la société socialiste en marche vers le communisme. Il suffit d'avoir étudié, même superficiellement, les thèses de Trotsky, pour s'apercevoir qu'elles étaient ENCORE PLUS subjectivistes, ultra-volontaristes et irréalistes : mépris du caractère encore très majoritairement rural et arriéré de l'URSS ; négation du fait (et controverse avec Lénine sur ce point) que le jeune État révolutionnaire 'populaire' ne soit pas 'parfait' et puisse entrer en contradiction avec le prolétariat ouvrier proprement dit, celui-ci ayant donc besoin de ses 'conseils' et de ses syndicats pour se défendre, au besoin contre l’État et les cadres de la production eux-mêmes (Trotsky voulait faire des syndicats des outils d'encadrement militaro-bureaucratique de la production) ; refus de comprendre la 'lenteur objective' d'un processus révolutionnaire prolétarien, qui ne peut certainement pas embraser le monde, ni même un continent entier, en quelques années, etc. etc. Et lorsque l'on voit la 'social-démocratie radicale' qu'est devenu le trotskysme aujourd'hui, cela rejoint totalement l'affirmation de 'Voie Lactée' (mais qu'ils feraient bien de méditer pour eux-mêmes...) : la 'phrase d'ultra-gauche', l''ultra-radicalité', le 'super-révolutionnarisme' finissent toujours, face au 'mur du réel', par aller s'échouer dans le marécage de l'opportunisme réformiste.

Cependant, 'Voie Lactée' ne va pas au fond de la critique de ces erreurs de Staline : le fond, c'est-à-dire la conception, nullement 'stalinienne' d'ailleurs, mais généralisée dans le marxisme-léninisme 'kominternien', selon laquelle sous le socialisme (la transition du capitalisme au communisme), la contradiction principale de la société est entre le caractère très avancé du système politique mis en place par le Parti, et le caractère encore très arriéré des forces productives et (donc) de tous les rapports sociaux, des conceptions, de la culture populaire etc. liés à ce niveau des forces productives. URSS-LENINE_et_STALINE_1933_Gramota-total.jpg'Donc', la tâche principale que l’État révolutionnaire doit confier à la société est de 'produire, produire et encore produire' et, 's'il vous plaît', faire suivre au pas de course les rapports sociaux, conceptions etc... Sauf que (l'on s'en aperçoit très vite), ceux et celles-ci ne 'suivent' pas ; au contraire, se développent et se renforcent des rapports sociaux qui, jour après jour, préparent le terrain à la prise de pouvoir révisionniste (restauratrice du capitalisme à travers un processus plus ou moins long). Tout simplement, parce qu'en dernière analyse les rapports sociaux d'une société dérivent (fut-ce en 'retardant' un peu) des RAPPORTS DE PRODUCTION, et, si la production augmentait effectivement dans des proportions considérables (équivalentes sur 20 ans aux révolutions industrielle 'françaises' ou 'britanniques' sur trois quarts de siècle), les rapports de production restaient... profondément arriérés. L'usine ou le sovkhoze pouvaient bien être propriétés de l’État, lui-même (officiellement) 'propriété' de la classe ouvrière et des paysans, mais il y avait toujours des chefs, des cadres et des exécutants, des dirigeants et des dirigés, des 'qui savent' et des 'qui écoutent (et font ce qu'on leur dit)', des intellectuels et des manuels, des villes et des campagnes, des centres et des périphéries, une nation majoritaire et dominante (les Russes) et des nations minoritaires et dominées (Ukrainiens, Baltes, Caucasiens, Sibériens, Centre-asiatiques), etc. etc. ; tout cela agrémenté, évidemment, d'avantages matériels faisant se dire, aux 'avantagé-e-s', "et pourquoi pas le capitalisme... tout simplement ?" (ou un 'socialisme' plus 'souple', mettant moins de limites à leurs privilèges...).

Ainsi fut, à travers un processus allant de la mort de Staline au 'baisser de drapeau' final de 1991, rétabli le capitalisme en URSS ; et c'est précisément ce que Mao, avec la Révolution culturelle, et les maoïstes après lui ont compris et combattu, portant le marxisme-léninisme à un niveau supérieur : le marxisme-léninisme-maoïsme. Servir le Peuple, et d'autres camarades comme Sheisau Sorelh, font globalement leur l'affirmation du TKP/ML (maoïstes de l’État turc), dans un document du milieu des années 1990, repris à l'époque par la revue 'Front social' (ancêtre de 'Voie Lactée') : "Si une ligne Tikkon'amène pas une société au communisme, si elle n'amène pas à avoir la capacité de résoudre les contradictions existantes en faveur des travailleurs, si elle ne minimise pas le besoin de l'Etat et du Parti afin que les travailleurs deviennent les maîtres, et si elle n'est pas capable de diviser le pouvoir dans la société sur la route vers le communisme, alors il y a un problème. Être au pouvoir est un instrument pour mobiliser les masses travailleuses vers le communisme. Ici, l'importance de la question de la "révolution socialiste" devient plus apparente. Le pouvoir prolétaire n'est pas le monopole du Parti, il est la force guidant par la gestion de la direction du Parti, et c'est le soutien de ce pouvoir par les masses travailleuses. Les travailleurs ne peuvent pas être privés du contrôle de la société, du droit à se révolter contre l'injustice, quel qu'en soit le prétexte ; ils ne peuvent pas être privés de leur droit à la continuation de la révolution".

Voilà donc les critiques que nous émettrons quant aux conceptions développées dans cet article. D'autant plus que, concernant 'Voie Lactée', il nous semble percevoir en quoi consiste leur 'correspondance à la réalité' : le monde, nous disent-ils, et les sociétés occidentales en particulier, sous l'effet de la crise générale terminale du capitalisme, s'enfonce inexorablement dans la barbarie... une situation proche, finalement, de la décadence du Bas-Empire romain, préfigurant les ‘invasions barbares’ ; et eux font leur site, se posent dans 'l'attente critique' et, finalement, en 'petits gardiens de la civilisation', soit, finalement… dans la position de l’Église à cette époque, dans les siècles précédant et suivant la chute de l’Empire.

otan-strasbourg-anti09Disons-le clairement : telle n'est pas notre conception de l'engagement communiste. Nous voulons élever au plus haut possible notre compréhension communiste du monde, nous organiser sur cette base et AGIR ; nous voulons être une FORCE MATÉRIELLE de transformation de cette réalité pourrissante qui nous entoure. Le capitalisme, oui, est désormais condamné à sombrer jour après jour dans toujours plus de barbarie et de souffrances atroces pour l'humanité ; l'époque (de la fin du Moyen-Âge au milieu du 19e siècle) où ses exactions s'accompagnaient encore de réels progrès de bien-être et de civilisation pour les masses est définitivement révolue. Mais nous VOULONS, et nous CROYONS POUVOIR, réduire et abréger au maximum ces souffrances pour le genre humain (et l'écosystème terrestre en général). Telle est la 'fibre', la 'palpitation' de notre engagement révolutionnaire auquel nous sommes prêt-e-s à consacrer toute notre existence.

 

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Sur la sacralisation métaphysique de telle ou telle 'pensée' de grand révolutionnaire historique (qu'elle ait acquis une portée universelle et soit devenue un '-isme', ou qu'elle ne soit valable que pour un pays donné), il est intéressant de lire ceci (traduction d'un article MLM nord-américain) : http://www.facebook.com/notes/servir-le-peuple/feu-sur-le-dogmatisme-idolâtre-/10150815845036607


Par Servir_Le_Peuple - Publié dans : Théorie - Communauté : Communisme - maoïsme (.org)
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Lundi 4 février 2013 1 04 /02 /Fév /2013 10:19

 

Depuis quelques mois, une organisation maoïste d'Amérique latine, le Parti communiste d’Équateur - Comité de Reconstruction, a lancé au niveau international un débat fort intéressant et vivifiant, avec pour objectif la renaissance véritable du mouvement communiste international. Un récent document, très intéressant, de cette organisation, intitulé 'Expériences, débats et perspectives', a été traduit en français et publié sur le site Voie Lactée (que, non, personne ne refuse de mettre en lien pintaslorsqu'il publie des choses intéressantes...). Servir le Peuple n'est qu'un modeste média d'information et de réflexion révolutionnaire basé sur le marxisme-léninisme-maoïsme, ni une organisation ni un collectif ayant vocation à le devenir ; et il se rattache plutôt à un courant du maoïsme international que le PCE-CR qualifierait de 'centriste' voire d''éclectique'... Néanmoins, la démarche engagée par le PCE-CR apparaît intéressante, CONSTRUCTIVE pour le MCI, contrairement à celle de certains autres groupes. Les points d'accords avec ce document, comme avec d'autres précédemment, sont comme vous le verrez nombreux. C'est pourquoi il nous a paru important, sans se donner (et, surtout, sans que le PCE-CR ne nous donne) plus d'importance que nous n'en avons, d'apporter notre point de vue sur les différents points soulevés. Pour SLP, le débat engagé par le PCE-CR soulève de nombreuses questions de CONCEPTION DU MONDE, en particulier du phénomène 'révolution prolétarienne', qui sont essentielles pour renforcer le marxisme-léninisme-maoïsme comme idéologie guidant la nouvelle vague mondiale de la révolution prolétarienne.
Nous aborderons successivement les points d'accord (à peu près) total, les points 'tangents' et les points de désaccord et de de critique.

POINTS D'ACCORD :

bananero- L'analyse économique de l’Équateur rejoint et confirme, très largement, ce qu'a pu développer SLP dans son article Bref panorama historique révolutionnaire des Amériques : le développement des forces productives, des techniques et des sciences, entraîne une forte augmentation de la population (l’Équateur, par exemple, a vu sa population doubler, de 6,5 à 13 millions, en 30 ans de 1973 à 2003, et a encore gagné 2 millions d'habitant-e-s depuis lors, pour dépasser les 15 millions en 2011) ; la grande propriété terrateniente mute en agro-capitalisme, disloquant la société rurale 'traditionnelle' sans même parler des organisations sociales communautaires primitives d'Amazonie ou des vallées andines reculées ; mais le secteur industriel, tel que le décrit de visu le PCE-CR, ne permet pas d'absorber cette force de travail excédentaire qui ne peut plus être employée dans la production rurale et va donc s'entasser dans les sinistres barriadas des grandes villes (favelas au Brésil), devenues mondialement et tristement connues, enfers sur terre livrés à la misère noire, la sous-alimentation, l'insalubrité d'une fosse septique, la criminalité (milliers de mort-e-s par an), la drogue et la prostitution. Nous avons là, comme l'expliquait SLP dans ledit article, une situation comparable à la Grande-Bretagne des enclosures (16e-18e siècles), mais ce pays avait alors résolu le problème (de manière antidémocratique) par l'émigration coloniale et le système (semi-esclavagiste) des workhouses, points de départ de sa révolution industrielle et de son impérialisme. Le royaume de Prusse, avec la mutation agro-capitaliste des junkers, s'apprêtait au 19e siècle à être submergé par le même phénomène, mais a pu y remédier par l'acquisition (en 1815) de la Rhénanie-Westphalie industrielle, puis par l'unification allemande. L’État moderne de 'France' l'a évité par une révolution anti-féodale Bild5radicale (1789-94), instaurant le règne de la petite propriété parcellaire qui a ensuite, par 'sélection naturelle', régressé (remembrement) en alimentant progressivement le prolétariat industriel des grands centres et la petite industrie rurale (ainsi que quelques colonies de peuplement : Algérie, Kanaky ; et une certaine émigration notamment... vers l'Amérique du Sud). Aujourd'hui, cette situation ne peut être surmontée que par une révolution démocratique qui relève de la mission historique du prolétariat, organisé derrière son Parti communiste.

- Le point de vue du PCE-CR, sur le processus de construction de l'avant-garde révolutionnaire communiste, rejoint celui de SLP sur la décantation et l'agrégation des forces révolutionnaires avancées, guidées par le maoïsme ou pouvant potentiellement évoluer vers lui ; processus se déroulant à travers le sain débat idéologique, constructif, et la 'saine concurrence' sur le terrain de la pratique, dans la lutte de classe au quotidien ; les différentes organisations révolutionnaires s'efforçant de contribuer, par l'échange de pratiques et le débat franc et ouvert entre communistes, à l'élévation idéologique du mouvement tout entier. 160 ans d'histoire du mouvement communiste international, depuis les premières bases du socialisme scientifique jetées par Marx et Engels, avec 1son bilan en positif et négatif, et, surtout, la désintégration sous l'effet de la retraite stratégique mondiale du mouvement communiste dans les années 1970-90, nous ont laissé en héritage une situation d'atomisation des forces révolutionnaires (et de cloisonnement dans les petits sectarismes) que notre première tâche de communistes révolutionnaires est aujourd'hui de surmonter. Précisément pour cette raison, SLP émettrait une réserve sur le point "entendu que le prolétariat n'a pas deux ou trois expressions organisationnelles, mais une seule, et centralisée" : il semble y avoir là une erreur 'volontariste'. L'état de dislocation des forces révolutionnaires, y compris les plus avancées (en Équateur, déjà deux organisations différentes, dont le PCE-CR, se réclament du marxisme-léninisme-maoïsme 'conception Gonzalo'), est un legs de l'histoire du mouvement communiste international, de la première vague mondiale des révolutions prolétariennes (1917-92), et il semble illusoire d'y remédier par la seule force de la volonté. Cette histoire est désormais trop riche en expériences et en bilans de celles-ci, pour que l'intégralité du prolétariat et des classes populaires avancées en partagent la même analyse dans une seule et même organisation ; en tout cas, au stade où nous en sommes. Il faudra sans doute attendre d'en être au seuil de l'équilibre stratégique de la Guerre populaire (double pouvoir, forces armées révolutionnaires consolidées et permanentes), ou même au-delà, au seuil de l'offensive stratégique, pour voir un Parti émerger de manière incontestée comme force dirigeante du processus, les autres fusionnant avec elle ou intégrant son Armée et/ou son Front uni. Dans le processus actuel de décantation qu'évoque très justement le PCE-CR, les efforts de chaque organisation qui croit en sa propre ligne (ce qui semble être un minimum...) doivent tendre à agréger autour de celle-ci le maximum de forces, qu'il s'agisse de militant-e-s recrutées, ou d'autres organisations qu'elle amène à travailler sainement avec elle. Elle doit devenir un centre d'agrégation ; et pour cela, prioritairement 'travailler sur elle-même' (renforcer sa propre ligne, par l'expérience pratique, le bilan de l'expérience et la lutte de lignes en son propre sein). Au stade de la défensive stratégique où nous nous trouvons (dans la 'Guerre populaire mondiale'), cela n'est pas possible sans accepter la réalité concrète d'un certain 'pluralisme révolutionnaire', légué par 160 ans d'histoire, de grandes victoires mais aussi de terribles défaites, du moment que l'on est d'accord sur le problème (le capitalisme, la semi-féodalité là où elle existe, l'impérialisme) et la solution (la révolution prolétarienne). En cela, le PCE-CR a raison de critiquer la déplorable pratique des fragments du PC d'Inde marxiste-léniniste qui, dans les années 1970-80, en venaient à l'affrontement armé. En revanche, il a tort de vouloir universaliser abstraitement la ligne de conduite des organisations maoïstes vis-à-vis du hoxhisme, à partir de ses rapports problématiques avec le PCMLE (nous y reviendrons) ; ou encore, de dénoncer le fait qu'une organisation marxiste-léniniste équatorienne 'parle' avec des libertaires.

big provence flagSLP exprime, par ailleurs, son accord total sur le point "Ce qui est correct est la centralisation stratégique (ligne générale) et la décentralisation tactique (application souple de la ligne générale selon les conditions spécifiques de chaque région ou localité)" (d'autant plus que cette affirmation s'appuie sur l'expérience concrète de l'organisation). Ce point de vue est d'autant plus partagé que SLP travaille depuis longtemps dans le contexte d'un État européen (le plus grand en taille après la Russie et l'Ukraine), perclus de questions nationales, avec dans ses quartiers populaires des colonies intérieures (prolétariat/classes populaires issues des semi-colonies) produites par le caractère impérialiste de l'État : autant de réalités locales particulières et donc de luttes différentes, qu'il faut pourtant coordonner face à un État unifié, état-major unique des exploiteurs. De la même manière, la perception du développement concentrique du mouvement révolutionnaire et des ses instruments est d'une grande justesse de notre point de vue.

- Évaluation de l'UOC-mlm de Colombie : SLP a toujours considéré ces militant-e-s comme des personnes sincèrement révolutionnaires qui, à tout le moins, savent manier le débat communiste sans tomber dans l'insulte, le sous-entendu, l'excommunication ou l'attaque ad hominem. Ils ne sont pas ultra-sectaires et il est possible d'échanger avec eux (ce qui a été fait par le biais de réseaux sociaux). Néanmoins, SLP a également toujours considéré que leur ligne représentait une grande déviation, de type quasiment moréniste (trotskyste) ou bordiguiste : à partir du moment où la Colombie actuelle est considérée comme un pays 'capitaliste semi-colonial', la révolution doit y être 'socialiste' et même 'purement ouvrière' (Union ouvrière communiste MLM : généralement, le terme 'ouvrier' est employé par des organisations trotskystes, et parfois hoxhistes), à travers une mythique 'grève générale' ('Grève politique de masse')... Les masses pauvres des villes (la population urbaine représente désormais près de 80% de la population totale) y sont considérées comme avant tout une 'classe ouvrière', et non comme avant tout des masses paysannes chassées de la campagne par le phénomène (comparable aux enclosures britanniques des 16e-18e siècles) décrit plus haut. De la même manière, il y a le renvoi dos à dos des guérillas elncolombiarévisionnistes/réformistes armées et de l’État oligarcho-fasciste colombien, analogie qui avait déjà été critiquée par une organisation maoïste d’Équateur (nous ne nous souvenons plus laquelle - Màj : c'était l'autre, le PCE 'Sol Rojo'). Ces guérillas (FARC-EP, ELN et un petit résidu de l'EPL) sont des 'survivantes' de la première vague de la révolution prolétarienne mondiale, dont elles n'ont pas surmonté les limites idéologiques (brejnévisme, cubano-guévarisme, hoxhisme et, dans tous les cas, marxisme-léninisme de la 3e Internationale), et par conséquent, elles végètent dans une pratique de plus en plus opportuniste et  - parfois - indéfendable vis-à-vis des masses du peuple. Mais les mettre sur le même plan que l’État oligarcho-fasciste et les milices paramilitaires d'ultra-droite au service des propriétaires terriens, est une toute autre chose. Il ne s'agit pas de dire que les militant-e-s de l'UOC-mlm sont des 'agent-e-s de la CIA', ce qui serait pour le coup un raisonnement de type 'brejnévien' ou hoxhiste ; mais il faut reconnaître qu'objectivement ils/elles font ainsi involontairement le jeu de l'impérialisme US, qui reste l'ennemi principal des peuples des Amériques, et dont l’État colombien est la 'clé de voûte' du dispositif continental.

- D'une manière général, le PCE-CR aime jeter des 'pavés dans la mare' et cela est sain et salutaire. Il met un grand nombre d'organisations, qui prétendent au rôle d'avant-garde révolutionnaire dans leurs pays respectifs, face à leurs contradictions. C'est une bonne chose car, donner des leçons c'est bien, mais il faudrait commencer par se les appliquer à soi-même.

POINTS 'TANGENTS' :


- Le PCE-CR dénonce, à juste titre, la ligne noire du maoïsme international incarnée par le nord-américain Bob Avakian, véritable 'Toni Negri du maoïsme', ainsi que le révisionnisme népalais ('démocratie du 21e siècle') de Prachanda et Bhattarai. Il semble, ce qui serait juste mais n'apparaît pas clairement, 'laisser sa chance', comme 'matière politique vivante', au 'bloc' centriste Kiran-Lgtang2-28Gaurav-Badal et au 'centre-gauche' Basanta-Biplab (la 'ligne rouge', à proprement parler, semblant se réduire au Next Front de Rishi Raj Baral, qui doit maintenant développer sa 'force d'attraction' révolutionnaire). SLP n'a jamais caché qu'au moment des accords de 2006, il se serait plutôt situé sur la ligne du PC d'Inde marxiste-léniniste 'Naxalbari' (OK pour une 'pause tactique', attention aux possibles dérives réformistes, surveiller de près la lutte de ligne au sein du PCN(m)), avant d'évoluer vers les positions du PC d'Inde (maoïste), beaucoup plus hostile à la 'tactique' du PCN (maoïste) dès le départ. Le PCE-CR aurait pu, également, évoquer la ligne de 'centre-droite' du PC des Philippines et de José Maria Sison, ligne de type 'cubain' ('campisme', soutien aux nationalismes bourgeois 'anti-impérialistes' de type Syrie, Libye ou Iran) dont les contradictions avec l'aile 'rouge', MLM, du maoïsme international ont éclaté en 2011 au sein de l'ILPS (avec l'exclusion du Front révolutionnaire démocratique d'Inde, et d'autres organisations turques et iraniennes). À cette affaire, d'une grande importance pour le mouvement maoïste international, les 'dénonciateurs' ultra-gauche 'avant tout le monde' de la 'trahison' au Népal (le 'PCMLM' de 'France') n'ont pas consacré une seule ligne sur leur site 'Voie Lactée'... mais il faut dire, à leur 'décharge', qu'ils avaient eux aussi adopté une position 'campiste' de soutien 'anti-impérialiste' aux régimes Kadhafi et Assad. Sur ce point, à la lecture de son article critiquant Julian Assange, le PCE-CR semble avoir une position beaucoup plus correcte, prolétarienne, maoïste.

- Le Parti militarisé. Cela dépend de la manière dont on l'entend. Les 'trois épées' marxistes-léninistes-maoïstes de la révolution prolétarienne par la Guerre populaire sont le Parti, l'Armée et le Front uni. Le Parti est 'militarisé' dans le sens où, les communistes visant l'abolition de la division du travail dans la société humaine, ils commencent par essayer de se l'appliquer à eux-mêmes : il n'y a donc pas d'un côté le Parti qui serait un cercle de théoriciens, et de l'autre l'Armée qui serait ses 'petits soldats' ; le Parti fait partie de l'Armée, qui est simplement plus large (comptant des combattants qui ne sont pas encore inscrits au Parti). Mais il faut prendre garde à l'écueil sur lequel combattants-erpse sont brisées les organisations communistes combattantes d'Italie dans les années 1970, organisations qui fusionnaient Parti et Armée, ce qui a conduit à une déviation militariste : l'activité militaire a pris l'ascendant sur l'activité partidaire (qui est de développer la théorie à partir de la pratique, d'élaborer une conception du monde pour mobiliser les masses). Ceci dit, la déviation militariste a aussi existé dans des situations qui distinguaient bien le Parti, l'Armée et le Front, comme en Argentine (PRT, ERP et FAS) ou au Pays Basque (HASI, ETA et KAS) : dans ces deux cas, le Parti comme centre d'impulsion de la conception prolétarienne/révolutionnaire du monde s'est progressivement subordonné à la force armée (sous l'influence du guévarisme), ce qui a conduit à l'écrasement. L'Armée a pour vocation offensive de frapper l'ennemi de classe, et pour fonction défensive d'être la 'cuirasse' du Parti ; mais celui-ci, on l'a dit, n'est pas pour autant un cénacle d'intellectuels avec leur 'garde prétorienne' : ses membres sont également membres de l'Armée. Autour du Parti et de l'Armée, il y a le Front uni ; et même, pourrait-on dire, deux cercles concentriques formant le Front uni : un Front 'restreint' et 'offensif', formé d'organisations générées directement par le Parti et d'organisations étroitement alliées (voire en discussion pour la fusion avec celui-ci) ; et un Front plus 'large' et 'défensif', avec des organisations de masse alliées au Parti (parfois momentanément seulement), pour des luttes économiques 'dures' contre les assauts les plus brutaux du Capital envers les masses, des luttes démocratiques radicales (femmes, jeunesse, minorités, immigrés etc.), antifascistes, anti-impérialistes, anti-répression, etc. Il est important de distinguer ces deux 'cercles' concentriques du Front uni, sans quoi celui-ci risquerait d'être instable et insuffisant à former l''écorce' du Parti dans la Guerre populaire. Au contraire, la bonne compréhension de l'articulation Parti-Armée-'double Front' permet de déployer efficacement le travail politique révolutionnaire de masse, violent et non-violent, armé et non-armé, légal et illégal.

CRITIQUES :

- La caractérisation des régimes "populo-réformistes" du continent, en l'occurrence le régime Alianza Pais de Rafael Correa en Équateur, comme du fascisme. Accordant une grande (et sans doute 'cosmopolite', dirait 'Voie Lactée'...) importance au mouvement réel de la lutte des classes en chaveznodAmérique latine, SLP n'a jamais fait mystère de son désaccord sur ce point, désaccord qui a d'ailleurs fait exploser les contradictions avec les actuels rédacteurs du site 'Voie Lactée'. SLP considère que cette caractérisation relève du schématisme que dénonçait Dimitrov en 1935 (Pour l'unité de la classe ouvrière contre le fascisme). Il ne s'agit pas de défendre un gouvernement (Correa) et des forces qui sont et demeurent bourgeoises et, en tant que telles, ennemies du peuple : le PCE-CR dénonce à juste titre ses démêlées, dans les quartiers populaires ou sur les campus universitaires, avec les forces Alianza Pais qui appellent la police, ou même avec des forces ayant 'rompu à gauche' avec Correa (PCMLE), qui n'hésitent pas à pratiquer la délation et la menace physique contre ses militant-e-s. Ce type de problèmes est également rencontré (à un niveau de violence, certes, peut-être inférieur), par tout groupe de personnes révolutionnaires (sans même parler de maoïstes, il y en a très peu), dans tous les quartiers populaires et sur tous les campus de l'entité étatique 'France', face à des municipalités (souvent) PS ou P'c', ou des syndicats étudiants qui sont les courroies de transmission de la 'gauche' bourgeoise (UNEF), a fortiori lorsque celle-ci est au pouvoir et que c'est donc sa politique social-traître qui est contestée... Mais le fascisme est toute autre chose : c'est un régime de GUERRE TOTALE contre les forces révolutionnaires (ou même 'sincèrement progressistes') et les masses populaires ; une expression politique grand-bourgeoise de la crise économique et sociale du capitalisme et de la situation révolutionnaire en développement qui y est liée. Il est de la plus haute importance, pour les forces politiques (pas seulement maoïstes) du prolétariat, de ne pas se tromper dans la caractérisation du fascisme. Pour SLP, c'est une caractéristique de l'Amérique latine que de voir épisodiquement surgir des phénomènes politiques de ce type, comme ce 'bolivarisme' qui agite les esprits et les débats depuis bientôt 15 ans ; phénomènes liés à un grand développement des forces productives, avec l'émergence de nouvelles couches petites et moyennes-bourgeoises et le développement du prolétariat urbain et rural, suivi d'une crise brutale qui fait exploser la colère des masses et ruine (ou met en difficulté) une partie de la bourgeoisie, faisant confluer dans un même mouvement ('social' et électoral), derrière un 'homme providentiel', le nationalisme bourgeois, le réformisme petit et moyen-bourgeois, et des révolutionnaires insuffisamment conséquents cédant à la politique du 'mieux que rien'. Evita-Campora-PeronCe phénomène a, par ailleurs, toujours existé, dans des formes propres à chaque époque : par exemple (exemple extrême, le plus réactionnaire et proche du fascisme), il y a toujours eu des éléments que l'on qualifiera de 'révolutionnaires anticapitalistes', ou même de 'marxistes' (sans se poser la question du marxisme-léninisme-maoïsme, qui de toute manière, n'existait pas à cette époque comme supérieur développement du marxisme), tels que le PCR se réclamant du marxisme-léninisme et de Mao Zedong, ou avant lui le 'Mouvement ouvrier communiste' de Rodolfo Puiggrós (et de nombreux courants trotskystes), pour soutenir 'critiquement' le péronisme argentin qui, pourtant, déniait explicitement toute velléité anticapitaliste (bien au contraire), et même réformiste agraire 'radicale' ; ceci, bien que la composition, et donc la contradiction principale au sein du mouvement (allant jusqu'à l'affrontement armé), était principalement entre réformisme petit/moyen-bourgeois de type montonero-camporiste et forces nationalistes bourgeoises fascistoïdes de type lopezreguiste ; et bien que d'autres forces, à commencer par le PCA et le PSA, en tout cas lors du 'premier péronisme', se soient littéralement vautrées dans l'appui browderien à l'impérialisme US anti-péroniste. Le phénomène fut moins prononcé lors du 'second péronisme' des années 1970, avec des forces révolutionnaires plus conséquentes (PRT-ERP, PCML etc.) rejetant fermement l'un comme l'autre de ces Charybde et Scylla... mais malgré tout : le PCR 'marxiste-léniniste pensée maozedong' sera radicalement péroniste ; le PCA et le PSA réformistes soutiendront l'aile 'gauche' du 'justicialisme' avant de soutenir... les 'modérés' de la junte Videla (une honte) ; et les montoneros et autres 'péronistes de gauche' périront broyés par les contradictions de leur analyse erronée du péronisme...

rafaelcorrea narrowweb 300x398011Servir le Peuple, depuis sa création (octobre 2009), a toujours considéré que le régime Correa était le plus 'droitier' de l'ALBA ; ou, autrement dit, celui où les contradictions entre les trois forces (nationalisme bourgeois, réformisme petit-bourgeois et révolutionnaires 'insuffisants' - que les maoïstes doivent évidemment 'capter' à eux en priorité) du mouvement qui, à partir de l'an 2000, l'a conduit au pouvoir en 2007, étaient les plus fortes et les plus explosives. Cela s'est largement vérifié depuis, dans les répressions antipopulaires qui ont eu lieu, la politique ultra-favorable aux 'multinationales' (monopoles impérialistes ou 'émergents') sous un mince vernis 'patriotique' et 'citoyen', la rupture avec les forces populaires indigènes organisées (principale 'force de frappe' des soulèvements populaires de 2000 et 2005), ou la récente (2011) convergence des forces que l'on peut qualifier de réformistes petites-bourgeoises (PCMLE/MPD, P'c' révisionniste, Pachakutik etc.) dans une Union plurinationale des Gauches opposée au gouvernement - or, ces forces réformistes sont indispensables pour que les forces populaires potentiellement révolutionnaires, mais tendant au 'mieux que rien', puissent être abusées par le nationalisme bourgeois (la 'bourgeoisie bureaucratique' selon le PCE-CR), lequel, quant à lui, semble s'être consolidé dans Alianza Pais [Nota : "Le nationalisme bourgeois est un courant parrainé par l'impérialisme qui s'appuie sur lui comme diversion démagogique pour détourner et dévier la lutte des peuples, lorsque la violence révolutionnaire perd en efficacité. Son noyau social est constitué par la bourgeoisie pro-impérialiste ou un secteur de celle-ci, qui prétend s'enrichir sans aucune mesure, disputant à l'oligarchie et à la bourgeoisie traditionnelle les faveurs de l'impérialisme, grâce au 'truc' de se présenter comme les pompiers de l'incendie révolutionnaire, par leur influence populaire et leur capacité de négociation face à la mobilisation de masse. Dans sa politique de tromperie, elle endosse un anti-impérialisme verbal et tente de confondre les masses avec sa thèse nationaliste préférée : la troisième voie. Mais en réalité, ils ne sont nullement anti-impérialistes ; ils se soumettent au contraire à de nouvelles et plus subtiles formes de pénétration économique étrangère" - Déclaration 'Aux peuples d'Amérique latine', Junte de Coordination révolutionnaire, 1er novembre 1974]. C'est quelque chose d'extrêmement important, que les maoïstes d’Équateur (pays où SLP ne se trouve pas) doivent être en mesure d'analyser correctement, pour en tirer le meilleur profit et agréger à eux le maximum de prolétaires et de personnes du peuple, abusées depuis 2007 par la 'révolution citoyenne'.

Relatives-of-victims-of-General-Augusto-Pinochets-military-Mais, pour SLP, le fascisme est l'expression de la bourgeoisie impérialiste la plus brutale et, dans les pays semi-coloniaux, des secteurs oligarchiques liés aux franges les plus brutales de l'impérialisme dominant principal - en Amérique latine, il s'agit de l'impérialisme nord-américain et plus secondairement européen. En Amérique latine, le fascisme a le visage de Pinochet et Videla, de Banzer et Rios Montt, de Fujimori et Uribe ; il a pour Mein Kampf la Guerre moderne de Roger Trinquier, pour SS un paramilitaire colombien ou un kaibile guatémaltèque ; et rien d'autre. Au demeurant, telle était la position des maoïstes (FRP-mlm) de Bolivie en 2008, puisqu'ils titraient l'un de leur communiqués 'Ni fascisme de la Media Luna, ni réformisme du MAS'. Et les maoïstes du Pérou ont toujours clairement identifié l'impérialisme dominant leur pays comme 'principalement US' et le fascisme comme les secteurs oligarchiques liés à cet impérialisme, même sous couvert de 'nationalisme' et de social-démocratie (comme l'APRA) : le fascisme de Garcia et Fujimori-Montesinos ; et ce qu'ils reprochent à Humala, c'est son passé génocide (avéré) dans la guerre contre-révolutionnaire de l'époque Fujimori (cependant, ils - en tout cas leurs médias générés comme 'Sol Rojo' - partagent l'analyse du 'bolivarisme' comme 'fasciste').
guatemala-1954-operation-pbsuccess-x-diego-rivera1- La volonté de rendre universelle sa ligne de conduite envers les hoxhistes équatoriens (PCMLE), qui ont (visiblement) une pratique effectivement détestable à son encontre. SLP n'est pas, loin de là, un défenseur acharné des adorateurs d'Enver Hoxha. Mais nous pensons, néanmoins, que la ligne de conduite doit être définie par les maoïstes de chaque pays en fonction de la réalité concrète des forces hoxhistes (sachant qu'il y a, souvent, plusieurs organisations s'en réclamant dans un même pays), et, ajouterait-on, des forces se réclamant du marxisme en général. Comme toute idéologie erronée, donc impuissante à saisir correctement le monde qui nous entoure, le hoxhisme, qui a déjà 35 ans d'existence, tend au fil des années à se différencier en de multiples organisations à la ligne et à la conception du monde très variable.

hoxha.jpgLe fait est qu'en 'France', le hoxhisme est un parangon des deux tares historiques du mouvement communiste dans cet État bourgeois : l'opportunisme 'front large' (ligne suivie actuellement par le PCOF, 'Parti frère' ICMLPO du PCMLE), et le dogmatisme petit-intellectuel, livresque et ossifié. Ces mêmes tares se retrouvent de pareille manière dans le mouvement trotskyste (l'un des plus importants du monde, comme le PCE-CR le sait peut-être), tandis que le courant communiste libertaire perpétue, quant à lui, la 'tradition' politique historique du 'blanquisme' (mouvementisme, syndicalisme révolutionnaire, praxis du 'coup d'éclat'). Universellement, le hoxhisme est caractérisé par les violentes attaques lancées par Enver Hoxha et le Parti du Travail d'Albanie contre Mao Zedong et la ligne rouge du PC de Chine, au moment même où la contre-révolution venait de triompher dans ce pays, ce qui a fortement précipité l'effondrement du mouvement communiste international dans la décennie suivante (même si ce ne fut pas le seul facteur, le rôle néfaste de l'URSS et du révisionnisme pro-soviétique restant principal). Mais même cela, à vrai dire, n'est qu'une conséquence - et non le fond du problème. Le fond du problème du hoxhisme est que pour lui, il suffit d'appliquer le marxisme-léninisme tel que compris et appliqué par la direction soviétique et les Partis de la 3e Internationale jusqu'en 1956 (deadline absolue !) et, ensuite, par le PTA d'Enver Hoxha jusqu'en 1985. Ils ne comprennent pas que, si l'URSS et les PC liés à elle ont dégénéré à partir des années 1950 (et parfois, même, dès le milieu des années 1930), et si le PTA et la 'démocratie populaire' albanaise ont dégénéré très rapidement après la mort d'Hoxha en 1985, c'est justement parce que cette conception marxiste-léniniste du monde (élaborée et appliquée entre les années 1920 et 1950) avait de profondes limites, que le maoïsme consiste justement à dépasser, dans un troisième et supérieur développement du socialisme scientifique (après le marxisme et le léninisme). De ce fait, la conception hoxhiste du monde et de la révolution est profondément ossifiée, fossilisée, et vouée perpétuellement à tomber soit dans l'opportunisme éhonté, soit dans le repli dogmatique stérile. L'Impérialisme et la Révolution d'Enver Hoxha est précisément un 'monument' concentré de ce dogmato-révisionnisme ossifié, se voulant 'kominternien'. D'une manière générale, que leur pratique soit opportuniste ou dogmatique, le mode de fonctionnement des organisations hoxhistes est profondément sectaire. Mais, justement, il ne faut pas perdre de vue que beaucoup de personnes sincèrement révolutionnaires y sont emprisonnées, tout en ayant des potentialités révolutionnaires considérables ; et que, même si elles se défendent farouchement d'une telle 'hérésie', ces organisations n'échappent pas à la lutte de lignes, qui est le moteur, notamment, de l'évolution de certaines vers l'opportunisme total, mais pourrait tout aussi bien être le moteur d'évolutions dans le bon sens. Pour le coup, le PCE-CR perd toute notion du caractère vivant des organisations révolutionnaires, comme de tout phénomène social.

19Le problème du collectif Odio de Clase, pour SLP, ce n'est pas en soi de tisser des 'liens de travail' avec une organisation hoxhiste, dans le contexte spécifique de l'État espagnol, dans une perspective antifasciste (l'État espagnol est toujours semi-fasciste, 35 ans après la 'transition', car la bourgeoisie peut difficilement faire tenir son édifice par des moyens non-violents d'encadrement des masses) et internationaliste, avec le soutien à la Guerre populaire en Inde : est-il détestable de voir une organisation hoxhiste évoluer dans le bon sens sur une question comme celle-ci ? C'est précisément lorsque Reconstruccion Comunista avait pris une position positive de soutien à la GPP en Inde, dénonçant les positions 'brejnévistes' (PTB, KKE, PCPE, PC cubain etc.) de soutien au Left Front contre-révolutionnaire (qui gouverne plusieurs États indien), que SLP avait 'salué' cette évolution dans le bon sens en pointant un lien vers le site de cette organisation (il y est toujours), laquelle mène par ailleurs un combat anticapitaliste et antifasciste respectable dans plusieurs parties de l’État espagnol. Le problème n'est pas, non plus, dans l''éclectisme' de la ligne éditoriale d'OdC : qu'y a-t-il de mal, pour un média révolutionnaire, à tenir factuellement informé-e-s ses lecteurs et lectrices des événements sur la ligne de front de la lutte de classe ou de la lutte anti-impérialiste à travers le monde ; quand bien même les forces en présence (du côté prolétarien/populaire) ne seraient pas maoïstes ? Ne faudrait-il, alors, jamais parler de la Palestine, sous prétexte qu'il n'y a pas de force maoïste affrontant l'occupation sioniste ? Et bien d'autres peuples en lutte, dans bien des pays du monde, sont dans la même situation... Non, le problème d'Odio de Clase, en profond décalage, il est vrai, avec cette ouverture éditoriale et militante, ce sont ses violentes attaques sectaires contre des organisations qui, elles... sont maoïstes (mais 'centristes' selon lui), divisant ainsi la solidarité envers les camarades maoïstes d'Inde dans ce qui semble relever, bien plus que de divergences idéologiques, de règlements de compte personnels. En revanche, au regard des faits évoqués par le PCE-CR, il est juste de critiquer que des organisations se réclamant du php newpeoplesarmymarxisme-léninisme-maoïsme, comme le PC des Philippines, entretiennent des relations internationales avec le PCMLE. C'est d'autant plus déplorable que, si ce dernier ne mène pas la Guerre populaire en Équateur, c'est donc qu'il ne considère même pas la Guerre populaire comme valable 'seulement' pour les pays semi-coloniaux, à dominante rurale et arriérés, comme c'est le cas de l'Équateur (quelle est alors, au juste, sa stratégie de conquête du pouvoir, à part manifester et présenter des listes aux élections ?). Il ne considère donc même pas que "la lutte armée constitue la ligne fondamentale de la révolution en Amérique latine", comme pouvait l'affirmer l'OLAS (organisation continentale d'idéologie cubano-guévariste) en 1968... Quelles affinités idéologiques peuvent donc bien exister entre ce Parti et le PC des Philippines, qui mène vaillamment la Guerre populaire dans son pays depuis près de 45 ans ?

Une simple question permettrait de répondre à beaucoup d'autres : le PCMLE participe-t-il à la gestion de municipalités, ou d'autres unités administratives ? A-t-il des membres qui occupent des fonctions administratives importantes, des postes universitaires haut-placés etc. ? Si la réponse est oui, alors il n'y a pas à chercher plus loin ce que défendent les agresseurs et les délateurs des militant-e-s du PCE-CR : ils défendent les juteux intérêts de leurs petits caciques néo-bourgeois, tout simplement ! Il n'y aurait, là, rien de bien différent de l'attitude du P'c'F face à la situation révolutionnaire en développement de 1968-75, lorsque celui-ci dirigeait ou co-dirigeait des milliers de municipalités et plusieurs départements, comptait 34 députés et 18 sénateurs, cherchait à se poser en 'opposition républicaine' au gaullisme, etc. etc. Mais, là encore, toutes les organisations hoxhistes de par le monde ne sont pas dans une situation comparable.

mandela-et-de-klerk.1263570290- Dans des documents antérieurs, le PCE-CR a pu parfois évoquer un 'plan impérialiste mondial d''accords de paix''. SLP ne partage pas ce point de vue 'conspirationniste'. Servir le Peuple ne croit pas qu'il y ait un 'comité' impérialiste quelque part, à Washington ou ailleurs, impulsant des 'accords de paix' capitulateurs aux forces populaires/prolétariennes organisées, révolutionnaires ou 'radicales', avec l'aide d''agents' sociaux-traîtres infiltrés... ce qui, pour le coup, serait une conception très 'hoxhiste' ou 'brejnéviste' du monde. Les "accords de paix" et autres "réconciliations nationales", qui se sont multipliés depuis la fin des années 1980, sont simplement l'aboutissement concret et logique de la grande période de reflux stratégique de la révolution mondiale (1975-92). Ce genre de déroute voit toujours, au sein de toute force organisée révolutionnaire ou 'radicale', la victoire des tendances conciliatrices et capitulatrices, et la survie pénible et marginale des éléments fidèles aux objectifs initiaux (ceci est valable, même, à l'intérieur de chaque personne militante, dont la pensée reflète la réalité autour d'elle). Les éléments restés fidèles à la ligne révolutionnaire n'ont alors plus qu'à patiemment reconstruire... C'est une loi historique. L'exemple du Mouvement de Libération Nationale basque (la gauche abertzale), que SLP a suivi de près en tant que composante maoïste du MLN occitan, est à ce titre édifiant : l'on y voit parfaitement que la ligne capitulatrice est née spontanément au sein du mouvement, sans aucune 'main tendue' (bien au contraire) de l'État espagnol, tout simplement comme conséquence de l'échec militaire, dans les années 2000, de l'organisation politico-militaire ETA. Il n'y aucun 'plan' des États bourgeois ni du 'G8' impérialiste à ce sujet. Lorsque leur mouvement subit un grave revers, les révolutionnaires communistes ETA+espagneconséquents doivent se préparer à ce genre d'événements, quasi inévitables, et se préparer à la reconstruction, qui pourra être longue et difficile. Ils doivent dresser le bilan de leur lutte et de leur échec, comprendre leurs erreurs et en tirer les enseignements, car, le sens de l'histoire étant la marche au communisme, la cause de l'échec réside toujours principalement dans les erreurs des révolutionnaires eux-mêmes.

- Dans ce document comme dans d'autres précédemment, le PCE-CR aborde peu la question du panaméricanisme, de la coordination politique des masses populaires au niveau continental, 'du Rio Grande à la Terre de Feu'. Serait-il sur une ligne de 'repli national' sur les États issus de la désintégration, sous le poids des féodalités locales (en raison du niveau trop faible des forces productives), des anciennes colonies espagnoles devenues indépendantes après une lutte héroïque ? SLP est bien conscient qu'il n'y a pas 'une' nation latino- (ou 'indo-') américaine. La langue est la même (sauf au Brésil), l'héritage culturel ibérique est commun, mais par de nombreux autres aspects de la culture ('formation psychique'), par le 'substrat' pré-hispanique différent (qui ne formait pas une 'nation' au sens marxiste du terme, mais en est un élément constitutif), par l'éloignement géographique (avant l'arrivée de l'avion), et bien sûr (en fait, c'est la base de tout le reste) par la communauté de vie productive, un-e maoist paintinghabitant-e de l'Équateur ne fait pas 'nation commune' avec un-e habitante du Mexique. Cependant, par la langue commune et une histoire largement similaire (colonisation espagnole brutale, puis domination impérialiste principalement européenne puis US, et résistances à l'une puis à l'autre), les peuples des différentes parties du continent ont un grand et fort sentiment de commune fraternité, un sentiment 'continental' à défaut d'être national, qui sous-tend profondément l'histoire des luttes depuis l'époque des guerres d'indépendance ; même si les oligarchies locales ont (aussi) réussi à impulser de forts chauvinismes, dans les masses des différents États, contre celles des États voisins (et même, au demeurant, au sein d'un même État, par exemple Quito vs Guayaquil, Sierra vs Costa). Faut-il considérer que ce sentiment populaire, cette aspiration à la collaboration fraternelle des hermanos pueblos de Nuestra América, comme l'on dit là-bas, est 'petit-bourgeois guévariste' ou 'bolivariste' ? Doit-on considérer que le sentiment populaire, la conscience de masse de centaines de millions d'êtres humains, puisse être une 'déviation collective' en décalage total avec la réalité matérielle et la manière dont les communistes maoïstes entendent la transformer - ou, dit autrement, que la conscience collective puisse être autre chose que le reflet de la réalité matérielle ?

 

Petit média d'information, d''agitation' et de propagande révolutionnaire, Servir le Peuple ne s'accorde pas, et ne demande pas au PCE-CR de lui accorder, plus d'importance qu'il n'en a. Nous espérons simplement que ces quelques paragraphes viendront stimuler la réflexion des maoïstes d'Équateur, et contribueront, si modestement soit-il, au débat constructif pour refonder un nouveau et conséquent Mouvement communiste révolutionnaire international.

 


Par Servir_Le_Peuple - Publié dans : Théorie - Communauté : Communisme - maoïsme (.org)
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Mardi 18 décembre 2012 2 18 /12 /Déc /2012 11:33

 

Nous poursuivrons notre étude européenne des processus de construction politico-militaire État moderne/État contemporain, des questions nationales et des luttes de classe, à travers l’exemple de notre grand voisin insulaire du Nord, séparé par la Manche, mais désormais – depuis 1992 – relié à nous par le formidablissime Eurostar

[ Sur la construction politico-militaire 'France' : 1 - 2 - 3. Sur l'État espagnol : ici.]

 

1. Les processus de formation nationale

La Nation centrale : la Nation anglaise. C’est une nation qui, en Europe, se caractérise par l’accumulation précoce des caractéristiques pré-nationales, qui, en rencontrant aux premiers siècles du 2e millénaire les premières lueurs de l’aube capitaliste, lui donneront naissance. Romanisée superficiellement, l’île de Bretagne (Britannia), peuplée de Celtes brittons, est abandonnée précipitamment par les légions romaines au début du 5e siècle. Elle est alors envahie par des peuples germaniques du Nord de l’Allemagne actuelle (et, en partie, du Danemark) : les Angles (qui donneront leur nom à l’Angleterre), les Saxons et les Jutes. Contrairement aux invasions du continent, où les ‘barbares’ se contentent de se ‘superposer’ à la population gallo-romaine, italienne, hispano-romaine London-Bridge-free-wallpaperetc., cette invasion a la réputation d’avoir été particulièrement brutale, exterminatrice ; mais il s’agit peut-être d’une construction historique a posteriori : ‘légende nationale’ celtique (propagée sur le continent depuis la ‘Petite Bretagne’ armoricaine), ou réécriture de l’histoire par les nouveaux maîtres normands de l’île (à partir du 11e siècle), qui s’opposent à la noblesse ‘saxonne’. En tout cas, la langue des envahisseurs s’impose ; elle deviendra, à travers de longues évolutions, l’anglais que nous connaissons actuellement. Ils fondent sept royaumes : Northumbrie, Est-Anglie et Mercie (Angles), Essex, Wessex et Sussex (Saxons, à l’ouest, à l’est et au sud de Londres, comme leur nom l’indique), et les Jutes dans le Kent. Aux 9e-10e siècles, ces royaumes sont unifiés par les rois du Wessex : Alfred le Grand, Édouard l’Ancien, Athelstan. Mais à la même époque, les Vikings danois s’installent dans une bonne moitié (nord et est) de l’actuelle Angleterre (Danelaw, autour des Cinq Bourgs), et soumettent le reste à un tribut (Danegeld). L’île est même soumise directement à l’Empire scandinave de Knut le Grand (1016-1042) ; elle ne retrouve son indépendance qu’au milieu du 11e siècle. Une crise de succession, après Édouard le Confesseur, amène alors le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant, à franchir la Manche et à s’emparer du royaume, tuant son rival Harold et soumettant la noblesse saxonne à la noblesse normande qu’il emmène avec lui. Le gallo-roman (proto-français) du Nord-Ouest de l’Hexagone (Normandie, Maine-Anjou) restera pendant longtemps (au moins jusqu’aux Tudor) la langue officielle de la Cour, de la haute aristocratie et des institutions (et parler français restera une ‘obligation’ aristocratique et grand-bourgeoise jusqu’au 19e voire 20e siècle) ; ce qui apportera un très important vocabulaire roman à la langue nationale. En tout cas, le royaume d’Angleterre est alors unifié et le restera ; ce qui fait de la nation anglaise une des plus anciennes à être politiquement unifiée en Europe. Avec toutes ces caractéristiques ‘pré-positionnées’, il va de soi que, lorsque le capitalisme commence timidement à émerger dans les bourgs et les ports, à travers le commerce de laine avec la Flandre etc., la nation anglaise est historiquement constituée. Sous les dynasties continentales (Normands 1066-1135, Blois 1135-54, Plantagenêt 1154-1399) qui la dirigent, elle tourne – initialement – principalement ses efforts d’expansion vers le continent – le trône de France en ligne de mire ; néanmoins, elle débute aussi dès cette époque une politique de soumission des nations celtiques à son autorité. 

Allihies ..IrelandLa Nation irlandaise. L’île d’Irlande (Erin pour les habitants gaéliques, Hibernia en latin), qui n’a jamais été soumise à l’Empire romain, est en revanche convertie au christianisme au 5e siècle, par le fameux Saint Patrick. Dès lors, et pour près de 1000 ans, ses monastères deviennent le centre d’une brillante civilisation celtique médiévale, point de départ de la christianisation de l’Écosse, de l’Armorique (‘Petite Bretagne’, notre Breizh actuelle) et du Pays de Galles ; le catholicisme romain, celtisé (Règle de Saint Colomban etc.), deviendra une composante essentielle de l’identité nationale ; notamment lorsque la soumission à l’Angleterre se mettra réellement en place sous Henri VIII (qui a rompu avec Rome et fondé l’anglicanisme) et s’accélérera sous les révolutions anglaises (protestantes) du 17e siècle. Aux 9e-10e siècles, des Norvégiens et des Danois s’implantent sur la côte orientale, et y fondent notamment l’actuelle capitale, Dublin.

À partir de 1166, des seigneurs anglo-normands arrivent dans les ‘bagages’ du roi ‘traître’ de Leinster, Diarmait MacMurrough, qui s’est soulevé contre le ‘roi suprême’ (Ard rí, suzerain – souvent purement symbolique – de la multitude de petits royaumes que compte l’île), allant chercher l’appui d’Henri II Plantagenêt. Ils s’y taillent des fiefs, mais ne reconnaissent pas vraiment l’autorité de leurs ‘cousins’ de Londres ; et ils finissent par fusionner avec la population gaélique pour devenir, selon l’adage populaire, ‘plus irlandais que les Irlandais eux-mêmes’. Si le roi d’Angleterre est reconnu ‘seigneur d’Irlande’ par le Pape dès cette époque, son autorité, jusqu’au début du 16e siècle, ne s’exerce réellement que sur une petite région de quelques dizaines de kilomètres autour de Dublin : le ‘Pale’, qui tire son nom du fait… qu’il est carrément entouré d’une palissade, pour se protéger des attaques des clans gaéliques et des seigneurs irlando-normands ; et qui correspond approximativement à la zone d’implantation scandinave du 9e siècle. Il faut dire que les ambitions anglaises, à cette époque, son plutôt tournées vers le bobby sands mural in belfast3209continent… C’est donc, on l’a dit, sous Henri VIII (qui se proclame ‘roi d’Irlande’ en 1541) que va commencer la réelle annexion et domination anglaise de l’île. Ce processus brutal, passant par la confiscation des terres (aux clans gaéliques et aux seigneurs irlando-normands) et l’établissement de nobliaux anglais ou gallois dans un système de plantations (exactement le même qui sera utilisé dans les colonies d’Amérique !), dure plus de 60 ans ; malgré la résistance menée par quelques figures comme Hugh O'Neill, comte de Tyrone, il s’achève en 1607 par la « Fuite des comtes » (remplacés, là encore, par des aristocrates anglais). Dans le Nord-Est de l’île (Ulster) se développe aussi une colonisation de peuplement par des paysans anglais, gallois ou écossais protestants : il s’agit de briser le pouvoir de l’Église catholique irlandaise, dernière institution nationale encore debout – cette œuvre sera évidemment poursuivie et renforcée sous la Révolution parlementaire de 1640-60, puis après la ‘Glorieuse révolution’ de 1688, toutes deux portées par le ‘parti protestant’ britannique. Dans la résistance à cette domination de type COLONIAL, se forgera encore plus la conscience nationale irlandaise ; qui débouchera sur les soulèvements nationaux de Wolfe Tone (1798), puis de Pâques 1916.

eilean donan castle scotland 0303La Nation écossaise. Elle se forme, elle aussi, sur des terres (Caledonia) qui n’ont jamais été soumises à la Britannia romaine, et même séparées d’elle par le célèbre mur d’Hadrien. Christianisée à partir des monastères irlandais, elle reste à cette époque, comme l’Irlande, une société gentilice (guerrière clanique), avec des ‘pyramides’ de clans (groupes prétendant descendre d’un même ancêtre mythique) coiffées par un ‘roi’, qui ne sert généralement que pour la guerre (en temps normal, les clans ‘font leur vie’ sur leur petit territoire). Les Romains appelaient ces peuples les Pictes (ils combattaient le corps peint, généralement de couleur bleue), après la chute de l’Empire viennent d’Irlande les Scots, qui donneront leur nom au pays. Les Vikings y font évidemment des incursions (et y installent des colonies) aux 9e-10e siècles. Cependant, au 11e siècle, commence à se mettre en place une monarchie unifiée (royaume d’Alba), avec la dynastie des Malcolm. Mais les appétits de l’Angleterre voisine s’éveillent dès l’époque de Guillaume le Conquérant : elle profite des divisions claniques de l’élite écossaise pour imposer sa suzeraineté au pays. La famille ‘traître’ type (pro-anglaise) de l’Écosse de cette époque, est par exemple les Balliol, qui deviennent rois inféodés à l’Angleterre à la fin du 13e siècle, sous le règne d’Édouard Ier, le ‘Philippe le Bel anglais’. Néanmoins, les clans anti-anglais résistent, sous la conduite du clan Bruce et du légendaire William Wallace : ce sont les évènements historiques racontés dans le bannockburnfilm Braveheart. Finalement, Robert Bruce bat les Anglais en 1314 à la bataille de Bannockburn : à l’exception d’une brève (nouvelle) tentative anglo-Balliol au milieu du 14e siècle, l’Écosse devient alors un royaume indépendant pour près de 300 ans. Cette lutte de plusieurs siècles aura achevé de forger la conscience nationale écossaise. Dans sa lutte contre les Plantagenêt, l’aristocratie nationale anti-anglaise a recherché l’alliance ‘évidente’ pour l’époque, celle... des Capétiens : c’est l’Auld Alliance entres les royaumes de ‘France’ et d’Écosse, à l’origine d’une certaine francophilie culturelle dans cette nation. Ce n’est pas non plus un hasard si la dynastie Stuart, qui succède aux Bruce en 1371 et finira par accéder (1603)... au trône d’Angleterre, aura alors (au 17e siècle) une géopolitique clairement pro-française. Au 16e siècle (prédication de John Knox), la nation écossaise sera traversée par un clivage religieux sur une base géographique : le protestantisme presbytérien (branche du calvinisme) s’installe dans les Lowlands (Basse-Écosse) et les grandes villes (c’est la religion de la bourgeoisie en développement), tandis que le catholicisme celtisé (à l’irlandaise) se maintient dans la société féodale clanique des Highlands et des îles (il y a pratiquement disparu depuis, notamment sous l’influence d’églises presbytériennes ‘dissidentes’ plus ‘sensibles’ à la tradition celtique, les catholiques d’Écosse sont aujourd’hui essentiellement des Irlandais d’origine). Les Stuart tenteront de ‘marier’ les deux (dans une démarche absolutiste) en mettant en avant l’épiscopalisme : une Église séparée de Rome, mais avec une hiérarchie, des évêques etc. (dont le roi, bien évidemment, est le chef suprême), sur le modèle de l’Église d’Angleterre ; cette tentative échouera. À la suite de la Glorieuse Révolution anglaise de 1688-89, l’Écosse perdra ses institutions politiques propres par l’Acte d’Union de 1707. Elle ne les retrouvera qu’en... 1997.

blaenavon2La Nation galloise. Le Pays de Galles (Cambria en latin, Cymru (prononcer ‘Keumri’) en gallois), péninsule montagneuse (sommets de plus de 1000 mètres) à l’ouest de l’île de Grande-Bretagne, n’a connu que de maigres implantations romaines. Après la chute de l’Empire, il devient un ‘refuge’ des populations celtiques face à l’invasion anglo-saxonne, à l’abri derrière… un autre mur (de terre), long de 200 kilomètres, le Offa’s Dyke. Il compte, à cette époque, une demi-douzaine de royaumes indépendants. L’un de ces royaumes, le Gwynedd (nord), unifie progressivement les autres dans la résistance aux menées anglo-normandes (à partir de 1066), processus achevé en 1258 (son souverain Llywelyn devient ‘prince des Gallois’), mais il est trop tard : Édouard Ier d’Angleterre soumet le pays en 1282. Son fils et héritier recevra le titre de prince de Galles en 1301, tradition qui se perpétuera pour l’héritier du trône jusqu’à nos jours (équivalent du ‘dauphin’ - Dauphiné - en 'France’, du 'prince des Asturies’ en 'Espagne’ etc.) ; les Galles conservent cependant une certaine autonomie, leurs institutions et coutumes, etc., jusqu’en 1536, lorsque celles-ci sont supprimées par l’Acte d’Union d’Henri VIII ; une Assemblée nationale et un gouvernement gallois ne sont rétablis qu’en 1999.

cornish_flag_sea-copie-1.jpgEnfin, à la pointe de la péninsule sud-ouest de la Grande-Bretagne, dans le comté de Cornouailles, vit la Nation cornique ; là aussi, issue d’un ‘réduit’ celte face aux invasions anglo-saxonnes. Elle passe assez fréquemment sous la domination du Wessex (9e-10e siècles), et elle est rapidement soumise après l’invasion normande. Sa langue est le cornique, langue celte la plus proche du brezhoneg continental - cette langue n’a plus que quelques milliers de locuteurs. Elle est reconnue comme ‘groupe ethnique’ et ‘langue minoritaire’ par le Royaume-Uni ; selon une enquête de 2004, environ un tiers de la population du comté se reconnaît comme telle. Le comté/duché de Cornouailles est également connu pour abriter un grand domaine de 52.000 hectares, qui fournit ses revenus au Prince de Galles, l’héritier de la Couronne, qui n’a pas de ‘liste civile’ (revenus fournis par l’État).

On peut également citer l’île de Man, ancienne ‘base’ viking entre l’Écosse et l’Irlande, avec la langue mannoise (celte) ; et les îles ‘anglo-normandes’, résidu insulaire du duché de Normandie après sa conquête par Philippe Auguste en 1204, avec des dialectes d’oïl proches du normand (jersiais, guernesiais, auregnais - aujourd’hui éteint - et sercquiais - 15 locuteurs) ; mais cette ‘seigneurie’ et ces ‘baillages de la Couronne’ ne font juridiquement pas partie du Royaume-Uni. Ils jouent dans l’archipel britannique un rôle de ‘paradis fiscaux’...

 

2. La construction étatique

L’Angleterre est donc une nation politiquement unifiée lorsqu’elle entre dans la première crise générale de la féodalité, l’époque des ‘deux Guerres de Cent Ans’ (12e-15e siècles) ; crise qui voit voler en éclat le modèle de l’’apogée féodale’, des grands duchés (ou émirats/califats musulmans) Bataille Crecy indépendants, ‘coiffés’ de très loin par l’autorité de tel ou tel roi, de l’Empereur germanique ou du Pape, avec ses campagnes qui produisent les bases de la reproduction de l’existence, ses villes où émerge la bourgeoisie capitaliste et ses facultés où se développent la pensée et la connaissance ; et va donner naissance aux États modernes de quelques grandes lignée dans lesquels va se développer le capitalisme qui en aura finalement raison – la féodalité engendrant ses propres fossoyeurs, comme le capitalisme, plus tard, avec la révolution industrielle et l’ère des monopoles. Mais son histoire, pendant cette période, sera essentiellement tournée vers le continent, d’où sont d’ailleurs originaires les souverains (Normands puis Plantagenêt angevins) ; dans une tentative, sans edouard1yorkminsterdoute, de rebâtir un de ces ‘empires gaulois’ du Bas-Empire romain, qui régnaient à la fois sur la Gaule continentale et l’île de Bretagne [la poursuite de ces ‘rêves impériaux’ de l’Empire romain tardif sera un grand leitmotiv de toute l’époque féodale et même ‘moderne’, que ce soit avec Charlemagne, les empereurs germaniques, les ducs de Bourgogne, Charles Quint, et même Louis XIV voire Napoléon… Mais ils se briseront systématiquement devant la nouvelle réalité nationale qui émerge alors]. Cependant, elle commence aussi, à cette époque, à se lancer à la conquête des terres celtiques (Galles, Écosse, Irlande, Cornouailles), féodales arriérées, frappées par la loi du développement inégal du fait de n’avoir jamais connu, même superficiellement, l’Empire romain. C’est ce que nous avons vu ci-dessus.

La deuxième Guerre de Cent Ans (1337-1453) s’achève, donc, avec l’enterrement historique du ‘rêve continental’ (l’Angleterre ne conserve que Calais, qu’elle rendra au 16e siècle) ; et, dans les îles, la crise générale de la féodalité se prolonge par la Guerre des Deux-Roses entre héritiers proclamés des Plantagenêt. Au terme de cette guerre civile aristocratique, où s’étripent Lancastre et York – et toute la ‘fine fleur’ de la noblesse chevaleresque derrière eux, émerge une famille d’origine… galloise, les Tudor. Leur règne (1485-1603) voit la consolidation définitive du royaume moderne d’Angleterre-Galles ; leurs principales figures seront Henri VIII (1509-1547) et Elizabeth Ière (1558-1603).

HenriVIII Henri VIII, monarque autoritaire et brutal, sera réellement ce qu’il convient d’appeler un tyran, d’ailleurs considéré comme tel par ses contemporains, tant protestants (qui se développent) que catholiques (qui forment encore la grande masse du peuple) ; il n'en mourra pas moins dans son lit (obèse), à une époque où la thèse du tyrannicide se développe pourtant, tant dans les milieux catholiques papistes que dans les milieux protestants radicaux, et coûtera la vie à deux rois de France consécutifs (Henri III et Henri IV). C’est lui qui, on l’a dit, lance la colonisation de l’Irlande au-delà du Pale. Par l’Acte d’Union de 1536, il met fin aux institutions particulières du Pays de Galles – son pays d’origine – qui relève dès lors directement de Londres.

Il fonde aussi – surtout – l'un des piliers de l’État anglais/britannique, son Église : l’Église anglicane (1534), qui n’est pas (contrairement à l’idée largement répandue) une Église protestante (luthérienne ou calviniste), mais une Église ‘catholique autocéphale’, avec des évêques, des archevêques (Cantorbéry), des diacres et autres abbés, mais séparée de Rome, et dont le ‘pape’ est le roi, qui nomme les évêques. Ceci, officiellement, pour permettre les divorces de ce grand ‘sex addict’ de son époque (l’épouse répudiée finissant généralement la tête sur le billot…), mais en réalité, ce ne fut là qu'un prétexte, le conflit entre la monarchie londonienne (comme toutes les autres grandes monarchies construisant l’État moderne) et la Papauté (la grande ‘superpuissance’ géopolitique de l’An 1000) étant latent depuis des générations (seule l’’Espagne’, en fin de compte, fondera son idéologie d’État moderne sur le rôle de bras séculier universel du catholicisme romain et de l’autorité papale). Par la suite, s’alterneront des rois et des reines d’inclinaison pro-catholique ou pro-protestante, ce qui est souvent simplifié par les historiens en ‘roi/reine catholique’ ou ‘roi/reine protestant(e)’ ; mais en réalité le/la souverain(e) sera toujours chef de l’Église d’Angleterre. Le catholicisme romain deviendra un élément de conscience nationale en Irlande et dans les Highlands écossais, le calvinisme plus ou moins puritain un élément ‘identitaire’ de la bourgeoisie révolutionnaire anglaise du 17e siècle, et son pendant presbytérien un élément de conscience nationale en Basse-Écosse ; mais en Angleterre et au Pays de Galles, les larges masses du peuple ‘suivront’ le mouvement et se rallieront à l’Église d’Angleterre (elle compte encore 25 millions de baptisé-e-s aujourd’hui dans ces deux nations).

Si Henri VIII peut asseoir ce pouvoir, y compris – donc – théocratique (puisqu’il est aussi le chef suprême de l’Église), face à la bourgeoisie calviniste et aux grandes masses du peuple (dans toutes les nations) encore largement catholiques, c’est qu’il a l’appui d’une classe qui deviendra essentielle dans la Grande-Bretagne moderne et révolutionnaire bourgeoise : l’aristocratie terrienne, qui commence à ‘muter’ en grande propriété capitaliste agraire. C'est-à-dire que cette noblesse de landlords ne se contente plus d’exercer une propriété éminente (prélèvement d’impôts, taxes, péages en tout genre) sur ses domaines, mais s’approprie la propriété utile de la terre comme moyen de production, y english beggarcompris des ‘terres du commun’ (pâturages, forêts) qui assuraient une part primordiale de la subsistance des petits paysans yeomen. À ceci s’ajoutent les attaques contre l’Église et ses propriétés, qui jouaient un rôle d’amortisseur social de premier ordre dans les périodes de disette. C’est le phénomène des enclosures, qui se poursuivra jusqu’au milieu du 18e siècle. Cette appropriation brutale des terres d’usage collectif, et les innombrables expulsions pour dettes, jettent sur les routes des milliers de pauvres hères qu’une loi de 1531 (Beggars Act) punit de… marquage au fer rouge, mutilations, travaux forcés ou carrément de pendaison ( !) pour 'vagabondage'. Ces populations errantes, ‘sans feu ni lieu’, seront progressivement prises en charges sous Elizabeth Ière par les Poor Laws, qui mettent en place dans les paroisses civiles anglicanes un système d’assistance alimentaire minimale (par taxation des plus aisés) et de… travail obligatoire, dans des ateliers paroissiaux concentrationnaires (workhouses) : la paysannerie sans terre se transformera ainsi, progressivement, en classe ouvrière qui deviendra au 18e siècle la plus importante du monde. Les workhouses seront abolies en… 1930.

elisabeth1L’aristocratie ‘mutée’ en agro-capitalisme, elle, deviendra un pilier de la révolution industrielle britannique qui commence dès le 18e siècle : non seulement elle produit l’alimentation de la population (donc les moyens de reproduction de la force de travail), mais elle fournit aussi la laine pour l’industrie textile (que l’Angleterre développe en propre, dès lors que les Pays-Bas sont ‘espagnols’, puis autrichiens), le bois de construction, et elle exploite sur ses terres les mines de charbon et de métaux qui seront les matières premières essentielles de l’industrie du royaume.

Le règne d’Elizabeth Ière (1558-1603), après le ‘coup de barre’ catholicisant de Marie la Sanglante (1553-58), voit une politique ultra-favorable à la bourgeoisie protestante ; et un petit ‘Demi-Siècle d’Or’ britannique qui forge profondément la culture dominante nationale : c’est l’époque de Shakespeare, de l’architecture et de toute la culture ‘élisabéthaine’, un premier ‘âge d’or’ avant l’époque victorienne du 19e siècle. Amie de la Réforme protestante (notamment aux Pays-Bas, dont les provinces du Nord luttent pour l’indépendance, et en ‘France’ pendant les Guerres de Religion), l’Angleterre se dresse alors contre l’imperium mundi espagnol, dans une guerre – peut être une des premières à pouvoir être qualifiée de mondiale – qui Invincible Armada verra notamment l’Invincible Armada de Philippe II, envoyée pour envahir le royaume, être anéantie au large de Gravelines ; les exploits du corsaire Francis Drake qui réalise un tour du monde en 1577-80 et malmène les colonies espagnoles d’Amérique ; ou encore la prise de possession de Terre-Neuve (déjà reconnue par Jean Cabot, au service du roi d’Angleterre, en 1497) en 1583, de la Virginie et de la Caroline du Nord en 1584 par sir Walter Raleigh, la reine concédant à celui-ci ‘’tous les pays lointains païens et barbares non actuellement possédés par prince ou peuple chrétien’’ : ce sera là le point de départ de la colonisation outre-Atlantique (à partir de 1607), qui donnera naissance à un premier empire colonial britannique (que l’on peut faire colonisation anglaise-amériquealler jusqu’à l’indépendance US), dont chacun connaît la postérité historique…

À sa mort, non-mariée et sans héritier légitime, lui succède le fils de sa cousine (qu’elle fît exécuter pour trahison en 1587…), le roi… d’Écosse Jacques VI Stuart, qui réunit donc de fait celle-ci (après trois siècles d’indépendance) au royaume d’Angleterre-Galles-Irlande. L’Angleterre (avec le Pays de Galles et l’Irlande) a donc alors pour souverain... le monarque de cette Écosse qu’elle aura cherché à soumettre pendant tout le Bas Moyen-Âge. Pour ce dernier, quelle aubaine que de mettre la main sur l’appareil politico-militaire anglais : théoricien de l’absolutisme, il est en effet contesté depuis le début de son règne (effectif en 1583) par ses sujets écossais, aussi bien presbytériens des Lowlands que catholiques papistes des Highlands et des îles. Il s’installe à Londres, où il est couronné, et ne reviendra qu’une seule fois à Édimbourg.

Mais son intronisation marque en fait le début (latent jusqu’à la fin des années 1630, ouvert ensuite) de ce que les historiens britanniques appellent les Guerres des Trois Royaumes  (Angleterre, Irlande et Écosse), d’où surgira la révolution bourgeoise anglaise : une explosion de toutes les contradictions contenues dans les îles britanniques, dans un dernier râle d’agonie de la féodalité médiévale ; contradictions nationales et contradictions de classe (entre monarchie, aristocratie moderniste ou traditionaliste, bourgeoisies et paysanneries des différentes nations, et même prolétariat naissant), sous les bannières religieuses de l’anglicanisme, du catholicisme romain, du calvinisme plus ou moins ‘radical’ et de sa déclinaison presbytérienne écossaise, ou de courants communistes chrétiens de type messianique (Diggers).

Jacques Ier (numérotation anglaise, il reste ‘VI’ d’Écosse) achève, on l’a dit, la soumission de l’Irlande (‘fuite des comtes’) et développe l’implantation permanente en Amérique du Nord (Terre-Neuve, Virginie, Nouvelle-Angleterre avec les ‘Pères pèlerins’) et aux Caraïbes – profitant de cela pour ‘éloigner’, au passage, des communautés politico-religieuses trop remuantes ; idéologue absolutiste sur le modèle ‘français’ d'Henri III et Henri IV, il parvient, non sans contestations, à maintenir un certain équilibre 1647 Civil War painting Basing House(de classe, religieux et national). Mais son successeur Charles Ier épouse, à peine devenu roi, la fille d’Henri IV (et sœur de Louis XIII), et son contrat de mariage révèle des clauses (au départ secrètes) pro-catholiques et pro-françaises : cela – et ses conceptions absolutistes, dans la lignée paternelle – soulève l’opposition farouche du Parlement anglais, qui ne cessera de dégénérer jusqu’au conflit ouvert à partir de 1640.

Le Parlement : l’institution anglaise typique, qu’aucun monarque n’aura jamais réussi à soumettre, et qui deviendra le centre d’agrégation de la révolution bourgeoise contre les prétentions absolutistes des Stuart. Prenant racine dans la culture politique celte et germano-scandinave de l’assemblée des guerriers, il est né officiellement en 1215 (Grande Charte) comme représentation nationale des classes supérieures (aristocratie, clergé, bourgeoisie, paysannerie aisée), réparties entre une Chambre des Lords (aristocratie et clergé) et une Chambre des Communes (équivalent du ‘Tiers-État’ continental, plus les ‘chevaliers’ de petite noblesse) ; mais il se distingue des États généraux ‘français’ par son caractère quasi-permanent (alors que les États étaient réunis ‘au bon vouloir’ du roi). Depuis le 14e siècle, sa langue de délibération est l’anglais, et non le roman proto-français de la monarchie (d’origine normande puis angevine), ce qui renforce encore son caractère national ; expression (à travers les couches les plus aisées) d’une formation nationale précoce et culturellement rétive au pouvoir arbitraire et sans limite d’un souverain.

C'est qu’il faut bien comprendre que l'Angleterre, île superficiellement romanisée et abandonnée précipitamment par les légions en l’an 410, qui ne comptait guère qu'un million d'habitants en l'An 1000... contre 5 à 7 millions en 1300 et 8,3 millions en 1801 (premier recensement depuis le Domesday Book de 1086), s'est fondamentalement construite comme une nation de 'défricheurs' (yeomen)[1], partant ensuite (à partir du 13e siècle) à la conquête des terres celtiques (Galles, Écosse, Irlande) encore moins peuplées et plus sauvages ; donnant naissance à une conscience nationale de 'pionniers' et à une culture politique des 'libertés anglaises', qui se transporteront ensuite (avec les colons) en Amérique, en Australie etc. (si les colonies d'Amérique avaient eu leur propre Parlement pour voter leurs propres lois, ou en tout cas, avaient été représentées à Westminster, la Guerre d'Indépendance américaine n'aurait probablement jamais eu lieu et les actuels USA auraient suivi l'évolution politique du Canada ou de l'Australie, où Londres ne répéta pas les mêmes erreurs) ; culture politique où la 'volonté générale' (des classes dominantes et des éléments non-conscients des classes subalternes, qui leurs sont politiquement soumis) s'exprime – donc – dans le Parlement, héritier de l''assemblée des guerriers' celtes, anglo-saxons ou scandinaves, et non dans le Léviathan monarchique héritier de l’Empereur romain. Du règne des Normands (1066-1135) puis des Plantagenêts (1154-1399) jusqu'aux Stuarts amis de Louis XIII et Louis XIV (1603-1649 et 1660-1688), l'idée d'un pouvoir monarchique fort, absolu, a toujours été considérée outre-Manche comme une idée française.
behead-king-charles300w-D'ailleurs, un fait notable est qu'en plus du 1000 ans, du
11e siècle jusqu'à nos jours, l'Angleterre n'a connu pratiquement aucun régicide sinon celui d'Edouard II en 1327 (sur ordre de la reine, pour permettre l'accession au trône de son fils) et l'exécution de Charles Ier en 1649 (par les parlementaires bourgeois de Cromwell), alors que la France en connût, rien qu'entre le 16e et le 19e siècle, deux (Henri III et Henri IV), un probable (Charles IX) et plusieurs tentatives (contre Louis XV et Louis-Philippe, ainsi que plusieurs contre les deux Napoléon), sans oublier l'exécution révolutionnaire de Louis XVI. En revanche, le catholique Guy Fawkes tentera, en 1605, de faire sauter le Parlement (où le roi, certes, devait également se trouver), évènement inspirateur de la célèbre BD 'V pour Vendetta' de l'anarchiste Alan Moore (avec son célèbre masque de Fawkes porté par le 'vengeur', repris par de nombreux mouvements contestataires actuels), dont la scène finale est d'ailleurs l'explosion de Westminster : ceci montre bien, pour les Anglo-saxons, se situe le centre du pouvoir d'État.

En 1640-42, donc, dans un contexte de révolte (à la fois bourgeoise presbytérienne et aristocratique-nationale) en Écosse, le Parlement de nouveau réuni (après avoir été ‘ignoré’ pendant 11 ans, sur le ‘modèle’ français) entre en guerre ouverte contre le souverain. Les Cavaliers (partisans du roi) affrontent les Têtes rondes (partisans du Parlement, ainsi appelés car les bourgeois parlementaires 493px-Oliver Cromwell by Samuel Cooperprotestants ont les cheveux plutôt courts, ‘à rebours’ de la mode aristocratique de l’époque). En 1648, Charles Ier est vaincu, fait prisonnier, amené devant le Parlement, jugé et décapité (janvier 1649). Le ‘général en chef’ des armées Têtes rondes, Oliver Cromwell, proclame le Commonwealth, une république bourgeoise calviniste radicale.

C’est là une expérience politique inédite pour son époque, très… et même trop radicale ; regardée avec suspicion même par la république bourgeoise calviniste des Provinces-Unies (actuels Pays-Bas). Évidemment, la monarchie absolue française et la monarchie catholique espagnole, la Papauté et l’Empire germanique – tenu par l’Autriche catholique – ne souhaitent rien d’autre que sa perte. Mais même la noblesse insulaire, devenue capitaliste terrienne et qui avait pu se dresser contre l’absolutisme de Charles Ier, trouve que les choses vont trop loin. Le Parlement, d’ailleurs, se dépeuple des adversaires de la ligne Cromwell ; en 1649, pour condamner le roi, il ne reste que quelques dizaines de représentants : c’est le Rump Parliament (Parlement ‘croupion’). Et puis, c’est une république bourgeoise anglaise, et même Massacre-Droghedasud-anglaise, londonienne, qui poursuit et même renforce, férocement, la politique de domination de Londres sur les nations celtiques et – même – la périphérie anglaise. En réaction, évidemment, toutes les classes de celles-ci (de la paysannerie la plus misérable à la noblesse autochtone) tendent à prendre le parti de l’héritier (Charles II) du roi déchu, que ce soit en Irlande (soumise à une véritable guerre d’extermination), en Haute-Écosse (après la deuxième révolution de 1688-89, on parlera dans ces deux territoires de parti jacobite), mais aussi en Basse-Écosse presbytérienne (covenantaire) qui se rallie à Charles Ier (avant tout Stuart, donc compatriote) peu avant sa défaite et sa mort, puis quasi-immédiatement à son successeur ; au Pays de Galles et en Cornouailles, en Angleterre du Sud-Ouest et du Nord, etc. (la carte montrant les ‘retranchements’ de ‘parti royal’, pendant la guerre civile contre le Parlement, est éloquente quand à la traduction territoriale de ces contradictions).

Le régime s’effondre en 1660 (Cromwell est mort en 1658, son fils lui succédant) et Charles II rétablit donc une monarchie de tendance absolutiste, pro-catholique et pro-française ; ce qui, évidemment, multiplie les mécontents. Pratiquant au début une politique de tolérance politico-religieuse (logique vue la largeur de l’alliance qui l’a ramené sur le trône), son règne se durcit (et assume l’alliance ouverte avec Louis XIV et le parti-pris catholique) à partir des années 1670 ; le Parlement est dissous en 1681 et ne sera plus réuni jusqu’à sa mort (1685). C’est à cette époque que se forment au Parlement, sur la question d’exclure le fils du roi de la succession pour cause de papisme, les partis whig (favorable à cette exclusion) et tory (hostile, partisan du roi et de son héritier légitime) : s’extrayant petit à petit (au 18e siècle) de toute question religieuse, ils deviendront ni plus ni moins que le parti libéral et le parti conservateur qui structureront la vie politique britannique jusqu’en 1940 (les libéraux ont aujourd’hui été remplacés par les travaillistes).

glorious revolution 1 Succédant à son père en 1685, Jacques II Stuart poursuit la même politique. La ‘solution’, pour les parlementaires et toutes les forces que le développement capitaliste des forces productives met ‘en ébullition’ sous la chape absolutiste, semble alors être trouvée en la personne d’un prince protestant d’outre-Manche, gendre de Jacques II : le prince Guillaume III d’Orange-Nassau, stathouder (gouverneur militaire) de Hollande. Il a dirigé, à ce poste, la résistance néerlandaise à la guerre exterminatrice menée par Louis XIV (1672-78) contre les Provinces-Unies. Il lui voue depuis une haine inexpiable et en 1688, il est l’un des principaux organisateurs de la Grande Alliance qui se forme en Europe (y compris avec des puissances catholiques comme l’Autriche, l’Espagne, le Portugal, la Bavière et même le Saint-Siège) contre l’hégémonie du Roi Soleil. Jacques II, lui, demeure un fidèle allié du roi de France. Guillaume d’Orange débarque alors en Angleterre ; Jacques II s’enfuit en France et le stathouder hollandais est proclamé roi par le Parlement : c’est la Glorieuse Révolution. Le consensus orangiste autour de lui est, cette fois-ci, large : bourgeoisie anglaise protestante et anglicane, landlords agro-capitalistes Battle of the boyneanglais d’Angleterre ou établis dans les terres celtiques, Lowlands presbytériens d’Écosse, etc. Seuls la nation irlandaise et les Highlands écossais s’accrochent encore, par réaction nationale et religieuse, à Jacques II Stuart (roi catholique et écossais, ‘celte’), que Louis XIV aidera jusqu’à sa mort à tenter de reconquérir son trône ; mais c’est là (comme le foralisme basque du 19e siècle) un mouvement anti-historique : l’Europe entre peu à peu dans le Siècle des Lumières, et ce sont Guillaume d’Orange et les parlementaires anglais qui sont ‘dans le sens de l’histoire’. Les jacobites sont globalement vaincus au début du 18e siècle, quelques révoltes seront encore écrasées jusqu’en 1746. En Écosse, le ralliement d’une forte minorité aux jacobites se solde finalement, en 1707, avec le soutien de la majorité presbytérienne, par l’Acte d’Union qui supprime les institutions nationales (les représentants écossais siègeront désormais à Westminster), pour donner naissance au Royaume de Grande-Bretagne (un projet raté de colonisation en Amérique centrale, qui laissera ruinée une bonne partie de la noblesse 'investisseuse' et de la grande bourgeoisie écossaises, pèsera également lourd dans cet Acte d'Union). En Irlande, la bataille de la Boyne (1690) sonne le glas définitif de la résistance à la colonisation de l’île, asseyant la domination anglaise pour plus de deux siècles ; c’est cette bataille qui est commémorée chaque année (12 juillet) par l’Ordre d’Orange ‘loyaliste’ d’Irlande du Nord.

medium CullodenAinsi s’achève le siècle des ‘Guerres des Trois Royaumes’. Au terme de celui-ci, l’État britannique est parachevé comme État moderne – parachèvement définitivement sanctionné par l’Acte d’Union de l’Irlande (1800), où le Parlement irlandais dont sont exclus les non-anglicans (90% de la population…) fusionne à son tour avec Westminster, donnant réellement naissance au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande ; et il a connu sa révolution parlementaire bourgeoise (et ‘aristo-moderniste’ : l’aristocratie terrienne a achevé sa ‘mutation’ capitaliste, elle n’est plus une classe parasitaire, bureaucratique et rentière comme en ‘France’, mais au contraire un ‘pilier’ essentiel de la révolution industrielle qui commence), initiant ainsi sa ‘mutation’ en État contemporain, à travers l’activisme whig du 18e siècle jusqu’à la Reform des années 1830 ; processus que l’on peut considérer achevé à l’époque victorienne (1837-1901) – mais qui, par certains aspects, peut se prolonger jusqu’au 20e siècle.

Un processus avec tous ses forts particularismes. Le processus allant de la rupture d’Henri VIII avec Rome jusqu’à l’avènement de Guillaume d’Orange, s’est essentiellement déroulé sous des drapeaux religieux (catholicisme romain, anglicanisme, calvinisme ou presbytérianisme, puritanisme etc.) : ceci imprègnera profondément les consciences pour plus de deux siècles et demi, jusqu’à un mouvement de sécularisation massive de la société (en tout cas, en Angleterre, Galles et Lowlands) à partir des années 1950 ; imprégnant y compris (comme le relevait Lénine peu avant 1900) les débuts du mouvement ouvrier (chartisme à partir des années 1830, trade-unionisme), dans un esprit Digger. Le Pays de Galles et les Cornouailles revendiquent, aujourd’hui, avant tout leur ‘celticité’, et l’Écosse, son existence de royaume indépendant entre 1314 et 1603 ; mais en Irlande, même si le drapeau vert, orange 5blanc et orange symbolise la volonté d’unité nationale par-delà les religions (le vert symbolise le catholicisme, l’orange le protestantisme et le blanc, la concorde entre les deux), le catholicisme reste une composante essentielle de la conscience nationale, même si la société s’est – là aussi – beaucoup sécularisée depuis les années 1960-70, et même si cela est parfois exagéré d’un point de vue ‘continental’ : les choses sont présentées comme un affrontement entre ‘catholiques’ et ‘protestants’, alors que les acteurs du conflit eux-mêmes, d’un côté comme de l’autre, ne présentent généralement pas les choses ainsi : on parle le plus souvent de quartiers ‘nationalistes’ et ‘loyalistes’ (et non ‘catholiques’ et ‘protestants’), et l’on ne jure pas fidélité à une Église ou à une autre, mais à la Reine ou à la République proclamée en 1916 (que les républicains authentiques ne reconnaissent pas dans le régime actuel de Dublin).

Et tout le processus de formation du Royaume-Uni, à partir de la fin du 13e siècle (Édouard Ier) jusqu’aux Actes d’Union de 1707 et 1800, en passant par les guerres des Trois Royaumes, s’est déroulé sur la base de QUATRE NATIONS FERMEMENT CONSTITUÉES dès son commencement (plus la Nation cornique, l’île de Man et les îles ‘anglo-normandes’, mais elles n’ont pas joué un rôle majeur). Songeons que, dans le processus de formation de l’État moderne ‘France’, aucune nation n’avait au départ d’unité politique (la Bretagne étant déchirée par les guerres civiles), et l’annexion à la Couronne des deux grandes nations, ‘française proprement dite’ et occitane (la binationalité du royaume est un fait communément admis, globalement, d’environ 1300 à environ 1600, avec souvent des États généraux ‘en deux temps’, une session à Paris et une à Toulouse), s’est faite progressivement et parallèlement : le ‘Languedoc’ (Occitanie centrale, anciens ‘États’ toulousains et aragonais) était déjà réunie au domaine royal depuis longtemps, alors que la Bourgogne et ses possessions jusqu’à la Mer du Nord défiaient encore l’autorité de Louis XI… La Provence était ‘sous contrôle’ près de deux siècles avant l’actuel Nord-Pas-de-Calais ; et l’on annexait encore dans la seconde moitié du 18e siècle : Charolais en 1761, Lorraine en 1766, Corse en 1768-69, Vaucluse en 1791, pays (comtois) de Montbéliard en 1793, sans oublier la Savoie et Nice en 1860 ! La construction politico-militaire du evictionRoyaume-Uni a donc pris, dans les nations celtiques, un aspect nettement colonial, avec une conscience ‘nette’ (de part et d’autre) d’une nation en soumettant une autre, les plantations (grandes propriétés terriennes, à la condition paysanne épouvantable) aux mains de landlords anglais implantés ou d’aristocrates locaux ‘vendus’, etc. etc. Il en résulte ce que l’on peut qualifier de contradiction Centre (Angleterre, surtout le Sud)/Périphéries ‘parfaite’, dans un rapport quasiment métropole-colonies ; par opposition au ‘paradoxe espagnol’ où c’est le ‘pourtour’ qui est plus avancé et développé que l’intérieur, lequel ‘tient’ pourtant l’appareil politico-militaire ; ou à la construction ‘France’, qui repose plutôt sur une colonne vertébrale en ‘Y’ Rhône-Seine-Rhin, bordée de régions ‘favorisées’ (non sans ‘îlots’ ghettoïsés comme Marseille, les banlieues de Lyon, Paris ou Strasbourg, Belfort-Montbéliard, le Creusot etc.), et des territoires marginalisés sur la frontière nord (de la Moselle à la baie de Somme), le Jura et l’arc alpin, et en Occitanie (le ‘Grand Ouest’ avec la Bretagne, la Normandie, l’Anjou, le Poitou-Charentes étant dans une situation plus ‘moyenne’).

Mais, en même temps – ou du même coup, on remarque une absence de volonté assimilationniste comme on a pu la voir émerger en ‘France’ dès Louis XIV voire François 1er, et se déchaîner à partir de 1789 ; volonté de, non seulement, supprimer toute institution politique nationale ou régionale (ce que ne feront que les révolutionnaires de 1789, et surtout Napoléon, mais pas l’Ancien régime…), mais aussi de nier socio-culturellement les nations constitutives (et les ‘subtilités’ de l’ensemble d’oïl), de les effacer historiquement pour ne laisser place qu’à des ‘français’ – nous y reviendrons.

Enfin, la défense des ‘libertés anglaises’ qui a marqué tout le processus, déjà contre les Plantagenêt ‘français’ au 13e siècle, puis contre les Stuart ‘français dans l’âme’ au 17e, a fondé la psychologie sociale capitaliste britannique sur le libéralisme politique, théorisé notamment par John Locke : un libéralisme qui peut se faire réformiste social audacieux (travaillisme jusqu’en 1979), ou au contraire ultraconservateur (thatchérisme), mais dans tous les cas, fort éloigné du Léviathan hobbesien qui imprègne la conception dominante ‘française’ de l’État et du gouvernement.

À l’extérieur, les successeurs de Guillaume d’Orange poursuivent sa politique de lutte acharnée contre la puissance française (et l’’axe’ franco-espagnol qui s’est constitué en 1701, avec l’accession du petit-fils de Louis XIV au trône d’Espagne) : Guerre de Succession d’Espagne (1701-14), Guerre de Sept Ans (1756-63), puis guerres de la Révolution et de l’Empire (qui sont des guerres mondiales par Emanuel Phillips Fox Captain Cook Botany Bayleurs théâtres d’opération) jusqu’à Waterloo (1815) ; on parle parfois de ‘3e Guerre de Cent Ans’ (1689-1815). Contre l’Espagne, elle appuiera également (1810-30) les guerres d’indépendance des colonies latino-américaines, qui feront de celles-ci des semi-colonies (protectorats de fait) de Londres. L’Angleterre profite alors de sa domination navale sans partage pour étendre sa domination coloniale d’un bout à l’autre du globe, de l’Inde au Canada, des Caraïbes à l’Australie. On peut peut-être utiliser la Guerre d’Indépendance/Révolution américaine (1775-83, son unique revers) pour distinguer un premier empire colonial (Empire ‘moderne’) d’un second (Empire ‘contemporain’) ; mais la ‘rupture’, entre les deux, n’est en aucun cas comparable à celle que représentent, pour l’Empire français, les défaites de Louis XV (1763) puis de Napoléon (1815).

Le Royaume-Uni d’après Waterloo est donc, sans conteste, la première puissance mondiale, devenant sans doute, dès le milieu du siècle, la première puissance impérialiste (selon la définition de Lénine), ce qui ne sera remis en cause (par l’impérialisme US) qu’à partir de 1918, et définitivement après la Seconde Guerre mondiale.

Comme dans toute grande puissance impérialiste, cela donnera naissance à des colonies intérieures métropolitaines, issues de cet immense Empire.

 

(SUITE)

angleterre 19e siècleangleterre 19e siècle



[1] Ces yeomen seront, aux 14e-15e siècles, la principale force militaire du royaume, en formant les régiments d’archers qui décimeront la chevalerie capétienne sur les champs de bataille de Crécy (1346), Poitiers (1356) et encore Azincourt (1415), avant d’être supplantés par l’artillerie – que les Capétiens ont importée d’Italie, et qui sera la technologie militaire emblématique de l’époque moderne. Ils seront, en revanche, laminés par les enclosures entre le 16e et le 18e siècle.


Par Servir_Le_Peuple - Publié dans : Théorie - Communauté : Communisme - maoïsme (.org)
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Mardi 18 décembre 2012 2 18 /12 /Déc /2012 11:29

(1ère PARTIE)

3. La contradiction Nations/État et la lutte des classes

On notera, ici, que le processus (de 1530 au milieu du 19e siècle) ‘parachevant’ le Royaume-Uni comme État moderne, puis assurant sa ‘transition’ révolutionnaire bourgeoise vers l’État contemporain, s’est donc déroulé sous le drapeau du ‘protestantisme’ (terme générique dans lequel les observateurs continentaux jettent, pêle-mêle, anglicanisme, calvinisme, puritanisme, presbytérianisme etc.) ; et que, parallèlement, c’est sous ce même drapeau que s’est instaurée la domination de la bourgeoisie/’aristocratie capitaliste’ anglaise (avec sa fraction dominante Industrial-Revolution-in-England-and-the-Financial-Phaselondonienne) sur les masses populaires d’Angleterre, certes, mais aussi et surtout sur les nations celtiques (toutes classes confondues, avec bien sûr des éléments aristocratiques, cléricaux et bourgeois ‘collabos’), sans même parler des peuples colonisés d’outre-mer. C’est intéressant à relever, car il y a peut-être, dans le mouvement communiste ‘continental’, une tendance à la ‘déviation weberienne’ : une tendance à la simplification et à la systématisation de la dichotomie ‘protestantisme capitaliste donc progressiste’/’catholicisme féodal donc réactionnaire’ dans le processus mondial des révolutions bourgeoises (16e-19e siècles). Certes, le ‘protestantisme’ a été pendant plus de deux siècles une puissante force de progrès, favorisant le développement capitaliste des forces productives et les ‘idées nouvelles’ révolutionnaires bourgeoises ; et il a directement présidé à des révolutions bourgeoises, à des transitions vers l’État bourgeois contemporain et la révolution industrielle, comme en Angleterre, aux Pays-Bas, aux États-Unis ou dans certains cantons suisses. Mais dans le même temps, là où il a précisément dirigé ces processus, il s’est fait idéologie d’oppression, des masses populaires comme des nations niées par ces États modernes en transition vers l’État capitaliste contemporain ; au même titre que le catholicisme là où celui-ci était la religion d’État. Rappelons par exemple que la Prusse (protestante luthérienne), ‘despotisme éclairé’ au 18e siècle, ne fut pas, entre 1789 et 1850, précisément une force de progrès, mais au contraire une ‘forteresse’ de la réaction absolutiste, avec l’Autriche (catholique) et la Russie (orthodoxe) ; et qu’elle a ensuite ‘fait l’Allemagne’ (1850-71, il faut dire qu’elle avait annexé en 1815 les ‘moteurs’ économiques de celle-ci, Rhénanie et Westphalie) sur cette même base ultraconservatrice, non seulement anti-ouvrière et antipopulaire, mais aussi hostile à la bourgeoisie libérale et démocrate (qui était alors plutôt la bourgeoisie rhénane… catholique !). C’est d’ailleurs pour le compte de cet Empire allemand prussien (en 1905) qu’écrivait le sociologue de régime Max Weber (probablement, pour être précis, dans une optique de ‘partage du monde’ entre ‘Germains’ et Anglo-saxons, ligne qui sera, par la suite, celle d’un nazi comme Rudolf Hess par exemple).

300px-orangemen_parade_in_bangor_12_july_2010_-_geograph_-_.jpgEn réalité, la Réforme protestante est née au 16e siècle comme idéologie, d’une part, de dénonciation de la corruption de la hiérarchie catholique (trafic des indulgences etc.), mais aussi et surtout, d’autre part, comme idéologie anti-absolutiste favorable à des républiques bourgeoises comme à Genève, aux Pays-Bas ou en Angleterre avec Cromwell. Mais, du moment qu’elle devenait idéologie d’État (en Angleterre, aux Pays-Bas, en Prusse, en Scandinavie, aux USA, ou dans les Républiques boers d’Afrique du Sud), elle devenait automatiquement une idéologie d’oppression pour les masses humaines sous l’autorité dudit État… De son côté, le catholicisme ultramontain (‘papiste’), la Contre-réforme, a été effectivement un mouvement réactionnaire, obscurantiste, combattant le progrès scientifique (Copernic, Bruno, Galilée) et intellectuel, qui privait l’Église de la base même de son existence : une société encore dominée par les forces de la nature. Mais, ‘derniers soldats’ d’un Pape qui n’était plus que l’ombre de son autorité universelle de l’An 1000, des courants comme les Jésuites, obscurantistes vis-à-vis des sciences et de la philosophie, étaient également anti-absolutistes (l’absolutisme rejetait l’autorité pontificale) et ont pu, dans cette logique, au même titre que les protestants radicaux, mettre en avant des idées démocratiques avancées, comme le tyrannicide (lorsqu'un souverain ‘viole’ son ‘contrat’ avec le peuple, ou va à l’encontre de ‘Dieu’, c'est-à-dire des droits humains considérés comme ‘naturels’, il peut et même doit être éliminé – Juan de Mariana), ou mener des expériences très radicales pour l’époque, comme les ‘réductions’ guaranies du Paraguay, sur le principe que, si chacun et chacune doit se soumettre devant ‘Dieu’, aucun être humain n’est ‘naturellement’ supérieur à un autre (pas même par la ‘grâce’ ou la ‘prédestination’ divine protestante, qu’ils rejettent)... C’est ainsi qu’à partir du milieu du 17e siècle, les Jésuites seront vigoureusement combattus par les États absolutistes et les ‘despotismes éclairés’, y compris de religion d’État catholique comme l’Espagne, l’Autriche ou le Portugal ; bien plus tard, au 20e siècle, ils fourniront – notamment en Amérique latine – le gros des troupes du christianisme social-révolutionnaire et de la théologie de la libération. Dans la même veine, lorsque le roi de ‘France’ Henri III voulut asseoir son pouvoir absolu (et celui de son ‘clan’ aristocratique et grand-bourgeois) sur l’’équilibrisme’ entre catholiques et ‘huguenots’, il fut rejeté comme ‘tyran’ par les uns comme par les autres, et devinrent des ‘républiques bourgeoises’ aussi bien les cités protestantes du ‘Midi’ (‘Provinces de l’Union’), que le Paris de la Ligue, qui préfigurait à bien des égards celui des ‘sections sans-culotte’. Seule la dialectique marxiste permet de comprendre de telles choses, en comprenant qu’à partir du moment (13e, 14e siècle) où l’on sort de la féodalité au sens strict, la religion quelle qu’elle soit perd sa base matérielle et donc son assise idéologique ; à partir de là, le clergé ne peut plus être une classe sociale autonome, il éclate et chacun de ses fragments serviront la cause de la classe qui parviendra à les capter… 

Queen Victoria by BassanoDonc, la mutation du Royaume-Uni en État contemporain (bourgeois, capitaliste) est un processus globalement achevé avec le règne de Victoria (1837-1901). La révolution industrielle triomphe et la population a plus que triplé (de 7 à 23 millions) entre 1750 et 1830 ; d’immenses cités industrielles (comme Manchester) surgissent de la verte campagne. Le Reform Act de 1832 intègre cette réalité en supprimant les ‘bourgs pourris’ (circonscriptions dépeuplées alors que des ‘villes nouvelles’ immenses, surgies en quelques décennies, n’ont pas de représentants) ; en revanche, il n’élargit le suffrage (censitaire) que de 300.000 à 600.000 électeurs[1] : cette ‘trahison whig’ donnera naissance au mouvement chartiste, qui réclame le suffrage universel masculin (il ne sera totalement accordé qu’en… 1918, en même temps qu’aux femmes de plus de 95215360crystal-palace-jpg-copie-1.jpg30 ans – et à toutes en 1928, pour le coup, 16 ans avant les ‘françaises’). Les Premiers ministres issus de la Chambre des Lords se ‘clairsement’ sous le règne : seulement quatre (cinq avec Disraeli, anobli à la fin de sa vie), le dernier sera Robert Gascoyne-Cecil, 3e marquis de Salisbury (1895-1902) ; tous ensuite viendront des Communes (même si c’est une ‘tradition’ : rien n’y oblige légalement). Le Royaume et l’Empire sont alors au sommet de leur splendeur, l’époque victorienne deviendra un ‘symbole’ de la Grande-Bretagne à travers le monde entier. On notera toutefois que, vers l’État contemporain au sens où nous l’entendons, la transition est longue et progressive, depuis le milieu du 17e siècle jusqu’au début du 20e : c’est le fameux ‘évolutionnisme britannique’, célébré par les courants politiques ‘libéraux’ qui l’opposent à la ‘culture française des révolutions’… Mais la condition ouvrière et populaire, elle, est 220px-Dore London effroyable ; comme la lecture de l’écrivain Charles Dickens suffit à s’en donner une idée : des millions de prolétaires de toutes les nations constitutives (privés, comme on l’a vu, des tous droits civiques jusqu’en 1918) s’entassent dans les slums (taudis misérables) des cités industrielles du Nord ou de Londres (East End), baignés dans la boue et dans le smog (littéralement : ‘brouillard de fumée’) des cheminées d’usine.

Parallèlement, on l’a dit, en même temps que l’Angleterre achevait de soumettre à son État l’ensemble des nations (celtiques) de l’archipel britannique, elle développait également un immense empire colonial ultra-marin qui, malgré la perte (1783) des Treize Colonies américaines qui formeront les États-Unis d’Amérique, sera la base, lorsque l’exportation de capitaux deviendra principale, de la première puissance impérialiste mondiale (première chronologiquement, et par l’étendue de son influence). Dans cet Empire, l’Angleterre adoptera une attitude assez différente de celle de la ‘France’ dans le sien. Non pas qu’il y ait eu moins Stamp British East Africa 1896 2.5ad’oppression et de massacres – encore que cela soit fort possible, en tout cas, il n’y a pas eu de grande guerre d’extermination contre un mouvement d’indépendance, comme en Indochine et en Algérie. Mais l’Angleterre a toujours cherché à appliquer ce que l’on appelle l’indigenous rule. L’impérialisme bleu-blanc-rouge, dans l’optique de ses théoriciens (Victor Hugo, Jules Ferry), se voyait dans un rôle d’’éducateur’ mondial : ‘nous sommes les Grecs du monde’, disait Hugo au génocidaire Bugeaud. La ‘France’ était vue comme investie d’une ‘mission historique’, d’une ‘destinée manifeste’ : apporter la ‘civilisation’ française aux peuples ‘mineurs’, ‘sauvages’ ou ‘barbares’, dans une forme de ‘tutorat international’. Une fois que les peuples colonisés seraient ‘majeurs’, ‘civilisés’, le régime colonial ne s’appliquerait plus (il n’était pas, alors, précisé s’ils deviendraient des États ‘indépendants’ sous influence étroite, ou des départements ‘français’ comme le sont devenues les Antilles). Bien sûr, la base économique était la même que pour tout impérialisme : la domination des monopoles. Mais telle était l’idéologie dont les monopoles se sont emparés pour servir leurs intérêts – n’était-elle pas, finalement, qu’une transposition outre-mer de la vision que la bourgeoisie révolutionnaire parisienne, et déjà les ‘éclairés’ de la fin de l’Ancien régime, avaient des ‘provinces reculées’ ?

king-edward-viii-tiger-shoot-india-1921.jpgPour l’impérialisme ‘britannique’, en revanche, l’’aventure coloniale’ repose sur un seul mot d’ordre : business as usual. Tant que les peuples colonisés font et fournissent ce que le capitalisme et les monopoles britanniques attendent d’eux, ils conservent leur ‘civilisation’, leurs langues, leurs traditions, et même leurs ‘élites’ et leurs institutions. Là où l’Empire ‘britannique’ veut créer une ‘Nouvelle Grande-Bretagne’ (comme au Canada, en Australie ou en Nouvelle-Zélande), il la peuple d’Européens (de préférence du Nord…). À partir du 19e siècle, ne souhaitant pas refaire les erreurs des Treize Colonies d’Amérique du Nord (et une nouvelle violente révolte – Mackenzie et Papineau – ayant secoué le Canada en 1837-38), le Royaume-Uni offrira à ces territoires (dominions) un statut d’autonomie à élargissement progressif, qui débouchera après la 2e Guerre mondiale sur une indépendance totale 220px-Punch Rhodes Colossus(militaire, diplomatique etc.) tout en restant bien sûr des alliés étroits de la métropole (et de l’impérialisme US) ; donnant naissance à des impérialismes de petit ou moyen rang : Canada, Australie, Nouvelle-Zélande ; sans compter l’’émergent’ sud-africain. Ils ne sont plus rattachés à Londres que par le chef de l’État, qui reste officiellement la reine d’Angleterre, représentée par un ‘gouverneur’ (‘proposé’ par le Parlement national ; la reine ne fait qu’entériner, elle ne le choisit pas).

Ailleurs, telle n’est pas la vocation de la domination coloniale : il est ouvertement assumé que l’Angleterre est là pour se fournir en matières premières, écouler sa production nationale, et éventuellement utiliser la force de travail lorsque celle-ci est jugée assez productive. Ce qui ne va pas sans un lourd sous-entendu raciste : les ‘races’ sont et restent ce qu’elles sont ; un Africain, un ‘Peau-Rouge’, un Bengali ou un Maori, pas plus d’ailleurs qu’un Irlandais ou un Écossais (qui leurs sont tout de même ‘supérieurs’), ne sera jamais un Anglais, pas même un ‘demi-’. Il est illusoire de prétendre, comme le font les ‘Français’, ‘européaniser’ des peuples non-européens, comme les Romains prétendaient ‘romaniser’ tous les peuples de leur Empire ; mais celui-ci, au faîte de sa puissance, s’est finalement brutalement effondré – les ‘Français’, en cela, sont bien leurs dignes héritiers, et ils connaîtront le même sort. Ainsi raisonnait l’impérialiste anglais ‘moyen’ de l’époque victorienne, et encore dans la première moitié du 20e siècle…

Pareillement, dans les nations celtiques de l’archipel, la domination, de type colonial, ne s’est jamais accompagnée d’une réelle volonté d’assimilation, de négation nationale au plan socio-culturel, quand bien même les institutions politiques nationales ont été supprimées par les différents Actes d’Union (Galles 1536, Écosse 1707 et Irlande 1800, les Cornouailles n’ayant jamais eu pour leur part d’institutions parlementaires modernes, et Man et les îles ‘anglo-normandes’ n’ayant pas été intégrées au Royaume-Uni). Il a certes été tenté, à partir de Georges III (après l’indépendance américaine, face Rule Britanniaà la Révolution française et à Napoléon, puis dans l’expansion coloniale et face à l’Allemagne pendant les deux guerres mondiales) de développer un certain ‘patriotisme britannique’, avec le fameux chant Rule Britannia , le terme de ‘Briton’ (descendant des (Grands-)Bretons), la mise en avant de la reine celte Boadicée résistant aux légions romaines (1er siècle après J-C.) alors que Napoléon (ce ‘nouveau Néron’) planifiait l’invasion du pays ; mais globalement, les nations constitutives sont toujours restées reconnues comme telles. Même dans l’armée, colonne vertébrale de l’État selon les marxistes, les régiments restent nationaux (avec les célèbres régiments écossais défilant en kilt avec leurs cornemuses). Au football et au rugby, sports britanniques par excellence, les quatre grandes nations ont chacune leur sélection dans les compétitions internationales, situation unique au monde alors qu’il est impossible de faire reconnaître une équipe basque par la FIFA ; au rugby, l’Irlande est même… réunifiée (au football par contre, il y a une équipe d’Irlande du Nord, car c’est là-bas surtout un sport de ‘protestants’ – les Irlandais ‘catholiques’ nationalistes jouant au football gaélique – qui ne ‘peuvent’ donc jouer avec les rares ‘catholiques’ le pratiquant au Sud).

Map of the British Empire in the 1920'sBien sûr, il y a eu la suppression de toute institution et gouvernement local. En Irlande, sous la pression du mouvement national qui renaît avec Wolfe Tone (1798), le Parlement londonien finit par céder et accorder le Home Rule… en 1914, mais son application est repoussée à la fin de la guerre mondiale, trop tard pour éviter la guerre de libération qui éclate en 1916 (l’institution se ‘réfugie’ alors dans le Nord, resté occupé) ; les Parlements écossais et gallois ne sont rétablis que par les ‘dévolutions’ de la toute fin du 20e siècle, sous Tony Blair. Et depuis le 18e siècle (extinction du cornique, qui ne sera ‘ressuscité’ qu’au 20e) jusqu’à nos jours, les langues nationales ont considérablement reculé au profit de l’anglais – qui profite, aussi, de son statut de lingua franca internationale. Aujourd’hui, pour plus de 6 millions d’habitant-e-s au total (Sud et Nord), le gaélique irlandais est parlé par 70.000 personnes dans la vie de tous les jours, 260.000 en ont une maîtrise ‘courante’ et 1,8 millions (200.000 au Nord) une certaine connaissance. Le gaélique écossais des Highlands et des îles (pour plus de 5 millions d’Écossais-es) n’a plus que 60.000 locuteurs courants, et une centaine de milliers de ‘personnes de plus de 3 ans’ qui le comprennent. Le gallois résiste – et a toujours résisté historiquement – un peu mieux, avec plus de 600.000 locuteurs courants en Cymru même (plus de 60% de la population dans les comtés du Nord-Ouest) et plus de 150.000 en Angleterre ; ainsi que le scots des Lowlands écossais (1,5 millions en Écosse et 30.000 en Irlande du Nord), mais c’est une langue anglo-saxonne, très proche de l’anglais et totalement intercompréhensible (ce que nos républicains BBR appelleraient un ‘patois’), ce qui explique cela – à noter, ici, que l’Écosse est une autre nation bilingue, comme la Bretagne, ce qui contredit encore une fois le ‘monolinguisme absolu’ posé par Staline dans La Question nationale. De leur côté, à Man et dans les îles ‘anglo-normandes’, il reste moins de 2% de locuteurs courants du mannois et des langues d’oïl normandes insulaires, même si jusqu’à 15% peuvent en avoir une certaine connaissance. Dans ces dernières, le normand insulaire a aussi souffert de la concurrence… du français ‘standard’, académique, toujours langue officielle des ‘baillages’ et bien maîtrisé par beaucoup de personnes (tourisme ‘continental’ oblige). Bien entendu, dans toutes ces nations, ce n’est jamais l’anglais d’Oxford qui est parlé par les masses populaires, pas plus qu’en Angleterre d’ailleurs : c’est un anglais populaire, mêlé de vocabulaire et d’expressions nationales, avec souvent un fort accent (comme les ‘r’ roulés écossais) qui rend, généralement, immédiatement identifiable la nation constitutive (et la classe sociale) de l’interlocuteur…

revo indus englandPour les besoins, et de par l’organisation territoriale du capitalisme britannique (centré sur le Grand Londres, le Grand Birmingham et le triangle Liverpool-Leeds-Sheffield avec Manchester), une très importante force de travail a été importée des nations celtiques périphériques vers l’Angleterre, où elle forma rapidement – et forme encore, en tout cas parmi les ‘blancs’ – la fraction du prolétariat la plus exploitée et, en même temps, la plus combattive ; jouant un rôle de premier plan dans le mouvement chartiste (démocratique, pour le suffrage universel), syndical (trade-unions), socialiste et communiste. Ceci contribua cependant, dans le même temps, au recul des langues nationales face à l’anglais. À partir des années 1920-30, vinrent s’ajouter des travailleurs venus de l’Empire colonial et des pays ‘sous influence’ (sous-continent indien, Afrique, Caraïbes, Proche/Moyen-Orient), ainsi que d’Europe centrale-orientale et méditerranéenne (dont la condition s’assimila rapidement à celle des ‘celtiques’). Les extra-européens formèrent, comme dans tous les pays impérialistes, des ‘indigénats métropolitains’, des ‘colonies intérieures’. Celles-ci ont la caractéristique de s’être vues transposer l’esprit d’indigenous rule qui était appliqué dans l’Empire, vis-à-vis des peuples colonisés : regroupées dans des quartiers largement ‘mono-ethniques’, elles y ‘font leur vie’ sous l’égide d’autorités ‘communautaires’, ‘à leur manière’ du moment qu’elles ne london 1900contreviennent pas de manière flagrante aux lois britanniques (évidemment, depuis le 11-Septembre 2001, et encore plus depuis les attentats de Londres en 2005, les communautés de culture musulmane sont nettement plus ‘surveillées’). Elles continuent, dans leurs quartiers, à parler largement leurs langues nationales d’origine, et parlent anglais avec un net accent qui les identifie immédiatement. Il n’y a pas de politique d’assimilation (issue, là encore, de la ‘logique’ appliquée outre-mer) comme en ‘France’.

Après la Seconde Guerre mondiale, au terme d’un processus commencé au lendemain de la Première (malgré le triomphe apparent…), la ‘superpuissance’ impérialiste ‘britannique’ entrera en déclin, supplantée définitivement par son ‘fils prodigue’, l’impérialisme US avec lequel elle fera le choix de l’alliance inconditionnelle, au même titre que les dominions devenu à peu près complètement indépendants. Elle retire l’administration coloniale directe de son Empire, dès 1947-48 dans le sous-continent indien, dans les années 1955-70 des possessions d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie, et jusqu’aux années 1980 des Caraïbes et du Pacifique ; tout en veillant bien sûr à contrer la prise de pouvoir communiste (Malaisie 1948-60) et à combattre les velléités nationalistes les plus affirmées (Kenya 1952-56), sans toujours rencontrer le succès (le Yémen du Sud devient ‘marxiste’ et prosoviétique en 1969, la Tanzanie prochinoise avec Nyerere en 1964) ; et à maintenir sa domination indirecte à travers l’instrument du Commonwealth.

London Skyline, EnglandLe Royaume-Uni n’en reste pas moins une puissance impérialiste de premier plan, membre du G8 et du G20. Au classement Forbes Global des grands monopoles pour 2012, parmi les 60 premiers groupes monopolistes mondiaux, quatre ont leur siège au Royaume-Uni (HSBC, BP, Vodafone et Barclays), plus l’anglo-néerlandais Shell dont le siège est à La Haye ; ce dernier et BP (4e et 11e) étant loin devant leur premier concurrent BBR (Total, 18e), et le groupe financier HSBC (6e) également (BNP Paribas, 20e). Deux autres se trouvent dans le Commonwealth (Commonwealth Bank et BHP Billiton, en Australie). On peut également signaler la ‘multinationale’ Rio Tinto (anglo-australienne, 69e au classement, écocide de premier ordre), ou la célèbre (par l’actualité) Mittal Steel, siégeant aux Pays-Bas (Arcelor Mittal au Luxembourg), mais avec beaucoup de capitaux du Royaume-Uni, où Mittal lui-même réside (il est la 8e fortune du pays).

Il est important de souligner, ici, que depuis la ‘3e Guerre de Cent Ans’ (1688-1815) jusqu’à nos jours, le chauvinisme BBR s’est largement construit dans l’hostilité à l’Empire britannique, puisque la ‘France’, bien que souvent son alliée (Crimée, 1914-18, 1939-45) et jamais en conflit depuis Waterloo, est devenue impérialiste dans un monde dominé (1815-1940) par celui-ci, avant que ne lui succède l’impérialisme US (dont le Royaume-Uni serait, selon nos chauvins, le ‘51e État’, le 52e étant sans doute Israël). De ceci résulte, parfois, une ‘célébration’ de notre ‘modèle’ colonial ‘civilisateur’, face à un impérialisme british qui serait ‘de pur pillage’ et ‘n’apporterait rien aux populations’ ; ou encore, une certaine ‘celtophilie’ réactionnaire qui se berce dans le souvenir de l’Auld Alliance et du soutien de la ‘France’ à Wolfe Tone, allant parfois jusqu’à soutenir la résistance populaire armée irlandaise, sur une ligne anti-anglo-saxonne 100% impérialiste et n’ayant rien à voir avec la libération révolutionnaire des peuples : le ‘Celte’ (surtout l’Irlandais catholique) est considéré comme l’individu ‘ancré’ dans ‘la terre et les morts’, tandis que l’anglo-saxon est le ‘thalassocrate’ dominateur, soldat de la City et de la franc-maçonnerie internationale… On retrouve cette ‘celtophilie’ dans toute l’extrême-droite fasciste BBR, mais aussi, culturellement, jusque dans une chanson comme le Connemara de l’artiste de droite Sardou... 

marx tombe Le Royaume-Uni revêt une grande importance dans l’histoire du mouvement communiste international : c’est là, en effet, à Londres, que vécurent exilés Marx et Engels, de 1849 jusqu’à leurs morts respectives (1883 et 1895). C’est là, donc, qu’est pour ainsi dire née la théorie socialiste révolutionnaire scientifique, même si le premier ouvrage de référence, le Manifeste, a probablement été rédigé à Bruxelles (pendant l’hiver 1847-48). C’est là (à Londres) que se tint le 2e congrès de la Ligue des communistes (novembre 1847, lors duquel fut demandée la rédaction du Manifeste), et que fut officiellement créée, en 1864, la 1ère Internationale socialiste, l’Association internationale des Travailleurs (AIT). C’est évidemment en observant la société capitaliste industrielle britannique que fut écrit l’ouvrage phare de la science marxiste, le Capital. C’est, aussi, dans les îles britanniques que Marx et Engels eurent l’occasion d’affiner leur matérialisme historique, puisqu’ils purent y voir, non seulement toute l’horreur de la condition des peuples celtiques dominés, et du prolétariat importé de ces nations en Angleterre ; mais aussi combien cette question, et le ‘privilège national’ dont jouissait la classe ouvrière anglaise, la division des opprimés ainsi permise, étaient un frein considérable au développement de la conscience ouvrière de classe et de la lutte révolutionnaire : Marx finira par dire que « Ce qui est primordial, c'est que chaque centre industriel et commercial d'Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L'ouvrier anglais moyen déteste l'ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l'ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l'Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L'Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l'ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande. Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l'impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation’. » (Lettre à Siegfried Mayer et August Vogt – socialistes allemands émigrés aux USA ; avril 1870)[2].

victorian UKL’île de Grande-Bretagne comptait, à cette époque, et de loin, le plus important prolétariat ouvrier de la planète - le Royaume-Uni était appelé, à juste titre, ‘l’atelier du monde’, car à l’époque, les colonies et semi-colonies étaient encore (avant tout) des débouchés commerciaux et des fournisseurs de matières premières et agricoles, mais la transformation industrielle de la matière s’effectuait quasi-exclusivement dans les pays en révolution industrielle comme l’Angleterre. C’est ainsi que, au-delà du seul marxisme, c’est aussi là que le mouvement ouvrier au sens large s’est développé en premier. Tout au long du 19e siècle et jusqu’au début du 20e, il s’articule autour de deux axes essentiels : le chartisme, qui réclame le suffrage universel (obtenu, on l’a dit, seulement en 1918 pour les hommes et 1928 pour les femmes) et le bénéfice le plus larges des ‘libertés anglaises’ pour les classes populaires ; et le trade-unionisme, qui vise à unir (union) les travailleurs pour l’obtention des meilleurs salaires, droits, conditions de travail etc. possibles dans les entreprises. Le Royaume-Uni voit aussi (toujours sur la question électorale) l’apparition du premier mouvement féministe contemporain : les suffragettes qui réclament le droit de vote pour les femmes.

Malheureusement, il est facile de voir (pour un marxiste) qu’avec des telles revendications, ces mouvements ne réussiront jamais à franchir les limites du réformisme, en lien avec les éléments les plus ‘radicaux’ et ‘sociaux’ de la ‘gauche’ libérale bourgeoise, et finiront par confluer en 1900 dans le Parti travailliste (Labour), ‘aile gauche’ assumée de la politique des monopoles, rejetant ouvertement match-girls-1888le marxisme, et qui commencera à gouverner en 1924 avec les libéraux (puis 1929-31, puis seuls en 1945-51, 1964-70, 1974-79 et enfin 1997-2010 avec Blair et Brown : autant dire que le travaillisme aura présidé à bon nombre des pires saloperies de l’État britannique et de son Empire !). Le marxisme, s’il est ‘né’ pour ainsi dire en Grande-Bretagne, y restera toujours très marginal ; et a fortiori le marxisme-léninisme (le PC ‘historique’ de Grande-Bretagne, celui de 1920, n’aura jamais que quelques dizaines de milliers de membres) et le maoïsme, malgré des organisations parfois de qualité. Ceci contrairement, d’ailleurs, à bon nombre d’autres pays de culture ‘anglo-saxonne’ : USA (où il a toujours été beaucoup plus important qu’on ne le pense, donnant des personnalités ‘phares’ du MCI comme Harry Haywood et des expériences lumineuses comme les Black Panthers), Canada (bien qu’il y soit surtout présent au Québec), ou Nouvelle-Zélande (où la majorité du PC choisît la Chine dans les années 1960, héritage maoïste aujourd’hui poursuivi par le PC d’Aotearoa - le nom maori de l’île). La gauche révolutionnaire d’outre-Manche est, en réalité, dominée historiquement par le trotskysme, qui en a fait son autre ‘bastion’ international après la ‘France’ (mais pour des ‘tendances’ sensiblement différentes de l’héritage du barbichu), avec des organisations comme le Socialist Worker’s Party (SWP de Tony Cliff, sans doute l’une des plus importantes organisations trotskystes au monde), le Socialist Party qui ‘dirige’ internationalement le CWI/CIO (auquel se rattache en Hexagone la ‘Gauche révolutionnaire’ qui a rejoint le NPA), et le siège de la Tendance Marxiste Internationale (Ted Grant, Alan Woods) à laquelle se rattache ici la bien connue ‘Riposte’ qui milite au sein du PCF. Un trotskysme qui, dans sa logique d’‘entrer’ les forces politiques et syndicales réformistes du système (au Royaume-Uni, c’est la même chose : le Labour est LE parti des syndicats), pour les 'pousser en avant’ jusqu’à la 'rupture révolutionnaire’, ne pouvait évidemment guère trouver un terrain plus propice (les trade-unions comptent encore 7 millions de membres, et le Labour 450.000). Globalement, la Grande-Bretagne et particulièrement l’Angleterre se sont caractérisée au cours du 20e siècle, par opposition au continent, par une très forte ‘paix sociale’ qui reste un modèle pour beaucoup d’idéologues bourgeois, malgré - évidemment - une certaine agitation lors de la crise de 1929, la contestation démocratique de la jeunesse dans les années 1960-70, et les fortes luttes (mais dont la défaite, là encore, est restée un ‘modèle’ pour la bourgeoisie mondiale) des années 1980, contre la politique Thatcher de destruction des ‘acquis sociaux’ des gouvernements travaillistes successifs. C’est pourquoi, par exemple, la grande explosion de rage populaire de l’été 2011 a pu être considérée là-bas comme du ‘jamais vu’, avec des forces de répression parfois débordées (de même avec le mouvement étudiant quelques mois auparavant, contre l’augmentation délirante des frais universitaires).

413px-Irish potato famine Bridget O'DonnelIl en va sensiblement différemment dans les nations celtiques, et particulièrement en Irlande. Là, tout au long du 19e siècle, comme l’expliquait Marx dans sa lettre à Mayer et Vogt, la question sociale fut essentiellement paysanne, nationale et démocratique : les landlords anglais installés depuis le 17e siècle avaient pour fonction sociale de transformer l’île en ‘grenier de proximité’ de la Grande-Bretagne industrielle, au détriment total de la population gaélique qui, ‘après tout’, n’avait qu’à aller ‘voir ailleurs’ - ce qu’elle fit, massivement, principalement vers les États-Unis, ou encore le Canada ou l’Australie, et bien sûr vers les centres industriels anglais (Londres, Manchester etc.) ou bas-écossais 350px-An gorta Mor (Glasgow). Le summum des conséquences de cet ordre colonial barbare, tombant d’ailleurs ‘à point nommé’ pour favoriser le ‘nettoyage’ voulu par les landlords d’une île qui commençait à se ‘surpeupler’[3], fut la tristement célèbre Grande Famine de 1845-51, suite à une maladie de la pomme de terre (base de l’alimentation insulaire), dont les conséquences sanitaires (on y mourut peu ‘de faim’ à proprement parler, mais des conséquences de la sous-alimentation) se chiffrent à plus d’un million de mort-e-s, provoquant l’émigration de millions d’autres Irlandais-es vers (principalement) les États-Unis - au total, la population de l’île tomba de 8,5 millions au début de la famine à 4,5 millions en 1911, soit le niveau de 1800. La question ouvrière irlandaise se trouvait essentiellement, comme l’explique Marx, ‘expatriée’ dans les centres industriels anglais ; bien que, dès cette époque, une industrie et donc une classe ouvrière se développe en Irlande même, autour de Dublin ou - particulièrement - Belfast (où fut construit, par exemple, le célèbre Titanic).

220px-Theobald_Wolfe_Tone_-_Project_Gutenberg_13112.pngÀ partir de la fin du 18e siècle, le mouvement national irlandais renaît ; il tourne le dos au ‘passéisme’ jacobite (et, côté ‘protestant’ parfois, à un ‘nationalisme colonial’ sur le modèle américain : des ‘droits’... mais pour les colons seulement), pour s’emparer des idées démocratiques avancées de la révolution bourgeoise ‘française’. Il repose sur une union de la bourgeoisie libérale et démocratique ‘protestante’, dont la figure la plus connue est Theobald Wolfe Tone (1763-98), et des masses paysannes et populaires ultra-majoritairement catholiques : de là, on l’a dit, le drapeau irlandais que nous connaissons, symbolisant de manière idéaliste la concorde (blanc) entre les catholiques (vert) et les protestants (orange). Le soulèvement de Wolfe Tone recevra l’aide du Directoire ‘français en guerre, lui aussi, contre l’Empire britannique ; il sera néanmoins écrasé et sauvagement réprimé (Wolfe Tone lui-même sera condamné à mort, il se suicidera avant son exécution). Cette première tentative donne néanmoins subjectivement naissance au nouveau mouvement national, animé d’un contenu progressiste - elle en restera une ‘référence’ jusqu’à nos jours. Le mouvement se ‘relance’ à partir du milieu du 19e siècle (Grande Famine), notamment au sein de l’émigration en Amérique du Nord : Irish Republican Brotherhood (IRB, née en 1858 à Dublin et New York), mouvement Fenian (plus large, désigne tou-te-s celles et ceux qui luttent par la violence contre la domination anglaise), et militantisme (plus pacifiste, de concert avec les ‘libéraux avancés’ anglais) pour le Home Rule - l’autonomie, le retour d’un james-connollyParlement et d’un gouvernement autonome irlandais. Au début du 20e siècle naît le Sinn Féin (1905), fondé par Arthur Griffith, qui est au départ plutôt un mouvement de renaissance culturelle et ne prônant pas vraiment l’indépendance, mais plutôt une semi-indépendance en union personnelle via le souverain britannique, sur le ‘modèle’ austro-hongrois. Mais, avec le développement d’une classe ouvrière irlandaise - et la grande importance des Irlandais-es dans le prolétariat de Grande-Bretagne et d’Amérique du Nord, le mouvement national va bientôt voir naître un courant socialiste, avec notamment James Connolly, qui fonde en 1896 le (premier) Parti socialiste républicain irlandais (ISRP). Celui-ci est le premier parti irlandais à revendiquer, clairement, une République indépendante (ce n’est pas encore le cas du Sinn Féin). Il devient en 1912 l’Irish Labour Party et crée dans la foulée une armée populaire, l’Irish Citizen Army (ICA). Cette ICA converge finalement avec des éléments de l’IRB et les Irish Volunteers (milice née pâques 1916pour défendre le Home Rule face aux Ulster Volunteers unionistes, farouchement opposés à celui-ci), pour déclencher l’insurrection de Pâques 1916 (en 1919, ces forces donneront officiellement naissance à l’IRA). Connolly sera également l'un des premiers marxistes à affirmer, à l'ère de la révolution prolétarienne, le caractère indissociable de la libération sociale et de la libération nationale : "si demain l'on retirerait l'armée britannique et si l'on hissait le drapeau vert sur le Château de Dublin, sauf si vous créiez la république socialiste, vos efforts seraient en vain. L'Angleterre continuerait à vous dominer. Elle vous dominerait à travers ses capitalistes, ses propriétaires, ses financiers, à travers toute la gamme d'instituts commerciaux et individualistes qu'elle a plantés dans ce pays et qu'elle a arrosés avec les larmes de nos mères et le sang de nos martyrs ". L'insurrection de Pâques est brutalement réprimée par le pouvoir 'britannique' (500 mort-e-s) ; Connolly, avec d'autres (Patrick Pearse de l'IRB, sir Roger Casement), est fait prisonnier, condamné à mort et exécuté. La lutte ne tarde cependant pas à reprendre, dès la fin de la guerre mondiale. On ne rentrera pas, ici, dans les détails de la guerre de libération nationale irlandaise : rien que la période des ‘Troubles’ de 1968-98 fait l’objet d’un ouvrage entier du camarade Liam O’Ruairc. On dira simplement que c’est un processus, depuis 1916 jusqu’à nos jours, marqué par une succession de ‘ruptures’ qui amènent systématiquement une partie – une droite – du mouvement à trahir la cause de la libération nationale et sociale au nom de ses intérêts (bourgeois, petits-bourgeois) de classe, et une autre à poursuivre la lutte, ‘tirant’ l’’idéal' républicain de libération toujours plus vers la gauche... La guerre d’indépendance de 1919-21 débouche sur le ‘fameux’ Traité de Londres, qui conserve au Royaume-Uni les 6 comtés du Nord-Est et crée dans les 26 restants l’’État libre’ qui deviendra la ‘République d’Eire’ ; et qui voit la division et l’éclatement d’une guerre civile (1922-23) entre ses partisans (Griffith, Michael Collins etc.) et ses adversaires résolus (Eamon De Valera), qui conservent les appellations IRA et Sinn Féin. En 1926, De Valera adopte à son tour une position plus ‘conciliante’ vis-à-vis des institutions de l’’État libre’ (il représente la fraction ultranationaliste de la bourgeoisie irlandaise, liée aux monopoles US et allemands), et fonde le Fianna Fáil, qui est aujourd’hui l'un des deux grands partis bourgeois de droite de la ‘République d’Eire’ (les pro-Traité, eux, donneront naissance au Fine Gael et même, dans les années 1930, à un mouvement fasciste, les ‘chemises bleues’ du général O’Duffy : ce sont les forces grandes-bourgeoises, cléricales et même aristocratiques ‘nationales’ les plus compradores vis-à-vis de l’impérialisme). Le Sinn Féin et l’IRA poursuivent de leur côté mais leur INLA_Mural_Bogside_SMC-copie-1.jpgactivité devient alors très marginale. À la fin des années 1960 éclatent, au Nord, les ‘Troubles’ pour l’égalité des droits des ‘catholiques’, citoyens de seconde zone. L’armée ‘britannique’ intervient, les institutions ‘nord-irlandaises’ sont ‘suspendues’ et l’IRA prend en main la résistance populaire. Dans ce contexte, un courant Officiel de l’IRA et du Sinn Féin rejette le principe d’abstentionnisme électoral (qui exprime la non-reconnaissance des institutions britanniques, ‘nord-irlandaises’ et d’’Eire’), puis la lutte armée (1972) et fait passer la libération nationale au 18e plan, pour se transformer en gauche ‘radicale’ électoraliste ; tandis qu’un courant Provisoire, peut-être moins ‘socialiste’ mais plus intransigeant sur la question nationale, poursuit la lutte, ainsi qu’une scission des Officiels, l'Irish Republican Socialist Party (IRSP) (1-2-3-4), avec l’Armée de Libération nationale irlandaise (INLA). Mais l’Empire britannique et son valet d’’Eire’ (avec l’appui US et UE), très habilement et tout en réprimant sans pitié (assassinats, emprisonnements sans procès dans les ‘H-blocks’, grévistes de la faim abandonnés jusqu’à la mort, etc.), vont favoriser au sein de ce MLN une droite capitulationniste (Adams, McGuinness & co) qui va dès les années 1980 renoncer à l’abstentionnisme, et s’engager dans des ‘pourparlers’ qui conduiront finalement aux ‘accords du Vendredi Saint’ (10 avril 1998), ré-entérinant la partition de l’île, ‘refondant’ des institutions ‘nord-irlandaises’ fantoches etc., mais cette fois avec la complicité de ceux-là mêmes qui étaient le ‘Grand Satan’ de la propagande britannique et IRA-muralimpérialiste mondiale quelques années auparavant… Les éléments qui refusent cette dérive liquidatrice sont appelés les ‘dissidents’ : Republican Sinn Féin, 32CSM, IRA ‘véritable’ et ‘continuité’, etc. (l’IRSP/INLA a pour sa part déposé les armes, à son tour, en 2009). Pour s’informer sur tout cela, et c’est très volontiers que pub leur sera faite, il y a le site des camarades de Libération Irlande, unique média de solidarité francophone ‘non-aligné’ avec la capitulation ‘Provo’. En tout cas, la guerre de libération irlandaise a donné lieu à des expériences fascinantes comme les quartiers ‘catholiques’ libérés où les forces étatiques ne pouvaient mettre les pieds qu’à leurs risques et périls (voire pas du tout), notamment le ‘Free Derry’ du quartier Bogside (début des années 1970), les  maoïstes ou ‘maoïsants’ Jim Lynagh de la brigade Provo IRA de l’East Tyrone (abattu par les SAS en 1987), Jim Lane, John O’Reilly et Thomas ‘Ta’ Power de l’IRSP/INLA, les ‘maos de Cork’, etc. etc. ; expériences extrêmement instructives sur la question de la Guerre populaire en pays industrialisé 

merthyr_rising-copie-1.jpgLes autres nations, nettement plus (et plus précocement) industrialisées (Pays de Galles minier, Lowlands écossais), ont vu très tôt se développer un mouvement ouvrier ‘socialisant’ : en 1831, le drapeau rouge est ainsi hissé au cours d’un soulèvement gallois à Merthyr Tydfil. Le mouvement socialiste écossais est également conséquent (même si le travaillisme a rapidement fait des Lowlands un de ses bastions, Gordon Brown en étant par exemple originaire) ; Connolly y fait notamment ses premières armes avant d’aller fonder l’IRSP en Irlande. Il faut cependant un certain temps pour que, sans jamais en avoir perdu conscience (la conscience nationale ne fut, de toute façon, jamais réellement niée), ce mouvement fusionne avec l’affirmation de la question nationale dans un véritable MLN socialiste (NB : le terme ‘socialiste’ reste dans les pays anglo-saxons très radicalement ‘connoté’, loin de la gestion ‘de gôche’ du capitalisme qu’il peut scottish republican faucille marteausignifier en Europe ‘latine’). Nous avons ainsi un mouvement républicain socialiste écossais (SRSM) né en 1973, ainsi qu’un Parti socialiste écossais anticapitaliste et indépendantiste (SSP, membre de la Gauche anticapitaliste européenne, proche du NPA, du SWP, de Syriza etc.), et même un Parti communiste, qui a scissionné du PC ‘historique’ de Grande-Bretagne lorsque celui-ci s’est débandé en ‘gauche démocratique’ à l’italienne (1991), soutient l’indépendance et fait souvent liste commune avec le SSP – l’idée d’un PC d’Écosse autonome est ancienne : John MacLean, socialiste révolutionnaire marxiste, figure du Red Clydeside (région 'rouge' de Glasgow) dans les années 1910 et parmi les tous premiers membres ‘britanniques’ de la 3e Internationale, la défendit en effet dès 1919-20, face aux ‘unionistes rouges’ du PC de Grande-Bretagne. Il prônait une République indépendante écossaise des travailleurs ; et il est intéressant, au regard des analyses de SLP sur la question, de remarquer qu’il voyait cette République socialiste écossaise comme un rétablissement de la civilisation communautaire clanique médiévale ‘sur une base moderne’, autrement dit, à un niveau supérieur [exactement la manière dont SLP voit l'Occitanie socialiste par rapport à l''Andalousie du Nord' arago-catalo-occitane du 12e siècle ; et que disait d'autre Mariátegui, lorsqu'il faisait de l'ayllu - communauté agraire - inca, 'à un niveau supérieur', la base du futur socialisme rural au Pérou ?]. Il est une référence du SRSM. Cependant, aucun de ces courants ne radical walessuit une réelle stratégie de Guerre populaire pour la libération sociale et nationale : ils se situent clairement sur un terrain légaliste et électoraliste, visant l’indépendance de l’Écosse par une majorité séparatiste au Parlement et un référendum, ensuite de quoi ils formeraient la ‘gauche de transformation sociale’ du nouvel État indépendant… Il y a, enfin, une Armée de Libération nationale (SLNA) qui serait ‘maoïsante’ et agit militairement – essentiellement – par colis piégé. Au Pays de Galles, un mouvement socialiste-républicain a existé quelques années dans les années 1980, et aujourd’hui un Great Unrest Group (1-2-3), levant le drapeau rouge de Merthyr Tydfil et le drapeau libérationniste révolutionnaire vert et blanc à étoile rouge, milite pour la reconstruction d’un Parti socialiste républicain de Galles ; il est en lien avec le collectif des camarades de Democracy & Class Struggle.

Il faut bien comprendre que, dans des pays qui n’ont JAMAIS connu que la monarchie (hormis la courte période 1649-60 en Angleterre, mais associée à une politique génocidaire dans les nations celtiques), monarchie entourée d’un véritable culte de masse y compris, depuis les années 1970-80, à travers la fameuse presse tabloids, la mise en avant de la République revêt encore une signification progressiste-radicale et révolutionnaire incontestable, comme dans l’État espagnol d’ailleurs ; à des années-lumière de ce que l’invocation 'républicaine’ peut revêtir de réactionnaire en 'France’. C’est ce qu’expliquait fort bien un camarade de Libération Irlande, dans un entretien avec les camarades de la Cause du Peuple, fin 2010 : « Alors pour résumer, je te dirai que c’est le contraire d’être républicain en France. Ici, ceux qui mettent en avant la république, ce sont les flics et les profs, c’est l’idéologie de l’État bourgeois. En Irlande, c’est une idéologie révolutionnaire anti-coloniale, un truc qui vient du peuple, qui cherche la confrontation avec l’État et les republicaninstitutions. Les républicains sont ceux qui se revendiquent de Wolfe Tone, un protestant de l’époque de la révolution bourgeoise en France, qui a voulu faire pareil en Irlande et chasser le colonialisme anglais, les nobles propriétaires terriens et bien sûr la monarchie. La base de l’idéologie, c’est la démocratie, le pouvoir pour tout le monde, protestants et catholiques et autres. Rien que ça, c’est révolutionnaire là-bas, il y a des aspects très médiévaux en Irlande. Avec le développement de la classe ouvrière au 20e siècle, le républicanisme a évolué, en incorporant les besoins et les exigences de la classe ouvrière. D’ailleurs, l’IRA vient de l’insurrection de 1916 à Dublin, où il y a eu la fusion d’une milice ouvrière et des détachements armés patriotes qui avaient une idéologie nationaliste petite-bourgeoise. Donc les républicains aujourd’hui se disent socialistes, ils se définissent comme un mouvement de libération national ».

De son côté, l’Empire britannique, concomitamment avec les ‘accords du Vendredi Saint’, a inauguré le long gouvernement de Tony Blair par les ‘dévolutions’, c’est-à-dire le retour d’institutions autonomes en Écosse (1997) et au Pays de Galles (1999), et l’intégration dans le ‘système UK’ des forces nationalistes bourgeoises (Scottish National Party (SNP), Plaid Cymru etc.). Ces réformes, comme le Vendredi Saint et, dans une vision beaucoup plus large, comme les accords d’Oslo sur la Palestine (1993), la ‘transition’ sud-africaine (1990-95) ou les divers ‘accords’ et ‘réconciliations nationales’ en Amérique latine à la même époque, s’inscrivent dans un vaste contexte de ‘ravalement de façade’ des impérialismes occidentaux, principalement anglo-saxons, consécutivement à leur victoire sur l’URSS révisionniste et à la restauration capitaliste en Chine.

pff-jubile-imgTel est le panorama que l’on peut dresser en cette fin d’année 2012. En Angleterre, où la lutte des masses du peuple n’a jamais été à un très haut niveau révolutionnaire depuis le début du 20e siècle, et a de plus – et du coup – subi la dure défaite des ‘années Thatcher’, on observe depuis le début de la décennie un regain de radicalité, avec des mobilisations étudiantes d’une violence jusque là inconnue ; et bien sûr les émeutes prolétariennes d’août 2011, avec pour pointe avancée les colonies intérieures (bien que des personnes de toutes ‘couleurs’ y aient participé), là encore un ‘tremblement de terre’ qui a fait vaciller l’État britannique sur ses bases qu’il croyait solides. En Irlande, le mouvement de libération nationale et sociale se relève lentement du ‘coup de poignard’ de la trahison provo des années 1990, mais la crise qui ravage l’île au Nord comme au Sud, faisant s’écrouler le mythe du ‘tigre celtique’, apporte de l’eau au moulin des ‘dissidents’, dont l’activité militaire reprend du ‘poil de la bête’. En Écosse et au Pays de Galles, les courants nationalistes bourgeois et petits-bourgeois ont été ‘intégrés’ à la construction ‘Royaume-Uni’ par les ‘dévolutions’ de london-riots6la fin des années 1990, le SNP venant même de remporter les élections dans cette nation constitutive, ouvrant la voie à un possible référendum d'indépendance (ici un article du NPA, pas inintéressant d'un point de vue factuel) ; néanmoins, des courants indépendantistes ‘républicains-socialistes’, ainsi que des groupes marxistes conscients de la question nationale, émergent et se développent.

Quoi qu’il en soit, comme dans tout grand État impérialiste plurinational, le ‘pilote’ du processus révolutionnaire à travers la Guerre populaire est le prolétariat révolutionnaire avec son avant-garde organisée ; et les ‘campagnes’, moteur de la Guerre populaire prolongée, sont les ‘Périphéries’ qui sont, ici, très clairement les nations celtiques opprimées, leurs ‘représentants’ au sein des classes populaires d’Angleterre, et les colonies intérieures de travailleurs issus de l’ex-Empire colonial.
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[1] Un nouveau Reform Act de 1867 l’élargira à 2,25 millions (élargissement concernant uniquement l’Angleterre et le Pays de Galles…), un autre de 1884 (fixant le cens à 10£) à 5,5 millions, inégalement répartis entre les nations (2/3 des Gallois et des Anglais, 3/5 des Écossais, et seulement 1 irlandais sur 2).

[2] Autres passages : « Après que je me suis préoccupé, durant de longues années, de la question irlandaise, j'en suis venu à la conclusion que le coup décisif contre les classes dominantes anglaises (et il sera décisif pour le mouvement ouvrier du monde entier) ne peut pas être porté en Angleterre, mais seulement en Irlande. (…) L'Irlande est la citadelle de l'aristocratie foncière anglaise. L'exploitation de ce pays ne constitue pas seulement l'une des sources principales de sa richesse matérielle, en même temps que sa plus grande force morale. De fait, elle représente la domination de l'Angleterre sur l'Irlande. L'Irlande est donc le grand moyen grâce auquel l'aristocratie anglaise maintient sa domination en Angleterre même. D'autre part, si demain l'armée et la police anglaises se retiraient d'Irlande, nous aurions immédiatement une révolution agraire en Irlande. Le renversement de l'aristocratie anglaise en Irlande aurait pour conséquence nécessaire son renversement en Angleterre, de sorte que nous aurions les conditions préalables à une révolution prolétarienne en Angleterre »

La notion d’encerclement du centre par la périphérie semble ici commencer à être effleurée, mais dans une situation tout de même très particulière, coloniale en Europe même, avec les grandes plantations des landlords, une infime minorité (de l’ordre de 10%) de la population bénéficiant du droit de vote, etc.

Et un autre ‘grand’ argument anticolonial qui sera récurrent dans l’argumentaire marxiste de la première moitié du 20e siècle : « De plus, l'Irlande est le seul prétexte du gouvernement anglais pour entretenir une grande armée permanente qui, en cas de besoin, comme cela s'est vu, est lancée sur les ouvriers anglais, après avoir fait ses études soldatesques en Irlande » (circulaire du CG de l’AIT à la Fédération de Suisse romande, 1er janvier 1870).

[3] La ‘surpopulation’ est une notion bourgeoise, visant à ‘disculper’ le mode de production dominant des catastrophes humaines qu’il entraîne et de la misère en général, et qui n’a aucune existence réelle. Aucun territoire de la planète n’est ‘surpeuplé’ en soi : l’Irlande de 1845 ne comptait qu’un peu plus de 100 habitants au km², ce qui est moins que l’État français métropolitain (territoires européens) aujourd’hui, qui est l'un des moins denses d’Europe. Il n'y a ‘surpopulation’ que par rapport au niveau des forces productives et - surtout - au ‘frein’ à celles-ci que représente un mode de production et une organisation sociale donnée.


Par Servir_Le_Peuple - Publié dans : Théorie - Communauté : Communisme - maoïsme (.org)
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Lundi 10 décembre 2012 1 10 /12 /Déc /2012 15:00

 

Dans la ‘foulée’ de la longue étude menée sur la construction de l’État français moderne puis contemporain (12 et 3), SLP propose maintenant de procéder à une étude comparative du processus de construction politico-militaire de deux ou trois autres grands États européens.

Ceci nous semble, en effet, d’autant plus important qu’aujourd’hui, la conviction de SLP est qu’avec le niveau d’intégration économique continentale, un mouvement révolutionnaire du prolétariat pourrait difficilement être autre chose que continental, ce qu’il tendait déjà – fortement – à être en 1918-23, à la suite de la Révolution bolchévique ; même si évidemment, la loi marxiste du développement inégal (de la révolution, en l’occurrence) s’appliquera sans aucun doute au processus (avec des régions ‘bases rouges’ et des régions ‘bases noires’, bastions réactionnaires).

Pour commencer ce travail, SLP propose de se pencher sur le cas de l’État espagnol, grand voisin méridional de notre Hexagone. Cela parce que, comme on l’a déjà dit maintes fois ici, celui-ci – deuxième d’Europe occidentale par sa taille, après l’État français – renferme un GRAND NOMBRE (et une grande complexité) de questions nationales ; mais aussi, est celui où la CONSCIENCE PROLÉTARIENNE du problème, et son articulation avec la lutte de classe contre le Capital, est sans doute (en Europe) de loin la plus avancée.

Nous allons donc voir, dans cette perspective, 1°/ comment se sont formées les NATIONS qui peuplent actuellement la péninsule (avec la particularité, pour celle-ci, d’avoir longtemps abrité un puissant État musulman médiéval), 2°/ comment s’est construit l’ÉTAT MODERNE ‘espagnol’ et comment celui-ci a ensuite évolué en État contemporain, et 3°/ comment la lutte du prolétariat, à la tête des masses populaires, contre cet état de fait s’articule avec sa lutte de classe contre l’exploitation capitaliste.

 

1. LES PROCESSUS DE FORMATION NATIONALE

L’Hispania, dont tire son nom l’Espagne, était un ‘joyau’ de l’Empire romain, et la civilisation hispano-romaine fut brillante. Les populations ibériques préromaines furent profondément romanisées (ce sont peut-être les populations non-italiques qui le furent le plus), et aujourd’hui toutes les langues de la péninsule sont des langues latines, à l’exception du basque, qui est sans doute proche de la langue que parlaient les anciens Ibères, et s’est maintenu dans les vallées de l’ouest de la chaîne pyrénéenne (sur une aire beaucoup plus large que celle où il est parlé actuellement).

Puis, comme dans toute l’Europe et la Méditerranée, l’Empire romain s’effondra sous le poids de ses contradictions et des peuples germaniques et est-européens virent se fixer dans la péninsule, avec leur organisation gentilice dont le ‘mariage’ avec l’organisation sociale romaine et l’idéologie chrétienne donnera naissance au système féodal : les Suèves se fixent dans le Nord-Ouest (Galice, Asturies, nord du Portugal actuels), les Alains dans le centre-sud, les Vandales dans l’extrême-sud auquel ils donneront son nom d’Andalousie [carte], (Vandalusia, mais les arabo-imazighen feront ‘tomber’ le ‘V’ pour dire Andalus) ; puis (à partir de 418) Alains et Vandales sont dégagés par les Wisigoths (ils partent en Afrique du Nord), les Suèves se maintenant dans le Nord-Ouest tandis que le Nord repasse aux mains des populations ‘originelles’ vasconnes (basques) et cantabres [carte]. L’extrême-sud sera momentanément conquis par l’Empire byzantin (554-624). Ces populations cohabitent et, au fil des générations, fusionnent avec le ‘substrat’ hispano-romain (en tout cas, sa classe possédante). Et la période n’est pas (encore une fois, contrairement au mythe des ‘invasions barbares’ construit par les bourgeois des 18e-19e siècles, qui se vivaient en ‘nouveaux romains’) un ‘âge des ténèbres’ : le royaume des Wisigoths (qui perd en l’an 507 ses possessions au nord des Pyrénées, sauf la ‘Septimanie’ – côte languedocienne) est au contraire un très important ‘conservatoire’ arabo_andalou.jpgde l’héritage civilisationnel antique ; rôle qui sera ensuite repris… par les ‘Maures’, coalition d’Arabes et d’Imazighen (‘berbères’) musulmans qui débarquent en 711 dans l’extrême-sud, conduits par l’émir Tariq ibn Zyad. Car là est la dernière – et fondamentale – invasion de la péninsule, déterminante, indissociable des processus de formation nationale ET étatique, tant par la civilisation (la plus brillante de l’époque en Europe et Méditerranée occidentale) qu’elle installera pour plusieurs siècles, transmettant aux langues locales (le castillan, surtout) un nombre considérables de mots et de phonèmes qui leur sont propres, que par le processus de reconquête catholique contre elle, qui se déroulera, du Nord vers le Sud, pendant plus de 7 siècles.

Il faut bien comprendre ce processus. Lorsque les arabo-imazighen ont conquis la péninsule, à la faveur des contradictions entre noblesse wisigothe catholique et noblesse wishigothe arienne (celle-ci se ralliant alors massivement à l’islam), ils se désintéressèrent des régions peu propices à leur agriculture ‘traditionnelle’ (méditerranéenne), c'est-à-dire les régions pyrénéennes (Navarre/Euskadi, Ribagorza et Aragon, Haute-Catalogne) et de la côte nord-atlantique (Cantabrie, Asturies, Galice), où le ‘parti catholique’ wisigoth et ibéro-romain se réfugia. Elle y amena (ou renforça) vraisemblablement la langue latine hispano-romane (encore, sans doute, peu différenciée), car il est probable que ces régions, peu romanisées sous l’Empire (toujours à cause de leur climat), parlaient encore des langues celtiques, ibériques ou celtibériques, comme dans l’ouest des Pyrénées où s’est maintenu l’euskara.

C’est de ces territoires que fut lancée, dès le 8e siècle, la Reconquista : à la fin du 10e siècle, tous les territoires (sommairement) au nord du Douro et de l’Èbre sont ‘reconquis’ ; au milieu du 12e, tous les territoires au nord du Tage, des monts Ibériques et du delta de l’Èbre ; et en l’an 1300 ne restent plus que le sud et l’est de l’Andalousie actuelle (l’émirat de Grenade, jusqu’en 1492).

Et c’est au cours de  ce processus que se sont forgées les nations ibériques actuelles :

- au Nord, les nations ‘point de départ’ de la ‘reconquête’ : Pays basque, Cantabrie, Asturies, Galice.

- à partir des vallées pyrénéennes centrales et orientales, en ‘déroulant’ vers le sud : nation aragonaise et nation catalane ; leurs ‘branches’ méridionales (pays valencien, région de Teruel, Baléares) se distinguant par une arabité plus tardive, jusqu’à la fin du 12e, ou milieu du 13e siècle (‘particularisme’ vis-à-vis des terres au nord de l’Èbre, largement ‘reconquises’ en l’An 1000). Entre (sommairement) le milieu du 11e siècle et le milieu du 13e, ces deux nations (réunies en 1137 en un même royaume) ont également la particularité d’avoir connu une brillante symbiose avec la civilisation occitane (au nord des Pyrénées) : les comtes de Barcelone, puis la Couronne d’Aragon, sont en effet maîtres de la Provence, du Gévaudan (Lozère) et de Millau, des Comminges, de Foix et de Carcassonne, et sont des alliés et exercent une influence certaine sur les comtes de Toulouse et leurs vassaux (qui tiennent le reste de l’Occitanie centrale et provençale). C’est une coalition Aragon-Toulouse-Foix-Comminges, commandée par le roi d’Aragon, qui est écrasée à Muret en 1213 par Simon de Montfort, amenant l’annexion ‘française’ de l’Occitanie centrale (un peu plus tard, la Provence sera retirée à l’Aragon-Catalogne et donnée au frère de ‘saint’ Louis, début de l’annexion française de la région). Aujourd’hui, l’occitan et le catalan sont des langues sœurs, quasi-jumelles, et l’aragonais est largement compréhensible pour un Occitan ou un Catalan.  

navas de Tolosa- depuis les territoires au sud de la chaîne cantabrique, peu arabisés et rapidement reconquis (9e-10e siècles) par la Galice, les Asturies et la Cantabrie, en ‘déroulant’ là encore vers le sud : nation portugaise (à partir de la région de Porto-Braga-Bragance, atteignant l’Algarve en 1249, on peut considérer qu’il y a deux ‘branches’ à cette nation, au nord et au sud du Tage) ; nation léonaise (autour de la ville de León, dont les rois asturiens font leur capitale en 914, et jusqu’à Salamanque à la fin du 11e siècle) ; et bien sûr la nation castillane, qui démarre d’un petit comté autour de Burgos au 10e siècle, atteint la chaîne centrale vers l’An 1000, puis Tolède en 1085 et finalement la Sierra Morena à la fin du 12e siècle (on distingue Vieille-Castille au nord de la chaîne centrale et Nouvelle-Castille au sud).

- tout au Sud, les nations mozarabes (de musta’rib, مستعرب, qui signifie ‘arabisé’), d’arabisation profonde et tardive, ‘reconquises’ pour beaucoup au 13e siècle après Navas de Tolosa, l’extrême-sud (émirat de Grenade) résistant jusqu’en 1492, et la population morisque jusqu’au 17e siècle : Andalousie, Murcie, Estrémadure, dans une certaine mesure la Mancha (sud de la Nouvelle-Castille). L’arabité tardive fait aussi, on l’a dit, la ‘spécificité’ valencienne et baléare au sein de la nation catalane (et celle du sud de la nation aragonaise).

- enfin, loin de la péninsule, au large du Sahara occidental, les îles Canaries : de population amazighe guanche et connues des navigateurs de l’Antiquité, elles sont ‘redécouvertes’ au 14e siècle et colonisées à partir du 15e. C’est la nation canarienne.

Telles sont les nations qui habitent encore, à ce jour, la péninsule ibérique, c'est-à-dire l’État dénommé ‘Espagne’ et le Portugal.

 

2. LA CONSTRUCTION POLITICO-MILITAIRE ÉTATIQUE

La ligne directrice dominante de ce processus est la Reconquista menée par les royaumes chrétiens contre le ou les royaume(s) musulmans ‘maures’. Ce qui, bien entendu, n’empêche nullement les royaumes chrétiens de se battre entre eux (ou de connaître des guerres civiles), tout comme les musulmans de leur côté (épisodes dit de taïfa, 1031-1085/1112, 1145-1163/1203 et 1224-1266). Mais globalement, les fusions politiques féodales qui déboucheront sur le royaume d’Espagne se feront plutôt pacifiquement (par mariage, en général), comme s’il y avait une ‘solidarité post-wisigothe’ des familles régnantes, contrairement à la ‘France’ où c’est par le fer que les Capétiens constitueront leur domaine.

6_EspagneReconqueteXIII.jpgLe royaume de León, héritier du royaume des Asturies qui fixe en 914 sa capitale dans cette cité reconquise, comprend en l’An 1000 les actuelles Asturies et Galice, et le pays léonais (provinces de León, Zamora et Salamanca). En 1037, il fusionne avec un ancien petit comté établi autour de Burgos (comprenant aussi la Cantabrie), qui s’est étendu vers le Sud jusqu’au-delà du Douro et s’est érigé en royaume : la Castille. Cette unité se fera et défera à maintes reprises par la suite, mais deviendra définitive en 1230. C’est cette entité (surtout dans ses périodes d’unité, évidemment) qui réalisera le ‘gros’ de la Reconquista, depuis le Douro jusqu’au détroit de Gibraltar, ‘achevant’ l’Espagne musulmane en prenant Grenade en 1492 (et, par la suite, c’est à elle que seront ‘juridiquement’ rattachées les ‘découvertes’ d’outre-mer, en particulier les Amériques). Sa ‘composante dominante’ est le León jusqu’au milieu du 12e siècle, puis devient progressivement la Castille : c’est le castillan (et non le léonais) qui sera imposé aux territoires reconquis vers le Sud (‘Nouvelle-Castille’, Estrémadure, Andalousie, Murcie).

Au Nord-Est, c’est en 1137 que le comté devenu royaume (1035) d’Aragon fusionne, par mariage de l’héritière du trône, avec le comté de Barcelone. De pair, ils conquerront sur les ‘Maures’ la région valencienne (qui deviendra ‘royaume de Valence’, subsistant juridiquement… jusqu’au 18e siècle) et les Baléares (érigées en ‘royaume de Majorque’ autonome, parfois en conflit avec la Couronne aragonaise, de 1229 à 1349 ; il subsistera lui aussi ‘sur le papier’ jusqu’en 1716). Ils se ‘partagent les tâches’ : l’Aragon tient l’appareil politico-militaire, tandis que la Catalogne (avec ses États généraux, les Corts, et son ‘gouvernement général’, la Generalitat) assure le rayonnement économique et culturel de l’entité sur toute la Méditerranée occidentale : jusqu’à la conquête capétienne du 13e siècle, le royaume domine (politiquement, économiquement et/ou culturellement) l’Occitanie centrale et provençale, puis à partir de la fin du 13e siècle c’est l’Empire arago-catalan qui comprend, outre l’Aragon et la Catalogne, Valence et les Baléares, la Sardaigne, l’Italie du Sud et la Sicile (territoires qu’il apportera à l’Espagne unifiée).

reconquista_0.jpgEn 1479, par le mariage d’Isabelle Ière de Castille et Ferdinand II d’Aragon, les deux couronnes sont réunies, et achèvent ensemble la Reconquista par la conquête de l’émirat de Grenade : C’EST LA NAISSANCE DU ROYAUME D’ESPAGNE COMME ÉTAT MODERNE.

Au final, c’est seulement le royaume de Navarre (pourtant un des principaux initiateurs de la Reconquista), centré sur la nation basque, et qui dans le premier tiers du 11e siècle (Sanche III le Fort) s’étendait, outre l’Euskal Herria, sur le Haut-Aragon, la Rioja, la Cantabrie et le comté de Castille (région de Burgos), qui sera l’objet d’un grignotage de plusieurs siècles ; aussi bien par le Nord (Aquitaine, puis Anglais et Capétiens) que par le Sud (Aragon et Castille), avant de disparaître en 1512, annexé par le royaume 'espagnol’ de ‘Castille et Aragon’. Une unique province basque du Nord, la Basse-Navarre, conservera alors le ‘souvenir’ du royaume sous la maison d’Albret ; son dernier roi, Henri III de Navarre (1572), deviendra… ‘roi de France et de Navarre’ sous le nom d’Henri IV, en 1589.

500px-Columbus_Taking_Possession.jpgConcomitamment à ces évènements, survient un évènement historique d’une importance sans précédent, qui va bouleverser l’histoire de l’humanité : la ‘découverte’par le capitaine génois Christophe Colomb (au service de Ferdinand et Isabelle), la conquête et la colonisation des AMÉRIQUES. Le royaume castillo-aragonais avait commencé, comme son voisin portugais, à se lancer dans la navigation lointaine (explorant les côtes de l’Afrique jusqu’au Sénégal, ‘redécouvrant’ les Canaries etc.). À cette époque, la ‘première puissance mondiale’ apparaissait comme étant l’Empire ottoman, qui avait pris Constantinople en 1453 et rétabli à son profit le Califat islamique. Mais celui-ci, ‘paradoxalement’, va ainsi se tirer ‘une balle dans le pied’ : en coupant la route terrestre vers l’Inde et la Chine (la fameuse route de la soie), il va pousser les Européens, et notamment ceux de la péninsule ibérique, à rechercher une route maritime vers celle-ci. Les Portugais cherchent le contournement de l’Afrique par le sud, et en 1488 Bartolomeu Dias franchit la pointe conquista-mexico-1australe extrême de celle-ci, le cap de Bonne Espérance. Les ‘Espagnols’, eux, ont une autre idée : ‘couper droit’ vers l’Ouest et, logiquement, puisque la Terre est ronde, l’on devrait atteindre en quelques semaines ou quelques mois... les Indes ou la Chine. C’est ainsi qu’est ‘découvert’ le ‘Nouveau Monde’ (auparavant, des Scandinaves, des Celtes et des Basques en avaient touché les côtes du nord-est, mais n’y avaient pas fait souche), dont il faudra plusieurs années encore pour réaliser qu’il s’agit d’un nouveau continent inconnu, et non de l’Extrême-Orient. Un évènement aussi important pour l’humanité, à l’époque, que si l’on découvrait aujourd’hui une nouvelle planète habitée ; et qui lancera réellement (à travers la colonisation et l’exploitation de ce continent) ce que les marxistes appellent classiquement ‘l’accumulation primitive’ du Capital : en réalité, le ‘boom’ économique du capitalisme (qui existait déjà depuis trois ou quatre siècles), qui le fera balayer les dernières scories féodales, et débouchera sur les révolutions bourgeoises et la révolution industrielle.

ChQuintLa conquête et la colonisation des Amériques (pratiquement achevée au milieu du 16e siècle) va être, la Reconquista terminée, le formidable ciment de cette construction politique plurinationale que l’on nomme désormais ‘Espagne’. Une pluri-nationalité qui est d’ailleurs, à l’époque, totalement reconnue : Charles Quint, qui hérite du trône en 1516, s’il y met peu les pieds (héritier des Habsbourg d’Autriche et de l’Empire bourguignon, il vit surtout à Gand, en Belgique actuelle), dira ainsi de l’Espagne qu’elle est ‘un ensemble de peuples, réunis pour l’accomplissement de destinées universelles’. L’Hispanité devient alors le grand mythe fondateur de l’État, sa principale ‘idéologie-ciment’, dont Franco (centralisateur espagnoliste autoritaire) usera encore dans les grandes largeurs au siècle dernier ; et encore aujourd’hui, la fête ‘nationale’ est le 12 octobre, jour de la ‘découverte’ des Amériques par Colomb.

1008850-Philippe_II_dEspagne.jpgLe jeune royaume est alors la première puissance planétaire de l’histoire, c’est le ‘Siècle d’Or’ de ‘l’Empire sur lequel le Soleil ne se couche jamais’. À la mort de Charles Quint, son fils Philippe II récupère l’héritage ‘espagnol’ (ainsi que le Portugal, pays de sa mère, annexé en 1580) et bourguignon (Pays-Bas, Franche-Comté), tandis que son frère Ferdinand, déjà archiduc d’Autriche, récupère l’héritage germanique (la couronne du Saint-Empire).

Mais ce ‘Siècle d’Or’ ne durera pas : on le considère, généralement, comme achevé en 1648, avec le grand traité européen de Westphalie, qui met fin à la Guerre de Trente Ans. Les raisons matérialistes en sont connues : l’‘Espagne’ a découvert les Amériques par hasard, ‘sur un coup de bol’ ; mais elle a appliqué à ces immenses territoires une colonisation de pillage à courte vue, ne cherchant Galions-Veracruz_04.gifpas une véritable mise en valeur comme ce qu’ont fait les colons anglais ou hollandais (et dans une moindre mesure, ‘français’) en Amérique du Nord, aux Caraïbes et en Asie. Elle n’en a pas profité, non plus, pour DÉVELOPPER une métropole qui était, à la fin du 15e siècle, très arriérée d’un point de vue capitaliste (sauf les terres catalanes) ; ceci d’autant plus que Charles Quint, flamand de cœur, fera surtout profiter les ‘Pays-Bas’ (Benelux actuel), déjà - eux - très développés, de la richesse ainsi accumulée.

Au nom du catholicisme, autre ‘ciment idéologique’ essentiel de la monarchie, on expulse et massacre les juifs (1492), les musulmans, puis les ‘marranes’ et les ‘morisques’ (juifs et musulmans convertis de force, mais continuant à pratiquer secrètement leur religion), et on écrase dans l’œuf la Réforme protestante : bref, toutes les forces porteuses d’un esprit capitaliste un peu avancé.

C’est donc, du point de vue du développement capitaliste, un pays extrêmement arriéré qui règne sur le premier empire colonial au monde (auquel s’adjoint en 1580 l’Empire portugais, immense lui aussi).

800px-Battle_of_Gibraltar_1607.jpgL’Empire 'espagnol’ recule inexorablement en Europe. Le Portugal, royaume indépendant (et uni-national) depuis le 12e siècle, résiste à la domination castillane : il reconquiert son indépendance en 1640. Aux Pays-Bas, les provinces du Nord (les Pays-Bas actuels, ou ‘Hollande’) se soulèvent dans une révolution bourgeoise (et aristocrate-moderniste) sous le drapeau de la Réforme calviniste : dès 1580, elles sont indépendantes de fait (‘République des Provinces-Unies’), bien que cette indépendance (comme celle du Portugal) ne soit officiellement ‘sanctionnée’ qu’au traité de Westphalie, en 1648.

Les possessions sont également grignotées par la ‘France’ (actuel Nord-Pas-de-Calais, Franche-Comté, Roussillon) ; puis, lorsque le petit-fils de Louis XIV (héritier par sa grand-mère du trône ‘espagnol’) devient roi sous le nom de Philippe V de Bourbon, par la coalition anti-française de la Guerre de Succession d’Espagne (1701-14) : au traité d’Utrecht, qui y met fin, les ‘Pays-Bas’(Belgique), Naples et la Sicile passent à l’Autriche (les deux derniers seront cependant récupérés en 1738, mais la perte des Pays-Bas est le ‘coup de grâce’), et la Sardaigne au Piémont-Savoie (qui devient l’État le plus puissant d’Italie du Nord, et réalisera l’Unité italienne au siècle suivant).

Cette Guerre de Succession (et le changement dynastique qui en est à l’origine) marquent un véritable tournant dans l’histoire de l’État espagnol ; et la naissance de deux phénomènes structurels de l’État espagnol jusqu’à aujourd’hui.

Philippe_V_roi-espagne.jpgD’abord, la montée sur le trône d’un petit-fils de Louis XIV scelle une alliance de sang indéfectible du royaume espagnol avec l’État moderne français, ‘ennemi héréditaire’ encore quelques décennies plus tôt. Mais une alliance qui, de par le développement inégal des forces productives et la supériorité de celles-ci en ‘France’, fait que la monarchie espagnole devient en réalité la vassale de sa cousine française. Son Empire colonial devient un ‘relais’ de l’Empire français ; ainsi, lorsque la France perd la Guerre de Sept Ans (1756-63) face à l’Angleterre, elle perd la quasi-totalité de son ‘bel’ Empire colonial, mais la Louisiane est simplement ‘remise’ à l’Espagne : une ‘sanction’ qui n’en est pas une, la Louisiane reste française de facto. Cette situation perdure après la Révolution bourgeoise en ‘France’, et même à l’époque impérialiste des monopoles : c’est ainsi que Paul Lafargue, gendre de Marx et introducteur du marxisme en ‘France’, est né en 1842 à Cuba (alors colonie 'espagnole'), d’un couple de ‘français’ (bordelais) qui y étaient installés ; que le Maroc sera tranquillement ‘partagé’ entre les deux pays dans les années 1900 (et la ‘France’, avec Pétain, viendra en 1925 prêter main forte à son malheureux vassal, malmené par les Berbères du Rif) ; ou que la Guinée équatoriale (colonie espagnole) sera toujours de fait un ‘appendice’ du Gabon, et fait aujourd’hui totalement partie de la Françafrique (avec le franc CFA etc.). De même, si l’on compare sur ces trois siècles, jusqu’à la fin du 20e, l’évolution politique de l’État espagnol et de son grand voisin du Nord, les parallèles sont saisissants. Même sous la Révolution bourgeoise hexagonale, l’Espagne, qui reste une monarchie absolue, n’est en guerre contre la ‘France’ révolutionnaire que deux ans (1793-95 sous la Convention et la Terreur, après l’exécution de Louis XVI) ; elle redevient ensuite son alliée. Et malgré l’aide décisive que lui aura apporté Hitler, et les supplications de ce dernier, Franco restera neutre en 1940 et refusera catégoriquement d’entrer en guerre contre la ‘France’ (en avançant volontairement des revendications territoriales inacceptables pour les nazis, qui devaient aussi ménager Vichy).

Le Portugal, au demeurant, connaîtra après le traité d’Utrecht la même situation, mais vis-à-vis de l’Angleterre, comme l’expose bien Lénine dans L’Impérialisme.

260px-Decreto-nueva-planta-reino-mallorca.jpgEnsuite, c’est juste à la sortie de la Guerre de Succession (et alors qu’une grande partie des aristocraties et des bourgeoisies des différentes nations, en particulier en Aragon et Catalogne, avaient soutenu le prétendant habsbourgeois au trône), que suivant le ‘modèle’ de ses cousins d’outre-Pyrénées, Philippe V de Bourbon va mener une politique de centralisation autoritaire à travers les Décrets de Nueva Planta (‘nouvelle base’, 1707-14). Jusque là, en effet, s’il y avait bien un royaume d’Espagne ou ‘des Espagnes’ (on employait généralement le pluriel), la Castille-León et l’Aragon-Catalogne continuaient à former des entités juridiques distinctes, avec leurs Cortes et leurs gouvernements distincts, leurs lois et coutumes propres (fueros) etc. ; de même, continuaient à exister sur le papier le ‘royaume de Valence’, le ‘royaume de Majorque’, la 'principauté des Asturies', le ‘royaume de Navarre’ etc. etc., voire même le ‘royaume de Grenade’ (présent sur le blason de la monarchie, encore aujourd’hui sur l’écusson du drapeau ‘espagnol’). On parlait, pour désigner ce système, de polysynodie. Il y avait ‘les Espagnes’, unies par leur souverain commun, la défense du catholicisme et leur ‘destinée universelle’ d’outre-mer. Tout cela cesse d’exister ; sauf en Navarre et dans les ‘Vascongadas’ (les trois autres provinces basques : Bizkaia, Gipuzkoa et Alava), où les assemblées et les fueros locaux sont maintenus jusqu’à l’époque isabellienne (années 1830-40).

Est-ce un hasard ? Les terres et les populations qui se sont montrées ‘déloyales’ à Philippe V sont celles où, déjà à la constitution du royaume, le développement (capitaliste) des forces productives était le plus avancé : les terres catalanes...

DE FAIT, la centralisation castillane qui se met alors en place va devenir l’élément essentiel du ‘système espagnol’ jusqu’à nos jours, encore plus à travers l’époque des révolutions bourgeoises et - fondamentalement - lorsque la péninsule, comme le reste du monde, entrera (dans le dernier tiers du 19e siècle) dans l’époque de la révolution prolétarienne. Un système que l’on peut, finalement et en dernière analyse, qualifier de ‘Sainte Alliance miniature’. En effet, en terme de niveau des forces productives et de développement de la classe révolutionnaire (bourgeoisie, puis prolétariat), l’‘Espagne’a une structure en ‘donut’ : les régions économiquement avancées, avec la plus importante bourgeoisie et (par suite) le plus important et conscient prolétariat, sont sur le pourtour, sur les côtes atlantiques et méditerranéennes. Au centre géographique exact (la ville fut choisie précisément pour cela, au 16e siècle), il y a la métropole madrilène, centre industriel et d’affaires, avec également un important prolétariat. Mais tout autour, sur des centaines de kilomètres... c’est le ‘vide’ économique, un immense plateau agro-pastoral, la Meseta (Vieille- et Nouvelle-Castille, León), à laquelle on peut ajouter la vallée de l’Èbre en amont de Saragosse, y compris le sud d’Euskal Herria : un monde rural traditionnel, encadré par la propriété foncière et l’Église, aux mentalités politiques conservatrices (mais où le patriciat grand-bourgeois madrilène peut impulser un peu de progressisme quand même). Et c’est, pourtant, au contraire de tous les grands États modernes/contemporains, ces territoires, les plus arriérés économiquement (encore aujourd’hui, et très nettement jusqu’aux années 1970), qui tiennent l’appareil politico-militaire 'Espagne’ ; exactement comme la Russie et l’Autriche-Hongrie guardiacivildans le système européen de la ‘Sainte Alliance’, entre 1815 et 1848. Car ils sont en réalité, sous la coupe de leur aristocratie qui a suivi la ‘modernité’ en traînant des pieds et de leur bourgeoisie oligarchique, et bien sûr de l’Église catholique, une masse de manœuvre pouvant ‘voler à la rescousse’ de la grande bourgeoisie ‘du pourtour’, lorsque (hier) la révolution bourgeoise se faisait un peu trop ‘radicale’ (sous l’influence d’éléments petits-bourgeois), et (aujourd’hui et depuis la fin du 19e siècle) lorsque se lève le vent de la révolution prolétarienne. Le ‘système Espagne’ est en réalité un ‘cartel’ d’oligarchies (grand-bourgeoises et aristocrates ‘modernisées’), avec leurs ‘centres’ sur tout le pourtour (Barcelone, Bilbao, Santander, Oviedo-Gijón, la Corogne, le triangle Séville-Cadix-Málaga, Murcie-Carthagène, Valence) plus Madrid, et dont l’armée de secours est la Meseta et la haute vallée de l’Èbre, (semi-)féodales, cléricales et arriérées. Bien sûr, tout cela ne va pas sans contradictions (parfois explosives) entre ces ‘centres’ de pouvoir, et ne se vérifie pas exactement à chaque épisode de l’histoire péninsulaire ; mais la tendance fondamentale est celle-ci.

Tutelle de la ‘France’ (très nette jusqu’aux années 1970 voire 1980) et centralisation castillane autoritaire dans un système de ‘mini Sainte Alliance’ : telles sont les deux spécificités fondamentales de la réalité politique ‘Espagne’. Si l’on ne comprend pas cela, on ne peut strictement rien comprendre à l’‘Espagne’des 300 dernières années (autrement dit, de l’époque des révolutions bourgeoises et de l’époque de la révolution prolétarienne).

À ce stade, donc, avec les Décrets de Nueva Planta, l’on peut considérer que la construction de l’‘Espagne’comme État moderne est parachevée (... sous la ‘suzeraineté’ de l’État moderne ‘français’ voisin).

La mutation de l’État moderne espagnol en État contemporain est un processus que l’on peut faire débuter sous le règne de Charles IV, contemporain de la Révolution bourgeoise française (et successeur du ‘despote éclairé’ Charles III), et s’achever à l’avènement d’Alphonse XII (1874), qui promulgue une Constitution et met fin aux guerres carlistes (1876). Cette période va ‘brouiller’ quelque peu ce qui vient d’être exposé plus haut, car pour le coup, le système de ‘Sainte Alliance’ conservatrice sous la botte castillane va entrer en contradiction avec l’autre aspect, la tutelle de la ‘France’ qui est à cette époque le ‘phare’ et le ‘métronome’ des bouleversements politiques mondiaux. Pour faire simple, -Espagne-1748.jpgil suffira de dire de regarder vers le Nord : une ‘France’ conservatrice, c’est (quasi simultanément) une ‘botte castillane’ qui agit dans un sens conservateur ; une ‘France’ libérale, ‘progressiste’, c’est une Castille qui pousse l’‘Espagne’sur le chemin de la modernité capitaliste.

Lorsque, donc, éclate la Grande Révolution bourgeoise ‘française’ en 1789, Charles IV de Bourbon vient de monter sur le trône (1788). Il reste au début passif, voire bienveillant envers les évènements qui se déroulent au nord des Pyrénées : fils du ‘despote éclairé’ Charles III, il est lui-même un monarque ‘libéral’. Il ne se joint pas à la coalition absolutiste qui, en avril 1792, déferle sur la ‘France’ révolutionnaire. Il n’entre en guerre contre elle qu’au début 1793, lorsque la Convention fait guillotiner Louis XVI : cette fois, le symbole va beaucoup trop loin pour toute tête couronnée qui se respecte ; mais ses armées ne joueront pas un rôle militaire décisif. Lorsque la ‘folie’ jacobine est enfin conjurée, en 1795, il redevient son allié – indéfectible. C’est une escadre ‘franco’-‘espagnole’ qui affrontera, par exemple, la flotte anglaise de Nelson à la célèbre bataille navale de Trafalgar. En réalité, Charles IV est un monarque ‘faible’, sous l’influence d’un parvenu, le ‘favori’ Manuel Godoy, favorable à la révolution bourgeoise française.

Napoléon, premier consul depuis 1799 et auto-couronné empereur en 1804, peut donc penser que le ‘vassal’ du Sud va tranquillement ‘évoluer’, en ‘suivant le mouvement’ de la Grande Révolution bourgeoise qu’il est en train de répandre à travers toute l’Europe. Mais les choses piétinent, notamment face à l’opposition de l’héritier Ferdinand, farouche contre-révolutionnaire, traditionnaliste, Goya3mayoabsolutiste et partisan de Louis XVIII. Suite à un coup de force que tente celui-ci, avec l’appui de l’aristocratie conservatrice, contre son père et Godoy, Napoléon dépose tout ce beau monde (expédié en France) et installe directement son propre frère aîné, Joseph Bonaparte, sur le trône. Celui-ci commence immédiatement à prendre les ‘mesures’ révolutionnaires bourgeoises (refonte de l’administration, du droit etc.) que son cadet a déjà imposé à la ‘France’ et à une bonne partie de l’Europe. Mais cette fois, la ‘suzeraineté’ française se fait beaucoup trop ‘concrète’ : c’est clairement une occupation étrangère. La réaction nationaliste est unanime, panibérique. Au Nord et à l’Ouest, elle est conservatrice, traditionnaliste, catholique, hostile aux ‘idées nouvelles’ et aux ‘réformes’ bourgeoises importées par les ‘Français’ ; au Sud et à l’Est, en revanche, elle est libérale, parfois même libérale ‘avancée’ (mais ‘hispaniste’, hostile à la domination étrangère), et adopte en 1812 la Constitution de Cadix – qui deviendra le ‘Graal’ des libéraux et des progressistes pour plus d’un siècle. Avec l’appui du ‘suzerain’ britannique, le Portugal résiste aux assauts napoléoniens. Les cinq ans de conflit qui s’ensuivent sont véritablement le ‘Vietnam’ de Napoléon, aux affrontements ‘conventionnels’ avec les troupes anglo-portugaises et ‘espagnoles’ bourbonistes s’ajoutant une guerre de guérilla (le terme naît à cette occasion) ; l'Empereur reconnaîtra lui-même avoir sans doute plus perdu la guerre en ‘Espagne’ qu’en Russie.

ferdinandVII.jpg De retour sur le trône, Ferdinand (VII) balaye d’un revers de main la Constitution de Cadix que lui présentent les libéraux : il entend régner en monarque absolu et ‘très catholique’, et arrime son régime de terreur blanche à la Sainte Alliance de Metternich et à la Restauration française de Louis XVIII, qui l’aide, en 1823, à écraser le soulèvement andalou constitutionnaliste de Riego (celui-ci devient un martyr et un mythe de la gauche bourgeoise ibérique). Mais en 1830, la Restauration cède la place à la Monarchie libérale de Juillet, et Ferdinand meurt en 1833. Lui succède sa fille Isabelle, âgée de… 3 ans. La Monarchie de Juillet, épaulée par l’autre ‘puissance libérale’, l’Angleterre (qui a plus combattu l’expansionnisme de la Révolution française que ses idées en elles-mêmes), va imposer à la régente Marie-Christine et à son aide de camp, Espartero, de ‘moderniser’ le pays en brisant les résistances aristocratiques, cléricales, et des derniers fueros : les fueros ‘basco-navarrais’, épargnés par les Décrets de Nueva Planta. Ces forces (aristo-cléricales et basques) vont alors soutenir le frère de feu Ferdinand VII, Charles, prétendant au trône (en invoquant l’impossibilité pour Primera_Guerra_Carlista.jpgune femme de régner…) : c’est la première guerre carliste (1833-46), dans laquelle la France et l’Angleterre (avec son ‘vassal’ portugais) interviennent en faveur des modernistes isabellistes, qui remportent finalement la victoire. Une Constitution de 1812 ‘édulcorée’ est adoptée (1837).

La politique intérieure du royaume suivra alors les ‘coups de barre’ à ‘gauche’ ou à ‘droite’ de Paris, sous la conduite de caudillos militaires tantôt ‘libéraux-progressistes’ (Espartero, Prim, Serrano), tantôt ‘modérés-conservateurs’ (Narvaez, O’Donnell). Lorsqu’un pronunciamiento libéral (Prim et Serrano) dépose finalement Isabelle II en 1868 – peut-être à la faveur de l’évolution très libérale du Second Empire à ce moment-là ; Napoléon III réussit à ‘placer’ sur le trône un prince allié, Amédée de Savoie, fils du roi d’Italie (bien que les putschistes aient envisagé, un temps, de couronner un Hohenzollern, ce qui ‘nourrira’ le contentieux franco-prussien pré-1870).

Dans le contexte de ‘flou artistique’ qui règne à Paris, entre monarchistes et républicains, après la défaite de 1871 et la chute de l’Empire, la guerre carliste reprend, chaque camp ‘français’ soutenant son ‘champion’ : le prétendant carliste parvient à contrôler un tiers du territoire étatique. Il y aura à ce moment-là une ‘1ère République’ (1873-74), mais c’est en réalité une junte militaire libérale d’urgence, suite à la démission précipitée d’Amédée. Lorsque les choses, en ‘France’, commencent à se ‘décanter’ en faveur des républicains modérés (les jeunes monopoles ont choisi leur camp), le carlisme perd du terrain ; finalement, l’héritier légitime, alfonso_xii1.jpgAlphonse XII, est couronné (1874), met fin à la guerre carliste et proclame une nouvelle Constitution – encore une fois, du ‘1812 édulcoré’ (1876). Ayant ‘présenté sa candidature’, aux Cortes de l’oligarchie et à la junte ‘républicaine’, comme celle d’un ‘’prince catholique, espagnol, constitutionnaliste, libéral et désireux de servir la nation’’, il reçoit le titre de Pacificateur. À ce stade (ère alphonsine, 1874-1931), on peut considérer qu’est achevée la mutation de l’’Espagne’ en État contemporain : une monarchie libérale, constitutionnelle, avec un Parlement (Cortes) où s’affrontent des libéraux et des conservateurs ; et… totalement en phase avec la ‘république des notables’, du ‘juste milieu’, qui règne alors à Paris. Cette période voit une première grande phase de modernisation capitaliste du pays – et, à vrai dire, sa première véritable révolution industrielle.

Porté par cette conjoncture économique favorable (malgré la grave crise de la perte des dernières colonies, face à l’impérialisme US, en 1898), le régime ‘gère’ efficacement les contradictions au sein de la classe dominante, qu’elles soient nationales ou ‘progressistes’/conservateurs.

barcelona1900Mais le capitalisme mondial est entré, en même temps que se parachevait l’État contemporain, dans l’époque des crises générales du capitalisme et des monopoles, et donc, dans l’époque de la révolution prolétarienne : le mouvement ouvrier, prolétaire rural et paysan-pauvre se développe à grande vitesse ; le Parti socialiste (PSOE) naît en 1879, tandis que se développe (surtout en Catalogne industrielle et dans le prolétariat/semi-prolétariat rural du Sud) un mouvement anarcho-syndicaliste qui devient en 1910 la CNT. De leur côté, prises entre la classe dominante (qui a trouvé son équilibre) et ce mouvement ouvrier-paysan en pleine expansion, les couches moyennes (intellectuels, petits fonctionnaires, petits notables locaux, petits entrepreneurs, paysans moyens etc.) abandonnent le ‘libéralisme avancé’ du 19e siècle et s’ouvrent à l’idée républicaine (qui fait son chemin, en fait, depuis l’éphémère et mouvementée ‘1ère République’ de 1873-74), sur une ligne ‘positiviste’ proche du radicalisme ‘français’, ou sur une ligne ‘démocratique et sociale’ (et, bien sûr, sur une ligne 'fédéraliste' dans les nations non-castillanes). Et puis, ‘locomotive’ économique de la péninsule dans le contexte de développement accéléré des forces productives, la grande bourgeoisie catalane commence déjà à s’affirmer face à Madrid, avec la Ligue régionaliste (plutôt ‘libérale-conservatrice’, ancêtre net de la CiU actuelle) formée en 1901, arrachant en 1913 un relatif statut d’autonomie administrative (la Mancommunauté) ; tandis qu’à l’autre bout des Pyrénées, le Parti nationaliste basque (PNV-EAJ), très ‘réac’ - mais nettement plus bourgeois que son prédécesseur carliste, naît en 1895.

Au milieu de tout cela, il faut bien comprendre que la 'révolution bourgeoise' hispanique, tardive, est une révolution bourgeoise inachevée (comme en Italie, par exemple) : la bourgeoisie, faible et craignant le débordement par les masses - ou même par sa propre aile 'radicale', a laissé subsister de manière très importante les forces féodales (Église bien sûr, grande propriété foncière, aristocratie 'de Cour' qui forme une oligarchie bureaucratique, aristocratie militaire, etc.), ce qui est un aspect structurant de l'État contemporain espagnol et le reste encore aujourd'hui.

Avec la Révolution bolchévique de 1917, l’entrée dans la première vague de la Révolution prolétarienne mondiale fait à nouveau ‘exploser’ les contradictions de classe, et au sein de la classe dominante. C’est ainsi qu’en 1923, Alphonse XIII remet le pouvoir au général pronunciamientiste Primo de Rivera, qui suspend la Constitution de 1876 et instaure un ‘premier fascisme espagnol’ (inspiré du ‘modèle’ italien), régime autoritaire, contre-révolutionnaire, et bien sûr centralisateur castillan (constante de la réaction ibérique) ; mais sachant aussi manier la ‘carotte’ des réformettes sociales. Il ne parvient cependant pas à ‘gérer’ les contradictions sociales et inter-bourgeoises explosives, les mouvements populaires qui ont le soutien de la ‘gauche’ bourgeoise républicaine et progressiste, etc., et il jette l’éponge en 1930. Dans un contexte social semi-insurrectionnel, les républicains et les socialistes triomphent aux municipales d’avril 1931 : le roi abdique, la République est proclamée.segunda-republica-1

La suite des évènements est connue : cinq années d’affrontements aigus entre d’un côté le mouvement ouvrier-paysan, les sociaux-démocrates, les marxistes, les anarchistes et la ‘gauche républicaine’ bourgeoise, de l’autre les réactionnaires, possédants, cléricaux, monarchistes et de plus en plus de républicains ‘modérés’ conservateurs ; puis la victoire (février 1936, deux mois avant celle - annoncée - de son équivalent hexagonal) d’un Front populaire progressiste (PCE, PSOE, gauche républicaine, syndicats réformistes et révolutionnaires) et, cinq mois plus tard, le pronunciamiento réactionnaire-fasciste de Sanjurjo, Mola et Franco. À Paris, les radicaux au pouvoir sont plutôt favorables aux républicains, d’idéologie finalement assez proche, mais la ‘droite dure’, qui monte en puissance et s’agite face au ‘bolchévisme’, est évidemment favorable à une ‘reprise en main’, militaire si besoin est. Les anti-républicains de la péninsule se tournent vers Hitler et Mussolini, qui ont ‘terrassé le péril rouge’ dans leurs pays respectifs.

general franco la clauAborder la question de la guerre civile antifasciste, des contradictions inter-impérialistes qui l’ont sous-tendue, des contradictions et des erreurs du camp républicain et révolutionnaire, et du mouvement communiste international qui le soutenait, prendrait des pages et des pages : ce ne sera pas le sujet ici. Il y a, en castillan, cet article publié sur Dazibao Rojo qui en donne un intéressant aperçu ; traduit par SLP sur sa page Facebook.

Arrivé au pouvoir avec le soutien d’Hitler et Mussolini, Franco, tout en mettant en place une terreur blanche effroyable contre les révolutionnaires franco.jpget les républicains progressistes (centaines de milliers d’exécutions jusqu’en 1943), ne s’engagera cependant pas à leurs côtés dans la Seconde Guerre mondiale. Ce qui lui permettra, après 1945, de prendre toute sa place dans le ‘dispositif’ anticommuniste du ‘monde libre’... encore une fois, sous le bienveillant ‘parapluie’ de l’impérialisme français, bien que celui-ci (pour faire bonne mesure ? pour avoir deux fers au feu ?) héberge également l’opposition (modérée) en exil. Dans les années 1960, De Gaulle et Franco sont ‘copains comme cochon’. L’époque voit, surtout à partir de 1957 (avec les ‘technocrates’ de l’Opus Dei), une nouvelle grande vague de modernisation, qui se poursuivra jusqu’aux années 2000. Mais cette modernisation, en plus de se heurter à l’opposition antifasciste populaire (qui ne pardonne pas l’assassinat de la République et de centaines de milliers de révolutionnaires, démocrates et progressistes), profite une nouvelle fois surtout au pourtour et voit monter les affirmations nationales des bourgeoisies, supportant de moins en moins la centralisation castillane autoritaire (qui n’a plus vraiment lieu d’être...).

rey principalÀ la mort du dictateur fasciste, son successeur désigné, Juan Carlos de Bourbon, devient roi et amorce un processus de libéralisation, autorisant les partis réformistes (PSOE, PCE et quelques autres) et nationalistes bourgeois non-castillans (PNV, CiU). Alors que le monde entre dans une nouvelle crise générale du capitalisme (mais qui frappe peu l’‘Espagne’, voire lui profite, grâce à son coût du travail relativement peu élevé ; ce qui n’empêche cependant pas un taux de chômage et de pauvreté structurellement élevé), et face à un mouvement révolutionnaire relativement faible (quoique plus fort qu’ailleurs, avec des organisations combattantes ML comme le FRAP ou les GRAPO, et bien sûr la lutte armée de libération basque, mais moins qu’en Italie à la même époque, par exemple), le pacte ‘espagnol’ des bourgeoisies est refondé (avec un système d’‘autonomies régionales’ etc.) et scellé dans la Constitution de 1978 ; les forces réformistes et Postal-S.R-viva-la-solidaridad-popular-001les nationalistes bourgeois (catalans, basques, galiciens, andalous etc.) intègrent le ‘système’, les ‘affaires’ (notamment immobilières, secteur très important) de chaque bourgeoisie nationale étant toujours ‘bien à l’abri’ sous le parapluie politico-militaire castillan. C’est l’État espagnol que nous connaissons aujourd’hui, dans lequel luttent au quotidien, affrontent la répression, croupissent au cachot, sont torturés et parfois meurent des milliers de révolutionnaires de toutes les nations constitutives. Son capitalisme, 'tiré’ par les locomotives catalane et basque ou encore cantabre (Banco Santander, première entreprise 'espagnole', 23e mondiale en 2012 et 13e en 2011, selon le classement Forbes Global), asturienne (Aceralia, une des composantes d'Arcelor), etc., a atteint un stade 'semi-impérialiste’, avec des monopoles importants, exportateurs de capitaux (l’hispanité est mobilisée pour se tourner vers les anciennes colonies latino-américaines, avec les 'sommets ibéro-américains’, annuels depuis 1991) ; mais reste néanmoins 'bien à l‘abri’ sous l'aile 'protectrice' de l’axe franco-allemand et de sa construction impérialiste UE, bien que José Maria Aznar (1996-2004) ait tenté un moment un alignement plus ‘atlantiste' (anglo-saxon). Depuis 2008, il est entré dans une crise économique est sociale sans précédent dans son histoire, et des mouvements populaires de type semi-insurrectionnel secouent la péninsule.

 

3. LES CONTRADICTIONS NATIONS/ÉTAT ET LA LUTTE DES CLASSES

Cela a déjà été dit à plusieurs reprises : l’État espagnol est sans doute l’espace géographique, en Europe, où existe la plus haute conscience populaire de ce que théorise SLP sur le rapport question nationale/lutte de classe, depuis maintenant plusieurs années : les grands États modernes, front popularqui ont fourni au capitalisme et aux révolutions bourgeoises (les transformant en États contemporains) leur ‘cadre propice’ de développement et d’action, sont tous sans exception des États plurinationaux qui ont nié politiquement (et tenté de nier socialement et culturellement, au stade des monopoles) un ensemble de nations précédemment constituées ; et le ‘retour’ de ces nations niées à un niveau supérieur (sur une ligne politique révolutionnaire, sous la direction du prolétariat) est une composante intrinsèque du processus de la révolution prolétarienne (et non un épiphénomène ‘déplaisant’ avec lequel les révolutionnaires marxistes devraient, presque à contrecœur, ‘composer’).

En ‘Espagne’, donc, la contradiction entre les nationalités et l’État qui les a absorbées, et surtout, le lien entre cette contradiction et la lutte des classes, ont toujours été à un niveau sans guère d’équivalent ailleurs ; et sont encore aujourd’hui ‘à la pointe’ européenne et occidentale sur la question.

asturias1934.jpgDéjà dans les années 1930, les marxistes-léninistes venus de toute l’Europe, dépêchés par le Komintern pour ‘appuyer’ le jeune mouvement communiste en formation, avec leurs conceptions ‘kominterniennes’ d’un Lénine ou d’un Staline qui ne s’étaient jamais départis d’un certain jacobinisme, comprirent rapidement avec quelle réalité sociale ils allaient devoir ‘composer’. Ainsi, en Catalogne, la fédération locale du PCE sera amenée à former un Front, puis à fusionner en juillet 1936 (immédiatement après le pronunciamiento franquiste) avec la fédération du PSOE, l’Union socialiste de Catalogne et le Parti prolétaire catalan pour former le Parti socialiste unifié de Catalogne, tandis qu’un Parti communiste basque est créé en 1935. La gauche radicale et révolutionnaire était particulièrement ancrée en Catalogne et Pays valencien (où s’installeront les institutions républicaines), au Pays Basque côtier (urbain et industriel) qui deviendra République d’Euskadi, en Andalousie, en Cantabrie et dans les Asturies (théâtre d’une puissante insurrection ouvrière en 1934, contrôlant plusieurs milliers de km² pendant plusieurs semaines ; en 1937, dernier territoire du Nord à résister aux franquistes, elles tenteront de proclamer l’indépendance sous la conduite du socialiste Belarmino Tomás), cela sans jamais se départir d’un profond sentiment national (en revanche, les nations galicienne et léonaise, la Vieille-Castille – où s’installe le gouvernement franquiste, à Burgos – et le Pays Basque navarrais et alavais seront des bastions contre-révolutionnaires).

www.mineros-con-las-banderas-de-Asturiias-y-Leon-2.jpgAujourd’hui, il n’existe pas de courant politique indépendantiste ou ‘confédéraliste’ qui soit ‘de droite’ : tous sont – à minima – sur une ligne réformiste radicale, sinon révolutionnaire anticapitaliste. La droite modérée – présente dans toutes les nations ou presque – est au mieux autonomiste, comme d’ailleurs la social-démocratie (déclinaisons du PSOE et d’IU dans chaque ‘communauté autonome’), même si en Catalogne (CiU) et au Pays Basque (PNV), la contradiction de la puissante bourgeoisie avec l’État madrilène peut aller jusqu’au ‘chantage à la sécession’. La ‘droite radicale’ PP et l’extrême-droite néo-franquiste sont profondément espagnolistes. Et ‘dans l’autre sens’, il n’y a pratiquement aucun individu, aucun groupe (fut-il simplement de musique) ayant une ‘conscience sociale avancée’, et a fortiori une conscience anticapitaliste, qui n’intègre des éléments de ‘réaffirmation nationale’. ‘Frères’ de nos ‘thoréziens’ façon URCF, PRCF ou Coordination communiste, amis internationaux du PTB, du KKE, des PC cubain ou vietnamien, bref, dans cette ‘mouvance-là’, les révisionnistes ‘orthodoxes’ du PCPE (qui ont scissionné du PCE ‘eurocommuniste’ en 1984, avec l’appui soviétique et cubain) mettent en avant ‘sans complexe’ le mot d’ordre de ‘République confédérale socialiste’ (la question de la République est, évidemment, une autre question fondamentale dans l’État espagnol, puisque c’est sous cette forme institutionnelle que ‘l’espoir a été assassiné’ en 1936-39 : il n’y a pas de force révolutionnaire, ni même authentiquement progressiste, qui ne revendique pas le rétablissement de la République).

1338843348249mineros.jpgIl y a évidemment, à cela, des raisons de culture politique historique : ‘droite’ = Franco = centralisation castillane autoritaire. Mais ces ‘raisons historiques’, à moins de considérer que ‘l’histoire flotte dans les airs’, sont en réalité indissociables de la base matérialiste fondamentale sur laquelle l’’Espagne’ s’est construite comme État moderne, puis comme État contemporain dans lequel se déroule présentement la lutte des classes.

Là sont les raisons historiques de la situation objective. Sur le plan subjectif, c’est-à-dire de la conscience élevée que les masses populaires en ont, les raisons sont également matérialistes historiques : la bourgeoisie, on l’a dit, a toujours été historiquement faible, elle l’était déjà lorsque l’État s’est formé par mariage féodal, et n’a pas pu profiter de la colonisation des Amériques pour se développer (la richesse produite étant captée par l’aristocratie coloniale pillarde, la splendeur de la Cour, les Pays-Bas privilégiés par Charles Quint, l’Église et les besoins de la Contre-Réforme etc.). Elle n’a, à vrai dire, jamais rien pu entreprendre de sérieux (au regard de puño con banderasl’histoire) sans le renfort d’une frange aristocratique ‘éclairée’, moderniste. Et surtout - de ce fait même - elle n’a pas connu l’émergence d’une bourgeoisie dominante, qui aurait imposé sa langue et sa culture aux autres bourgeoisies nationales puis, de là, à l’époque des monopoles, aux masses populaires. Les tentatives ont bien existé, au 18e siècle sur le ‘modèle français’, sous Primo de Rivera, puis sous Franco ; sous ce dernier, le castillan s’est effectivement répandu dans toute la péninsule comme langue véhiculaire et ‘d’usage public’ (puisqu’il était interdit d’en parler publiquement une autre) ; mais globalement, cela n’a jamais ‘pris’. Si bien que les langues, les cultures et les sentiments nationaux sont toujours bien vivants ; la centralisation castillane est le ‘pilier’ de l’ordre établi, mais un ‘pilier’ strictement politico-militaire : malgré la férocité - et la durée - de la répression franquiste, aucune nation ibérique ne connaît le niveau d’aliénation culturelle, de perte de conscience d’elle-même que connaissent les nations d’Hexagone après 200 ans de bonapartisme et de ‘République une et indivisible’. Toute personne un tant soit peu ‘éveillée’ et progressiste en ‘Espagne’ canarias.jpgcomprend parfaitement la fonction historique et actuelle de l’‘espagnolisme’ ; alors qu’en ‘France’, non seulement le rôle de l’idéologie ‘républicaine’ et ‘française’ est incompris, mais il est de surcroît célébré et défendu, et les affirmations nationales, même sur la ligne la plus prolétarienne et révolutionnaire qui soit, sont rejetées comme du ‘fascisme masqué’, de l’‘identitarisme de gauche’...

Cela ne veut pas dire, bien entendu, que tout cela n’ait jamais rencontré de résistances, dans un mouvement communiste dont les dogmatismes obtus sont le cancer latent, toujours prêt à dégénérer : Argala décrivait fort bien ce mélange de ‘nihilisme national’ (au cri de : ‘les prolétaires n’ont pas de patrie !’) et d’espagnolisme objectif, qu’il avait tant de fois rencontré dans son parcours militant.

Fondamentalement, deux territoires/populations peuvent sembler faire mentir la théorie du ‘donut Sainte-Alliance’ ; mais il faut, en réalité, simplement étudier la question de plus près : il s’agit du ‘Grand Sud’ Andalousie-Murcie (et, plus largement, des terres mozarabes au sud du Tage et de Valence), et de la nation basque.

Le ‘Grand Sud’ est un territoire d’une arriération économique qui, encore aujourd’hui, évoque plus l’Amérique latine qu’une région d’Europe. Il devrait donc, logiquement, faire partie de la ‘masse de manœuvre’ conservatrice/réactionnaire.

Mais la région du Bas-Guadalquivir (Séville, Cadix) a aussi été, de la fin du 15e au début du 19e siècle, le ‘grand port’ ibérique vers les Amériques, point de départ le plus proche pour les Canaries (d’où l’on ‘prenait’ ensuite l’alizé jusqu’aux Caraïbes) ; bien qu’à partir de Charles Quint, elle ait souffert de la concurrence d’Anvers (privilégiée par le souverain flamand). Ceci a donné naissance à une bourgeoisie réduite, mais offensive, plongeant en partie les racines de son ‘humanisme’ dans l’héritage d’al-Andalus : ce n’est pas un hasard si la première Constitution de l’histoire ibérique (1812) fut adoptée à Cadix. Voilà pour l’aspect révolutionnaire bourgeois. Du côté des masses populaires radicales1(essentiellement paysannes très pauvres), la réalité sociale sous l’État espagnol a souvent été perçue – non sans raison – comme une réalité coloniale : terre de ‘reconquête’ tardive (entre 1250-1300 et 1492), le ‘Grand Sud’ a vu la liquidation de tous les éléments porteurs d’un peu de développement économique et d’‘esprit moderne’ (juifs, musulmans, puis ‘marranes’ et ‘morisques’), et le ‘plaquage’ d’une aristocratie terrienne (ou, souvent, d’une grande propriété ecclésiastique) vieille-castillane sur le ‘substrat’ populaire mozarabe… Ceci donnera naissance à une masse rurale ultra-pauvre, réellement semi-prolétarienne – évoluant, par la suite, vers le prolétariat rural. D’où, historiquement, un fort sentiment populaire anti-castillan (y compris dans le Sud de la Nouvelle-Castille, la Mancha) et un fort ‘particularisme’ valencien vis-à-vis de la Catalogne ; un fort sentiment anticlérical (catholicisme imposé de force aux masses musulmanes, juives ou ariennes) ; et une forte conscience politique images.jpgprogressiste : ‘libérale avancée’ voire – déjà – républicaine au 19e siècle (pour l’aspect bourgeois, les masses tendant alors à se ranger derrière le ‘libéralisme radical’ de la bourgeoisie, souvent issue de l’ancienne élite andalouse, ‘marrane’ ou ‘morisque’ ‘passée à travers’) ; puis ‘républicaine sociale’, socialiste (l’Andalousie devient un ‘bastion’ du PSOE, créé en 1879), anarcho-syndicaliste et enfin marxiste-léniniste (pour l’aspect prolétarien). Le mouvement national andalou, fondé vers 1915 par Blas Infante, se pose d’entrée de jeu comme républicain fédéraliste, progressiste, démocratique, ‘socialisant’ (Infante avait même des sympathies pour l’anarcho-syndicalisme ; il sera finalement assassiné par la Phalange en août 1936). Pour se faire une idée du niveau de conscience et de lutte de classe en Andalousie, il suffit de regarder vers l’expérience étonnante de Marinaleda : sous la ‘transition démocratique’, des paysans pauvres ont occupé les terres de grands propriétaires fonciers autour de cette localité (ils sont toujours poursuivis en justice dans bien des cas...), et fondé une communauté agricole ‘socialiste’ autogérée. Sous la conduite de leur ‘maire’ (Juan Manuel Sánchez Gordillo), ils mènent à présent des opérations d’‘autoréduction’ (expropriation de nourriture et de produits essentiels dans les supermarchés, redistribués ensuite dans les quartiers populaires dévastés par la crise) dans la région...

bietan_jarrai.jpgLe Pays Basque, lui, est à l’origine une terre de petite propriété paysanne libre, encadrée par des ‘lois’ locales séculaires (les fueros, lege zaharrak – ‘vieilles lois’ – en euskara) et un très important petit clergé catholique (l’anticléricalisme y est une bizarrerie presque extra-terrestre). Au 19e siècle, et jusqu’au début du 20e, il s’industrialise massivement (à partir, surtout, du centre principal de Bilbao). Sous le ‘despotisme éclairé’ du 18e siècle puis la période révolutionnaire bourgeoise (avec les guerres napoléoniennes et carlistes), ce sont plutôt les provinces intérieures (Navarre, Alava), et les campagnes en général, qui sont ‘particularistes’ sur une ligne réactionnaire (traditionaliste, attachée au catholicisme et aux lege zaharrak). Les grandes villes (Bilbao, Donostia, Irùn) et les provinces côtières (Bizkaya, Guipuzkoa) sont dirigées par une bourgeoisie favorable au (relatif) ‘modernisme’ impulsé, le cas échéant, par Madrid (bien sûr, lorsque Madrid est réactionnaire gudarieguna.jpgcomme sous Ferdinand VII, ce sont les campagnes/intérieur qui lui sont sympathiques et la bourgeoisie urbaine/côtière qui ‘grogne’, mais sans mettre en avant – à l’époque – une affirmation nationale basque, sinon marginalement). Lorsque, dans les années 1830-40, au regard de la situation objective en Europe capitaliste (avec ses deux centres dominants, Paris et Londres), ce traditionalisme historiquement dépassé constitue un obstacle, un frein au développement des forces productives de la péninsule et - par là - du continent tout entier, il va alors devoir par la force des choses disparaître, et c’est dans ce sens que va s’exercer l’autorité castillane, avec l’appui de toutes les bourgeoisies nationales ibériques (y compris la basque) ; autorité qui prend garde, toutefois, à contenir les tendances trop ‘radicales’ de Catalogne et du Sud. Au regard du développement global, euro-méditerranéen, du capitalisme et donc des forces productives, cela est progressiste, comme pourra l’être la conquête de l’Italie méridionale par le Piémont ou même - expliqueront Marx et Engels - la conquête de l’Algérie par la ‘France’. Pour autant, cela n’en reste pas moins une oppression nationale, qui voit forcément se lever une résistance ; même si celle-ci, à ce moment-là, est malheureusement réactionnaire, tournée vers le passé et donc ‘perdante’ : ‘paradoxe’ que seule la dialectique marxiste peut permettre de saisir.

hasiMais cette réalité s’inverse totalement entre la fin de la dernière guerre carliste (1876) et le début de la guerre civile antifasciste (1936). Dès lors, et jusqu’à nos jours, ce sont les provinces côtières urbanisées qui sont le plus massivement abertzale sur une ligne progressiste radicale, voire révolutionnaire, et les provinces rurales intérieures (surtout le Sud de l’Alava et de la Navarre) qui sont conservatrices/réactionnaires et… ‘espagnolistes’ (les carlistes, au demeurant, n’étaient nullement abertzale : ils luttaient pour une ‘Espagne’ unie, mais traditionaliste, respectant les ‘vieilles lois’ médiévales des nations constitutives). Autrement dit, à travers le processus de la ‘révolution industrielle basque’ (qui correspond globalement à cette période), l’affirmation nationale a changé de camp : elle est passée de majoritairement rurale et ‘de droite’ à majoritairement urbaine et ‘de gauche’. Il faut dire que la petite paysannerie propriétaire, qui caractérisait la grande majorité de la société basque au 19e siècle, est entre temps devenue largement… classe ouvrière, et a rencontré, dans les quartiers ouvriers et les usines, au contact des travailleurs ‘immigrés’ méridionaux, les idées socialistes, marxistes ou anarcho-syndicalistes qui vont influencer l’abertzalisme (évolution exprimée, notamment, par la fondation en 1930 de l’Action Nationaliste BasqueEusko Abertzale Ekintza – sur une ligne socialiste, rompant avec le conservatisme catholique – évoluant, lui, vers la démocratie-chrétienne – du PNV, et aujourd’hui… illégale en vertu de la ‘loi des partis’ de 2002, comme ‘soutien’ présumé du ‘terrorisme d’ETA’).

Si l’on schématise, l’‘Espagne’ des guerres carlistes, du processus menant à l’État contemporain, c’est :

guerre carliste- Au centre, la classe dominante madrilène, ‘aristocrate de Cour’ et grande-bourgeoise, qui ‘pilote’ l’État ; avec ses tendances plus 'libérales avancées’ ou plus 'modérées-conservatrices’. Autour d’elle, la ruralité de la Meseta qui est sa ‘masse de manœuvre’.

- La bourgeoisie de la côte nord-atlantique, qui est globalement dans le même schéma.

- La ruralité du Nord, le long des chaînes pyrénéenne et cantabrique : Galice, León, Vieille-Castille, Navarre et ‘Pays Basque intérieur’ en général, ou encore Haut-Aragon ; qui est le ‘bastion’ du conservatisme, du traditionalisme, solidement encadré par l’aristocratie locale et l’Église, et l’attachement basque aux fueros : ‘bastion’ que Madrid, si elle veut que l’‘Espagne’ suive le reste de l’Europe sur le chemin de la modernité, doit briser (dans ce cas, ce sont des caudillos ‘libéraux avancés’ qui sont mis en avant).

- Au Sud et à l’Est, une bourgeoisie ‘libérale avancée’ et des masses aux luttes démocratiques parfois radicales ; choses qu’il s’agit de ‘contenir’ (ce sont alors des caudillos ‘modérés-conservateurs’ qui tiennent le pouvoir à Madrid).

L’‘Espagne’ de l’époque de la révolution prolétarienne, si l’on prend le moment type des années 1930, c’est :

1011259-La_guerre_civile_dEspagne_1936.jpg- Galice, León, Vieille-Castille, Navarre-Alava, Haut-Aragon : classe dominante réactionnaire, masses populaires ‘sous contrôle’ en ce sens.

- Sud, Pays catalans, côte nord-atlantique du Pays Basque aux Asturies : les masses sont ‘rouges’ ; la bourgeoisie compte un fort courant démocratique, républicain, réformiste ; la bourgeoisie réactionnaire est isolée.

- Grand Madrid : les masses sont rouges, la classe dominante est conservatrice ou républicaine ‘modérée’ - elle attend, en majorité, l’‘armée de secours’ franquiste (le général Mola appellera ces éléments réactionnaires sa "cinquième colonne", s'ajoutant aux quatre colonnes franquistes convergeant vers la capitale, d'où l'expression devenue courante).

Dans les deux cas, la centralisation castillane autoritaire est la ‘clé de voûte’ de l’édifice dominant, qu’il s’agisse de mener une politique ‘modernisatrice mais pas trop’, ou qu’il s’agisse de défendre une ‘tranchée’ du capitalisme mondial contre un détachement local de la révolution prolétarienne.

Ce système, ‘refondé’ par le ‘pacte’ constitutionnel de 1978, est toujours fondamentalement le même aujourd’hui

Un autre facteur important, qu’il n’est pas possible de laisser de côté, c’est, dans le contexte de la ‘révolution industrielle espagnole’, entre le milieu du 19e siècle et la fin du franquisme (1975), les très importantes migrations internes de travailleurs pour les besoins du Capital ; migrations surtout du Sud et du Centre de la péninsule (au sud du Tage et de Valence) vers le Grand Madrid, la Catalogne et la côte nord-atlantique (Pays Basque, Cantabrie, Asturies). Globalement, il est possible de dire qu’une partie (plus ou moins importante, mais jamais négligeable) de ce prolétariat migrant a ‘fusionné’ politiquement avec le prolétariat de la nation d’accueil, sur une ligne à la fois de lutte de classe anticapitaliste et d’affirmation nationale ; tandis qu’une autre partie est restée ‘prisonnière’ de l’espagnolisme version ‘de gauche’ (PSOE ou PCE eurocommuniste carrilliste, formant aujourd’hui 'Izquierda Unida’ (Gauche unie) avec les écolos, sans oublier de nombreux groupes trotskystes, voire ‘ML’ ou même ‘maoïstes’ objectivement espagnolistes, à coup de ‘nihilisme national’).

Aujourd’hui, comme on l’a dit, l’État espagnol est plongé, comme toute l’Europe du Sud, dans une crise économique et sociale sans précédent dans son histoire.

manif_drapx_repub_et_andalous.jpgLa crise générale du capitalisme, commençant dans le pays à peu près concomitamment avec la mort de Franco, avait quelque peu ralenti l’essor économique lancé dans les quinze dernières années de ce dernier ; cependant, l’‘Espagne’ avait toujours gardé une croissance capitaliste (du PIB) supérieure à celle des autres pays européens, et jamais connu de véritable récession (hormis en 1992-93) ; en particulier, entre 1995 et 2008, elle avait connu des taux de croissance très élevés, de l’ordre de 4 à 5% voire, parfois, approchant les 6% du PIB (vers 2000). Tout ceci s’effondre à partir de fin 2008, la récession atteignant... -4% en 2009 (!), et la croissance restant proche de zéro aujourd’hui. Le chômage, toujours structurellement fort même dans les périodes de croissance (économie fortement basée sur l’immobilier, le tourisme estival, l’agriculture saisonnière), explose pour avoisiner les... 5 millions de chômeurs/euses, pour un État moins peuplé que la ‘France’, soit près de 25% de la population active (plus du tiers des moins de 30 ans). Dans ce contexte, les contradictions de classe deviennent évidemment explosives, mais aussi les contradictions inter-bourgeoises, sur une base (avant tout) nationale. Le sévère ‘empereur germanique’ du bloc impérialiste UE, suivi par son ‘co-empereur’ BBR qui n’en mène pas large (la prébende publique étant aussi un ‘pilier’ de son système), exige une ‘cure d’austérité’ du ‘flamboyant’ semi-impérialisme vassal hispanique (qui a, il faut le dire aussi, beaucoup dépensé dans une réelle modernisation de ses infrastructures - routes, rail, ports, transport urbain etc.).

532438 445422942144595 631339975 n Est-il besoin de rappeler, ces deux dernières années, des mouvements comme celui des Indignad@s (expression de la jeunesse ‘moyenne-inférieure’ paupérisée), avec ses ‘séquelles’ mondiales comme le mouvement Occupy aux États-Unis ; ou, côté prolétarien, le magnifique (1-2-3-4) mouvement de type semi-armé (bien qu’avec des armes non-mortelles) des mineurs asturiens et léonais, mettant en sérieuse difficulté les forces de sécurité du Capital dans ces deux nations, renouant avec le souvenir glorieux de la Révolution asturienne de 1934 ? Parallèlement, il faut le dire aussi, le mouvement de type révolutionnaire qui était jusque-là le plus avancé de la péninsule, le Mouvement de Libération Nationale Basque (MLNV), a vu le triomphe d’une ligne petite-bourgeoise réformiste, qui a ‘fait son nid’ au cours de la dernière décennie, dans le contexte d’échec croissant de la stratégie militaire d’ETA (la branche armée du mouvement), jusqu’au ‘dépôt des armes’ définitif de cette dernière. Mais cette tentative de liquidation réformiste ‘à l’irlandaise’ se trouve en complet décalage avec la réalité objective des masses populaires et de la lutte des classes, en Euskal Herria comme dans toute la péninsule ; et passé l’‘éblouissement’ des premiers - apparents - ‘triomphes’ électoraux, la contestation va inévitablement se lever avec force (on la voit déjà se lever ça et là, dans un mouvement de libération profondément imprégné de marxisme révolutionnaire) ; car gagner les élections, c’est bien, mais les ‘likis’ (liquidateurs réformistes) vont maintenant devoir gérer la crise générale capitaliste (d'ailleurs, le recul électoral 'Bildu' est déjà net, comparé aux élections municipales et générales de 2011)...

Périphérie d’une Europe capitaliste dominée par la ‘banane bleue’ (Italie du Nord, ‘France’ du Nord et de l’Est, Suisse, Allemagne, Benelux, Angleterre), l’État espagnol, en conformité totale avec les analyses de Servir le Peuple, est aujourd’hui un de ceux (avec la Grèce) où le niveau de la lutte de classe prolétarienne atteint ses plus hauts sommets. Et cette lutte de classe, on l’a dit, est devenue de par l’histoire totalement indissociable de la réaffirmation nationale des peuples niés par la construction de l’État moderne et contemporain. S’il peut exister, dans la ‘gauche révolutionnaire’ (marxiste ou libertaire), des courants ‘espagnolistes objectifs’, c’est tout simplement que... comme ici en Hexagone, ces courants sont composés ou dirigés par des petits (voire moyens) bourgeois ‘radicaux’, dont Castilla Antifascista copial’‘Espagne’ comme État contemporain est la condition d’existence de classe. Il y a en ‘Espagne’ cette particularité, unique en Europe, que sont les libérationistes révolutionnaires... castillans, avec leur drapeau violet frappé de l’étoile rouge et du château (castillo) de Castille, se plaçant dans le prolongement à un niveau supérieur (prolétarien) du mouvement comunero du 16e siècle, mouvement bourgeois-populaire des villes castillanes contre la consolidation de l’État moderne par (à l’époque) un souverain étranger, le flamand et empereur germanique Charles Quint... ce qui n’est pas sans évoquer, aujourd'hui, la très actuelle domination économique de la ‘banane cartelvillalar2010.jpg bleue’ européenne sur la péninsule. Autrement dit, les prolétaires révolutionnaires de la nation centrale comprennent parfaitement la fonction de l’État espagnol, avec sa centralité réactionnaire de l’oligarchie castillane, vis-à-vis des masses populaires de toutes les nations, y compris... de Castille. Ils prônent généralement, comme à peu près tous les libérationistes nationaux de la péninsule (sauf peut-être en Euskal Herria), pour une destruction de l’État ‘espagnol’ oppresseur et une refondation complète des relations sociales géographiques péninsulaires, sur une base confédérale ibérique (pourquoi exclure le Portugal ?), égalitaire, des masses populaires nationales (certains, en Aragon et en Catalogne, y incluraient même volontiers l’Occitanie...). Une conception favorisée par une riche expérience historique en ce sens : le mouvement - on l'a dit - comunero du 16e siècle, la Révolution cantonale (républicaine démocratique et fédéraliste) dans le contexte de 'dissolution de l'État' en 1873-74, ou encore, la grande autonomie des fronts et des régions républicaines 'fragmentées' et isolées par les zones franquistes pendant la Guerre civile.

estreleira-bandeira-da-galizaDans le même temps, la crise générale capitaliste (entrée dans une phase terminale) et l’’austérité’ conséquente conduisent à un ébranlement, une remise en cause brutale du ‘pacte’ inter-bourgeois de 1978. Trop faibles militairement pour se passer de l’État central, face aux mouvements sociaux qui les secouent, les bourgeoisies du Nord-Ouest (Galice, Asturies, Cantabrie, León) et du Sud (Andalousie etc.) se gardent bien de le remettre en cause (d’autant plus que dans le dernier cas, on l’a dit, l’oligarchie est une oligarchie castillane ‘plaquée’ de manière coloniale sur la population (‘re’)conquise). Mais, dans un système de (toute relative) ‘solidarité pan-étatique’, les puissantes bourgeoisies basque et catalane ne veulent plus ‘payer pour le Sud’, et revendiquent une autonomie élargie (fiscale, notamment) pouvant aller jusqu’à l’indépendance. Et les masses populaires, dominées par une ligne petite-bourgeoise, ne sont malheureusement pas ‘vierges’ de ce type de sentiment : lorsque le ‘modèle social’ vole en éclat sous les coups de l’’austérité’, chacun dans les masses spontanément économistes (dixit Lénine) tente naturellement de ‘tirer la couverture à soi’. En réponse, les masses populaires méridionales vont naturellement s’insurger contre l’’égoïsme’ basque et catalan, et se ranger derrière la ‘gauche’ bourgeoise espagnoliste de type ‘fédéraliste’ (PSOE, IU). Aux dernières élections basques et catalanes, en tout cas, on observe 1°/ un recul du voluntat-poble-lema-campanya-CiU EDIIMA20121109 0142 5nationalisme grand-bourgeois PNV et CiU (respectivement -3  et -12 sièges), porteur ‘historique’ (depuis 1975) de l’affirmation nationale, mais passant également pour des ‘partis de l’austérité’ ; il faut dire que, s'ils sont généralement considérés comme de 'centre-droit' dans une péninsule où 'droite dure' rime inévitablement avec 'espagnolisme', plus grand chose, dans leur conception du monde, ne les distingue en réalité du PP, avec lequel il n'hésitent d'ailleurs pas (depuis les années 1990) à s'allier ; 2°/ une forte poussée du nationalisme ‘de gauche’ petit-bourgeois (la bourgeoisie nationale proprement dite, et non la bourgeoisie ‘intégrée’ dans le ‘système Espagne’ de 1978), avec Bildu en Euskal Herria (malgré, on l'a dit, un recul assez net par rapport aux échéances de 2011) et la Gauche républicaine (ERC) ou les Candidatures d’Unité populaire (CUP) en Catalogne (+16 et +11 sièges, les CUP faisant leur entrée avec 3 élus) ; 3°/ une légère poussée, en Catalogne, de la gauche ‘radicale’ espagnoliste (ICV), avec +3 sièges ; 4°/ un effondrement du PSOE, avec sa ligne ‘fédéraliste’ (-9 et -8 élus), ainsi qu’un léger recul du PP (ligne espagnoliste dure) en Euskadi ; 5°/ en Catalogne, en revanche, un léger progrès du PP (+1) et du ‘Parti des Citoyens’ (espagnoliste ‘centriste’, qui gagne 6 élus), ce qui montre que le camp espagnoliste ‘durcit’ ses positions (en Euskal Herria, il est discrédité pour avoir gouverné ces trois dernières années, en coalition PSOE-PP, alors que la gauche abertzale était sous le coup de la ‘loi des partis’).

Dans les deux cas, la gauche nationaliste petite-bourgeoise devient la deuxième force parlementaire, devant le PSOE.

Il va de soi, comme cela a déjà été expliqué ici, que l’’indépendance’ prônée par ces forces (qui appellent à des référendums) ne saurait être que 100% bourgeoise et réactionnaire, ne serait-ce que (déjà) par la démarche ‘ne plus payer pour le Sud’ qui les porte ; et que, dans tous les cas, un Pays Basque (avec ou sans la Navarre ?) ou une Catalogne ‘indépendants’, dès lors que cela ne s’inscrirait pas dans une véritable libération nationale qui soit l'expression locale de la révolution prolétarienne européenne et mondiale, resteraient totalement intégrés dans le ‘système Europe’ sous domination franco-allemande. Peut-être – peut-on se prendre à rêver – que face à la montée des luttes populaires, ces bourgeoisies devenues ‘indépendantes’ se retrouveraient rapidement démunies sans l’appui politico-militaire de Madrid… Mais, quoi qu’il en soit, cette poussée des aspirations ‘centrifuges’, faisant voler en éclat le ‘pacte’ post-franquiste, montre bien que l’’Espagne’, comme le reste de l’Europe et de la planète, est bel et bien entrée dans la fin d’un monde

manifestation-barcelone pics 809chapa libertad presos vascos gallegos catalanes comunistas

    


Par Servir_Le_Peuple - Publié dans : Théorie - Communauté : Communisme - maoïsme (.org)
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Mardi 4 décembre 2012 2 04 /12 /Déc /2012 15:26

 

Cet article s’inscrit dans le prolongement de la longue étude déjà menée par SLP, sur la manière dont s’est constituée la ‘France’ comme appareil politico-militaire et idéologique d’oppression et d’exploitation des masses laborieuses, sur le territoire géographique que nous connaissons (la carte qui orne toutes les salles de classe à l’école) et qui englobe plusieurs nations (que ce processus a niées politiquement).

C'est là quelque chose de très important, pour ne pas dire fondamental. Car, en dernière analyse, tous les échecs – souvent sanglants – de la révolution prolétarienne dans cette entité étatique, depuis le ‘premier communiste’ Gracchus Babeuf jusqu’à nos jours en passant par 1848, la Commune, le Front populaire et la Libération, les mouvements populaires de 1968-75 ; et les lamentables piétinements comme nous connaissons depuis un quart de siècle, peuvent se résumer en ces termes : le mouvement communiste hexagonal n’a jamais réellement saisi la question de l’État.

 

SermentPaumeC’est donc dans les toutes dernières années du 18e siècle et les premières du 19e, à partir de 1789, que l’État dans les frontières duquel nous vivons (et dont nous avons, précédemment, longuement parcouru la formation géographique, la construction politico-militaire et – parallèlement – les constructions nationales sur le territoire qui est le sien) entre dans sa forme contemporaine, c’est-à-dire, qui est toujours grosso modo la sienne aujourd’hui ; à travers un évènement MAJEUR, d’importance MONDIALE, duquel les historiens font classiquement débuter l’époque dite (précisément) ‘contemporaine’ : la Grande Révolution bourgeoise française, et ses répercussions (durant près d’un siècle) à travers toute l’Europe et le monde entier (en particulier l’Amérique latine).

C’est que, après plus de trois siècles d’époque dite ‘moderne’, depuis la sortie du Moyen-Âge, avec la consolidation des États modernes (notamment, avec la fin de la Guerre de Cent Ans et l’unification espagnole), suivie dans la foulée des ‘Grandes découvertes’ dont celle des Amériques, le niveau des forces productives apporté à l’humanité par le développement du capitalisme exigeait, de toutes ses forces, un tel séisme politique à ‘onde de choc’ planétaire, déjà préfiguré par les révolutions parlementaires anglaises du 17e siècle, la révolution corse de 1729-69, la révolution/guerre d’indépendance américaine de 1775-83, ou encore les tentatives de ‘despotisme éclairé’ (autocratisme modernisateur anti-féodal) d’un Louis XV, d’un Frédéric II de Prusse, d’une Catherine II de Russie, ou d’une Marie-Thérèse et d’un Joseph II d’Autriche.

Et c’est dans l’État dénommé ‘France’, alors le plus peuplé d’Europe (devant même la Russie), ayant sans doute (cela n’était certes pas mesuré à l’époque...) le plus important ‘PIB’ de la planète (même si le PIB par habitant pouvait sans doute être plus élevé ailleurs, en Angleterre ou aux Pays-Bas par exemple), et dont la langue et la culture des classes dominantes (aristocratie et grande bourgeoisie) étaient mondialement l’équivalent de l’anglais et de la culture nord-américaine aujourd’hui ; bref, le Centre du monde de l’époque, que cette contradiction entre le niveau de développement capitaliste et les vieilles scories féodales devait atteindre son intensité maximale et finalement exploser – car la révolution bourgeoise est une révolution qui éclate et se déploie depuis le CENTRE vers la Périphérie, et non l’inverse. 

rc3a9volution-amc3a9ricaine1Il faut bien comprendre, à ce sujet, que les révolutions bourgeoises n’interviennent pas à l’aube du capitalisme, comme nécessités pour le développement de celui-ci. À ce stade, la bourgeoisie capitaliste ‘fait son nid’ dans le cadre politique (semi-féodal semi-grand-bourgeois) de l’État moderne, ce que les historiens appellent communément la monarchie absolue. C’est ce qui s’est produit en ‘France’, où cet État s’est d’abord construit entre la fin du 12e et la fin du 15e siècle (entre Philippe Auguste et Louis XI), avant de devenir le cadre de l’accumulation capitaliste entre la fin du 15e siècle et 1789. C’est ce qui s’est produit en Grande-Bretagne où l’État s’est construit entre Guillaume le Conquérant et la guerre des Deux-Roses (1455-85), puis après celle-ci il y eut l’absolutisme des Tudor et des Stuart, jusqu’aux révolutions bourgeoises de 1640-60 et 1688. C’est ce qui s’est produit en Russie avec les Romanov (du 17e siècle jusqu’en 1917), en Allemagne/Autriche et en Italie avec de grands États comme la Prusse, la Bavière, le Hanovre, l’Autriche-Hongrie habsbourgeoise ou le Piémont (ici, cependant, le morcellement politique en petits États princiers entrava le développement capitaliste), en Belgique dans le cadre des ‘Pays-Bas’ espagnols puis autrichiens (du 15e siècle jusqu’en 1793), etc. [certains pays ont connu très tôt des régimes politiques particuliers, comme la Suisse, confédération de ‘républiques’ paysannes libres et ‘patriciennes’ urbaines du Moyen-Âge jusqu’en 1800, ou les actuels Pays-Bas (‘Hollande’), qui ont connu dès 1568 une révolution bourgeoise et aristo-moderniste, sous l’étendard du protestantisme, contre la Couronne d’Espagne maîtresse de l’actuel Bénélux]. 

Non, les révolutions bourgeoises interviennent lorsque le capitalisme, déjà bien développé, nécessite un ‘saut’, qui est le saut vers la révolution industrielle avec, à très court terme (grosso modo un siècle), la fusion du capital bancaire et du capital industriel dans les MONOPOLES. Pour cela, le capitalisme a alors besoin d’un grand marché et ne peut plus supporter le carcan des réminiscences féodales – et encore moins le morcellement politique principautaire, comme en Italie ou en Allemagne.

Parfois, cependant (les idées faisant dès le 18e siècle ‘le tour du monde’), les idées révolutionnaires bourgeoises, en ‘accostant’ dans un pays donné, ne vont pas y trouver les conditions matérielles de leur réalisation. La bourgeoisie, trop faible, ne parvenant pas à écraser les forces féodales, ces pays vont alors devenir des pays dominés, soumis économiquement au capital des pays qui, eux, ont ‘réussi’ leur révolution bourgeoise et sont devenus industrialisés et impérialistes. C’est ce qui s’est produit en Amérique latine, où ont échoué (à briser l’organisation sociale féodale) les révolutions bourgeoises du 19e siècle – Bolivar dans la région nord-andine, San Martin et Rosas en Argentine, Iturbide et Juarez au Mexique – et toutes les tentatives successives, autour de 1900 (‘révolution radicale’ argentine, ‘révolution alfariste’ équatorienne) et par la suite (péronisme, gétulisme, ‘développementismes’ en tout genre). C’est ce qui s’est produit en Anatolie avec Kemal Atatürk, et dans les pays arabes avec les mouvements ‘libéraux-constitutionnels’ de la première moitié du 20e siècle et les diverses ‘révolutions’ baathistes ou nassériennes de la seconde moitié. Dans ces pays, la faiblesse de la bourgeoisie (et sa dépendance vis-à-vis de l’impérialisme, qui surexploite les forces productives) fait que c’est le prolétariat, à la tête des classes populaires (paysannerie, intellectuels et petits ou moyens bourgeois progressistes), qui seul peut accomplir les tâches anti-féodales autrefois dévolues à la bourgeoisie (cela est d’ailleurs vrai, universellement, pour tous les combats démocratiques contre des oppressions qui ne sont pas spécifiquement liées au mode de production capitaliste, mais sont des réminiscences des modes de production antérieurs, que le capitalisme n’a pas été capable de liquider).

ME0000065074 3

                                        La fête de la Fédération, grande célébration de la Révolution bourgeoise, 14 juillet 1790

Revenons-en maintenant à notre sujet, celui de l’État bourgeois qui nous entoure, l’État bourgeois dénommé ‘France’. Celui-ci, dans sa forme ‘moderne’, comme nous l’avons vu, a été l’œuvre des ‘grands rois’ qui se sont succédés depuis Philippe Auguste jusqu’à Louis XIV ; et des bourgeois (à la Jacques Cœur), aristocrates modernistes (à la Sully ou Richelieu) et parvenus en tout genre ayant l'‘oreille’ desdits monarques.  

1801 Antoine-Jean Gros - Bonaparte on the Bridge at ArcoleDans sa forme contemporaine, actuelle, il aura essentiellement été l’œuvre d’un ‘petit caporal’, issu d’une petite nation fraîchement conquise (notamment avec la complicité… de son paternel) et (alors) pas encore pacifiée : Napoléon Bonaparte. Il faut bien se représenter à quel point même la période de la Restauration (des frères de Louis XVI, 1815-30) n’a pratiquement rien remis en cause de son œuvre, et combien les grandes ‘modernisations’ postérieures – de son neveu Napoléon III, de la 3e République, de la Libération 1944-47 et de la 5e République avec De Gaulle – n’ont fait que ‘compléter’ l’édifice.

Il ‘pécha’, sur la fin de son règne (1799-1815), par mégalomanie militaire et volonté d’imiter l’Ancien régime, amenant la défaite face à l’Europe coalisée et ouvrant la porte à la restauration des Bourbons ; mais il aura réellement été le ‘maître d’œuvre’ de la révolution bourgeoise en ‘France’ (et son ‘impulseur’ dans une bonne partie de l’Europe conquise par lui), en termes de restructuration radicale de l’organisation sociale, de l’appareil politico-militaire et juridique (le fameux ‘Code Napoléon’), et de production idéologique, intellectuelle et culturelle (avec ses lycées, son baccalauréat, ses Grandes Écoles, sa réforme des universités ; l’inspiration apportée par son règne à l’art et à la littérature de tout le siècle suivant), au service du capitalisme désormais triomphant et ‘paré’  pour la révolution industrielle. Une œuvre politico-militaire, juridique et idéologique/culturelle adaptée, bien sûr, au capitalisme à la française et aux nécessités de celui-ci ; en marginalisant les courants politiques ‘allogènes’ comme le libéralisme (anglo-saxon) ou l’ultra-démocratisme de Rousseau, adapté aux petites républiques helvétiques.

Ecole-Polytechnique-300x201.jpgC'est-à-dire que le règne de Napoléon a réellement forgé le centre d’agrégation de l’idéologie bourgeoise régentant l’édifice ‘France’ (avec son culte de l’État déifié, instrument de ‘l’intérêt général’, des institutions, de l’autorité et des ‘valeurs’, de la ‘méritocratie’, des formes et des ‘procédures’ etc.), même si d’autres courants idéologiques s’y trouvent représentés, avec lesquels il faut composer : la droite contre-révolutionnaire (pour laquelle, comme pour à peu près toute la bourgeoisie, 1793-94 est un ‘moment de folie’ effroyable, de ‘fanatisme égalitaire’ préfigurant les ‘totalitarismes’ marxistes du 20e siècle, mais est indissociable de 1789, qui a ‘ouvert les portes de l’enfer’ libéral-maçonnique, ultra-démocratique et socialo-communiste ; alors que les autres courants rejettent la Terreur mais célèbrent 1789) ; le libéralisme, qui a tenté depuis d’innombrables retours en force, dont le plus remarquable fut sans doute la Monarchie de Juillet (1830-48) – aujourd’hui, ce courant va du ‘girondinisme’ social-libéral au libéral-conservatisme reagano-thatchérien type Sarkozy ou Copé, en passant par la libéral-démocratie plus ou moins ‘mariée’ à présent avec la démocratie-chrétienne (‘démocrates sociaux’ au pays de la laïcité…) et les restes de l’ancien radicalisme 3e République (Borloo) ; et les héritiers du jacobinisme qui, de fait, a rapidement cessé d’exister, pour ne laisser subsister que des ‘bonapartistes de gauche’ (républicains pour la forme de gouvernement souhaitée, mais bonapartistes par la conception du monde). D’ailleurs, lorsque le désastre militaire de 1870 (deuxième fois que la ‘folie des grandeurs’ napoléonienne conduisait la France à une occupation étrangère…) eût définitivement écarté le bonapartisme comme ‘solution dynastique’, cette conception du monde devînt alors très majoritairement républicaine quant à la forme 'préférée' des institutions, tout en restant fondamentalement inchangée : c’est tout simplement l’idéologie républicaine, qui est encore notre ‘religion d’État’ aujourd’hui. 

Il faut dire que la bourgeoisie, après avoir arraché en 1789 son statut de ‘représentation nationale’ et l’abolition des privilèges féodaux, mis fin en 1790 au ‘mille-feuille’ administratif, juridique et fiscal (pour le remplacer par une organisation rationnelle), puis obtenu – apparemment – son triomphe en 1791 avec la promulgation de la première Constitution de l’histoire du royaume, suivie dans la foulée par l’élection de la première Assemblée nationale, était profondément divisée en une multiplicité de fractions (selon la base d’accumulation économique) et de courants politiques (centralisme ou ‘réduire Paris à 1/83e d’influence’, place réservée à la monarchie, rôle de l’Église etc.), et ainsi plongée dans un ‘flou artistique’ quand à la forme des institutions et de l’organisation sociale sur laquelle appuyer le nouveau (grand) cycle d’accumulation et de développement des forces productives. Lorsqu’au printemps 1792 commença à se lever le vent puissant de la contre-révolution, avec l’invasion des armées coalisées de l’Europe absolutiste, amenant dans leurs bagages les émigrés aristocrates ou ecclésiastiques qui avaient quitté le pays depuis 1789, le début de l’agitation intérieure menée par la noblesse non-émigrée et le clergé ‘réfractaire’ (au serment à la Constitution), et enfin la trahison du roi (que la bourgeoisie voulait, à l’origine, instituer comme ‘clé de voûte’ de l’édifice), elle s’en trouva profondément déstabilisée ; ce qui ouvrît la voie à la fraction la plus ‘radicalement’ démocratique et égalitariste, ‘rousseauiste’, appuyée sur les petits employeurs et indépendants de Paris, et leur main d’œuvre – ceux que l’on allait bientôt appeler prolétariat – organisés dans les ‘sections sans-culotte’. Cette fraction (essentiellement des bourgeois intellectuels, des médecins, des avocats, ce que l’on appelle aujourd’hui des ‘professions libérales’, pas des propriétaires de moyens de production – terres ou ateliers), après l’élimination de 200px-Sansculottes son aile ‘provinciale’ (les ‘girondins’, moins radicaux socialement et privés de la base sociale du petit peuple parisien), eût, dans la perspective historique d’alors, le mérite d’assurer une mobilisation de masse hors-pair face à la contre-révolution extérieure comme intérieure (et de préserver la centralisation parisienne, sur laquelle les fractions les plus puissantes de la bourgeoisie révolutionnaire avaient bâti leur prospérité). Mais, dès la menace révolutionnaire (relativement) conjurée, elle explosa (premier semestre 1794) sous ses contradictions, entre ‘ultras’ démocrates proto-socialistes (hébertistes) et modérés partisans d’un ‘retour à la raison’ (Danton), tandis que dans le ‘Marais’ conventionnel (la grande majorité des élus de 1792, jusque là passive) s’organisait son élimination, qui fût chose faite en juillet 1794 (thermidor An II). La révolution bourgeoise, sous la ‘Convention thermidorienne’ puis le régime du ‘Directoire’, tout en ‘s’exportant’ massivement à travers l’Europe (création, dans le sillage des armées françaises, de toute une série de républiques bourgeoises), replongea alors dans le ‘flou artistique’ de 1790-92 quant à la forme et au contenu du nouvel État, à son service – désormais – exclusif. C’est à ce ‘flou artistique’ que mît fin le coup d’État militaire du 18 brumaire An VIII (9 novembre 1799), mené par Napoléon Bonaparte, auquel se rallièrent massivement ‘républicains modérés’ de 1792-94 (Sieyès), ‘girondins’ survivants mais aussi anciens jacobins (Fouché), partisans de la Constitution de 1791 opposés à la Convention (Talleyrand), etc. ; ne gardant comme opposition que – évidemment – les royalistes-catholiques partisans de la restauration des Bourbons (comme Cadoudal, ou les auteurs de l’attentat de la rue Saint-Nicaise), les libéraux ‘à l’anglaise’ (comme Benjamin Constant ou Mme de Staël), et les jacobins les plus radicaux (‘conspiration des poignards’, également inquiétés un temps après Saint-Nicaise). 

f8.highresDrapé dans les attributs de dictator à la romaine, mais en réalité plus héritier d’un Henri IV après les Guerres de Religion ou d’un Louis XIV après les troubles de la Fronde, le Premier consul Bonaparte (sacré empereur en 1804) assoit en fait son pouvoir sur le rôle d'‘équilibriste’ de l'‘unité nationale’, que l’effondrement – sans véritable remplacement – de l’autorité monarchique en 1791-92 avait fait voler en éclat, ‘donnant des gages’ (souvent institutionnels) à toutes les ‘forces’ en présence : bourgeoisie nouvelle (ayant profité des évènements depuis 1789) comme ‘ancienne’ (déjà bien installée sous l’Ancien régime, y ayant parfois perdu) et noblesse reconvertie en propriété foncière, républicains comme monarchistes, ‘rationalistes’ comme cléricaux, catholiques (avec le Concordat) comme protestants et juifs (émancipés par la Révolution), Île-de-France comme ‘province’, etc. etc.

Historiquement, c’est cette nécessité française d’un pouvoir étatique ‘fort’, NON PAS ‘au dessus des classes’, mais ‘arbitre’ entre les différentes fractions de la classe dominante pour le ‘bien commun’ du capitalisme en général (en prenant ‘le petit peuple à témoin’), qui est à l’origine de la tendance du socialisme français (qui a largement imprégné le marxisme appliqué en ‘France’) à voir l’État comme un acteur ‘neutre’, voire potentiellement bénéfique, ‘allié’ des classes laborieuses… Une tendance à l’origine de quasiment toutes les erreurs, tous les échecs.

Et le ciment de cet ‘équilibre’ entre fractions dominantes, et de ce ‘lien direct’ entre l’État et le ‘peuple citoyen’, l’’arbitre’ étatique va aller le chercher dans le ‘patriotisme’ érigé en religion d’État, dans un CHAUVINISME ‘français’ devenu mondialement proverbial, et dans l’EXPANSION MILITAIRE (sous Napoléon Bonaparte et déjà sous le Directoire ; à laquelle succèdera l’expansion COLONIALE dès 1830 et surtout à partir des années 1860 et sous toute la 3e République).

 

Toutefois, dans un premier temps, la ‘démesure’ de l’expansionnisme militaire napoléonien mènera l’Empire à sa perte. La lutte reprend, alors, entre fractions de la classe dominante portant chacune une ‘solution dynastique’ (les évènements de 1792-94, suivis de l’instabilité du Directoire, font que l’’option’ républicaine est alors très minoritaire, sauf dans la petite bourgeoisie et le prolétariat franciliens ; ou alors, est envisagée comme solution transitoire – comme en 1848 et encore en 1870).

La Restauration de Louis XVIII et Charles X, comme l’analyse très justement Marx, est effectivement l’expression de classe des propriétaires fonciers (ancienne noblesse ou ‘racheteurs’ des droits féodaux 755px Eugene Delacroix La liberte guidant le peupleen 1789). Non seulement le cens électoral (seuil d’imposition pour pouvoir voter) est très restrictif, mais il est assis sur le patrimoine immobilier (donc la propriété de bâtiments résidentiels et de terres) et non sur les revenus du capital (‘patente’ des entrepreneurs). Malgré cela (en investissant ‘dans la pierre’ et la terre…), la bourgeoisie financière et entrepreneuriale parvient quand même à former un parti ‘libéral’ qui prend le contrôle des Chambres restaurationnistes dans les années 1820 : c’est depuis ce bastion qu’elle ‘tirera les marrons du feu’ de la révolution de 1830 (contre le coup de force de Charles X), révolution bourgeoise et populaire parisienne où se faisaient concurrence les slogans de ‘Vive la République’ et… ‘Vive Napoléon II’.

Le_Chemin_de_Fer_c1840.jpgLa Monarchie de Juillet (Louis-Philippe d’Orléans), qui prend la suite, est le régime des banquiers et de la grande bourgeoisie industrielle ; elle agrège autour des ‘libéraux à l’anglaise’ (un La Fayette, par exemple, au soir de sa vie, peut affirmer ‘voir enfin son rêve se réaliser’) bon nombre de bonapartistes ‘pragmatiques’, de légitimistes ‘modernistes’ dépités par l’intransigeance de Charles X et de républicains modérés qui y voient un ‘lot de consolation’ ; et elle voit l’apogée de la ‘première révolution industrielle’ hexagonale sur le mot d’ordre du ministre Guizot : ‘Enrichissez-vous !’.

Malgré cela, les nouvelles couches bourgeoises qui émergent à cette époque restent exclues, par le cens électoral, de la ‘citoyenneté active’ ; elles s’organisent dans les années 1840 autour des ‘banquets républicains’ (l’option républicaine reprend de la vigueur, et commence à développer un ‘tissu’ provincial) et – toujours – de l’option bonapartiste, et ‘rencontrent’ à l’hiver 1847-48 un puissant mécontentement populaire causé par une dure crise économique (chômage etc.) : c’est la révolution de 1848 ; la première qui verra le prolétariat parisien (désormais doté d’une certaine conscience de classe) rompre avec la bourgeoisie y compris républicaine (à l’exception d’une petite frange ‘démocrate-socialiste’ très radicale, qui l’encadrera encore en 1870-71), ce qui mènera aux barricades de juin 1848 et à l’écrasement – sanglant – du prolétariat par la bourgeoisie.

758734151 Lamartine défendant le drapeau tricolore de la bourgeoisie face au drapeau rouge, février 1848

Suite à ces évènements, ‘Napoléon le petit’, le neveu de Napoléon Ier, Louis-Napoléon Bonaparte, est élu Président de la République en décembre 1848, effectivement en s’appuyant très largement sur la classe la plus nombreuse de l’époque : la petite et moyenne paysannerie propriétaire (voire micro-propriétaire, ‘parcellaire’), à laquelle on pourrait ajouter la petite bourgeoisie artisanale et commerçante de 'province'. MAIS, ce que Marx n’a pas correctement saisi dans son ’18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte’ (il écrit dans la foulée des évènements, en 1852, juste après le coup d’État du 2 décembre 1851), c’est qu’il s’agissait là d’une piétaille électorale-plébiscitaire, d’une masse de manœuvre enivrée par le souvenir ‘glorieux’ du ‘mythe’ napoléonien. Comment, en effet, un pays capitaliste avancé comme la ‘France’ aurait-il pu être gouverné par un représentant direct d’une classe subalterne, misérable, écrasée de dettes, souvent à demi-illettrée, et dont les cadets (seul l’aîné pouvant reprendre la parcelle, trop petite pour être divisée) allaient grossir en ville les rangs de la classe ouvrière ? D’ailleurs, comme le relève très justement Marx, en contradiction avec sa propre analyse, ce soutien de la ‘paysannerie parcellaire’ sum29 dargent 001fau ‘Prince-président’ est loin d’être unanime : en réalité, il est traversé une fois de plus par le clivage historique centre/périphérie. Lors du coup d’État de décembre 1851, les départements du Bassin parisien (même Paris ne connaît pas un soulèvement spectaculaire : il y aura au maximum 2.000 insurgé-e-s), du Nord et de l’Est, ainsi que de l’Ouest atlantique catholique et conservateur (encadré par la propriété foncière ex-noble et le clergé, le parti légitimiste) soutiennent ou, en tout cas, restent calmes ; mais la ‘ruralité’ en particulier de Provence, et du ‘Midi’ occitan en général, encadrée par des ‘sociétés secrètes’ républicaines ou – parfois – des éléments légitimistes non-ralliés au coup, se soulève en masse ; le gouvernement perd un temps le contrôle de la Haute-Provence ('Basses-Alpes'). Il faut bien se représenter que l’Assemblée nationale ‘républicaine’ élue en mai 1849 comptait, en réalité, sur 700 et quelques membres, quelques 450 élus du ‘Parti de l’Ordre’, dont une grande majorité de légitimistes et d’orléanistes (comme Thiers), voyant le régime comme ‘transitoire’ avant l’avènement de leur ‘champion’ sur le trône, finalement peu de vrais bonapartistes, et quelques républicains ‘à l’américaine’ comme Tocqueville ou ‘modérés’ comme Cavaignac (le répresseur de Juin 1848) ; faisant face à 180 représentants de la gauche républicaine avancée et ‘démocrates-socialistes’, les ‘quarante-huitards’ des Journées de Juin (Ledru-Rollin etc.)… et, comme le montre cette carte, ce courant n’était pas spécialement fort à Paris et en Île-de-France, mais au contraire en Occitanie centrale (toulousaine, languedocienne) et provençale, en Occitanie du Nord (Périgord, Limousin, Auvergne), en Catalogne-Nord (Roussillon), en Arpitanie ainsi que dans le Berry et le sud de la Bourgogne (Nièvre, Saône-et-Loire), ou encore en Alsace et dans le Nord : des régions rurales (à l'exception du Nord industriel-minier) et 'périphériques', où il s’appuyait sur les petits paysans surendettés et les journaliers agricoles (très nombreux dans une agriculture non-mécanisée), certaines productions particulières (forestiers, vignerons), et la petite-bourgeoisie paupérisée, professions libérales et fonctionnaires, en plus bien sûr d’une part significative de la classe ouvrière urbaine... et rurale (industrie rurale typique du capitalisme 'français' : Haut-Jura, Haut-Bugey avec Oyonnax, Carmaux, La Sala 'Decazeville', Gardanne en Provence, etc. etc.).

Quelle classe ou fraction de classe, dès lors, était-elle réellement au PILOTAGE de cette masse de manœuvre paysanne arriérée ?

380529.jpgLa réponse, en réalité, c’est que le Second Empire de Napoléon III était le régime des fractions capitalistes bancaires et industrielles commençant à fusionner dans les monopoles ; mouvement symbolisé, par exemple, par la division du territoire en grandes ‘concessions’ monopolistes de chemin de fer, ou par la création (1864) de la Société générale, méga-banque – encore aujourd’hui ‘fleuron’ de la haute finance BBR – fondée par des capitaux industriels (dont Paulin Talabot qui en fut le premier directeur) et bancaires (Rotschild), dans le but (‘raison sociale’) de ‘favoriser le développement du commerce et de l'industrie en France’, et dont un ‘géant’ industriel, Eugène Schneider, deviendra le premier président. Un autre Schneider_Eugene.jpg‘indicateur’ étant, bien entendu, la reprise très nette de l’expansion outre-mer (avec toutefois des tentatives malheureuses, comme au Mexique) : ‘pacification’ achevée de l’Algérie, ‘prise pied’ au Liban et en Chine, au Sénégal (point de départ de la colonisation ouest-africaine) et au Gabon (point de départ en Afrique équatoriale), ainsi qu’à Obock (Djibouti, sur la route de l’Océan Indien ouverte en 1869 par le Canal de Suez, conçu par le promoteur et diplomate français Lesseps) et en Cochinchine (sud du Vietnam, point de départ de la colonisation de l’Indochine).

Une œuvre qui sera, après le ‘flottement’ institutionnel des années 1870, largement poursuivie et élargie par la 3e République, ‘âge d’or’ par excellence des monopoles BBR, qui règnent alors sur le deuxième empire colonial du monde après l’Empire britannique.

Telle est l’analyse juste, en termes d’économie politique, du Second Empire. Appuyé au départ (‘décennie autoritaire’ 1850-60) essentiellement sur des éléments 'républicains' très conservateurs et orléanistes (en plus des bonapartistes bien sûr), ainsi que des légitimistes partisans – avant tout – de la défense de la propriété et des ‘valeurs’, il ‘intègre’ dans la ‘décennie libérale’ 1860-70 de plus en plus de courants républicains modérés, libéraux etc., formant un ‘Tiers Parti’ (‘bonapartiste de gauche’) qui domine le Corps législatif de la fin du règne. La bourgeoisie voit alors le régime comme ‘éternel’ (dans une œuvre d’anticipation, Jules Verne pouvait faire régner un ‘Napoléon V’ en 1960), et seule la débâcle militaire de 1870 viendra y mettre un terme (l’Allemagne naît alors comme ‘ennemi héréditaire’ surpuissant à la frontière la moins ‘protégée’ du pays ; la responsabilité bonapartiste est telle que ‘l’option dynastique’ Bonaparte disparaît très rapidement du paysage politique).

435143_1.jpg Inauguration du Canal de Suez en présence de l'impératrice Eugénie, 1869

Napoléon Ier ‘préparant le terrain’ à la révolution industrielle, Napoléon III inaugurant le règne des monopoles : nous avons là l’archétype de la dictature du Capital ‘à la française’, le cadre politique dans lequel – seul – peut réellement s’épanouir le capitalisme hexagonal : un exécutif fort, mettant autoritairement et/ou diplomatiquement ‘tout le monde (toutes les fractions de la classe dominante) d’accord’, à travers une autorité assise sur le ‘lien direct avec le peuple’ (les éléments arriérés, conservateurs, non-conscients de leurs intérêts propres, des couches populaires et moyennes). C’est leviathan.jpgfinalement la conception du Léviathan de Hobbes (anglais du 17e siècle, partisan de l’absolutisme ‘à la française’), par opposition au libéralisme politique de John Locke et Montesquieu, Constant ou Tocqueville, et au démocratisme de Rousseau. Un État qui, pour préserver la stabilité de l’édifice, que la moindre instabilité sociale (sans même parler de situation révolutionnaire au sens marxiste) peut faire voler en éclat, ne peut être que policier ; et c’est ainsi que dès le Consulat, avec Fouché, émerge une figure qui deviendra un ‘pilier central’ de l’État BBR contemporain : celle du ‘premier flic’, du Ministre de l’Intérieur. Napoléon Ier aura son Fouché ; la Monarchie de Juillet, ses Thiers, Guizot ou Montalivet ; Napoléon III, son Morny (acteur essentiel du 2 décembre 1851, puis ‘éminence grise’ tout au long du règne, bien qu’il n’ait occupé le poste que brièvement en 1851-52) ; la 3e République aura son ‘tigre’ Clémenceau ; la 4e 052(difficilement naissante) son Jules Moch (1947-50) ; la 5e (en danger, 1968-74) son tristement célèbre Marcellin ; tandis que sur le poste, un Charles Pasqua ou un Nicolas Sarkozy pourront bâtir leur carrière politique, jusqu’à l’Élysée pour le second… ‘La France est un pays de flics, à tous les coins de rue il y en a cent’ chantait l’’anarchiste’ petit-bourgeois Renaud en 1975 ; et il est vrai, par exemple, que les petits-bourgeois allant frissonner au contact de la ‘dictature’ cubaine en reviennent surpris par la faible visibilité policière, comparée à un début de soirée sur les boulevards parisiens.

Et tout cela, baignant dans un ultra-chauvinisme bleu-blanc-rouge patriotard, la célébration du ‘drapeau’[1], de l’hymne et de l’armée portant ‘aux quatre coins du monde’ la ‘grandeur’ de la ‘France’ ; culte barbare remplissant les tranchées et les cimetières militaires géants de Douaumont et d’ailleurs, comme les Carthaginois nourrissaient d'enfants la gueule incandescente du Moloch.

     Aout14Verdun-une-tranchee-du-ravin-de-la-mort

Donc, après la sanglante défaite et la capture de l’empereur à Sedan (septembre 1870), la république est à nouveau proclamée à la hâte. Pourtant, les républicains ‘authentiques’ (partisans de la république comme forme définitive de gouvernement) ne sont, suite aux élections de 1869, que 30 sur 289 députés : pour beaucoup, encore une fois, il s’agit là d’un régime transitoire. La classe dominante replonge dans le ‘flou artistique’ quant à la forme des institutions, et chaque fraction, chaque ‘centre de pouvoir’ pousse à nouveau en avant sa ‘solution dynastique’. Après la démission de l’orléaniste – ‘converti’ à la république – Adolphe Thiers en 1873, c’est le maréchal légitimiste Mac-Mahon qui est investi d’une sorte de ‘régence’, dans l’attente de la ‘solution dynastique’ en question, pour une durée de sept ans : c’est l’origine du fameux septennat présidentiel, qui restera en vigueur jusqu’en 2002. 

communeparistardiCette ‘république’, comme (à peu près) tout le monde le sait, sera ‘baptisée’ dans le sang de la Commune de Paris, dont la répression par les ‘Versaillais’ (commandés... par Mac-Mahon) fera plusieurs dizaines de milliers de victimes, et que les marxistes analysent comme la première ébauche de révolution prolétarienne et de dictature du prolétariat de l’histoire ; bien qu’encore largement sous la direction d’une petite-bourgeoisie ‘sans-culotte’/’quarante-huitarde’, républicaine ‘ultra-radicale’ ou ‘démocrate-socialiste’. En réalité, la Commune peut être qualifiée de ‘charnière historique’ : c’est à la fois la première tentative de révolution prolétarienne CommuneFederesfusilleset la dernière insurrection ‘plébéienne’ petite-bourgeoise ayant pour centre Paris (bien que fort peu 'centraliste', prônant au contraire une 'République sociale' sous forme d'une 'Fédération révolutionnaire de Communes'), écrasée avec l’appui des ‘notables’ et de la paysannerie conservatrice de ‘province’ ; la première ‘ébauche’ de dictature du prolétariat et la dernière dictature de ‘salut public’ à la (17)‘93’. Marx et Engels analyseront longuement les causes de son échec. 

Après cette répression, qui marque la rupture finale et définitive entre la bourgeoisie (désormais principalement alliée aux résidus féodaux, et seulement secondairement en contradiction avec eux) et le prolétariat – bien que des bourgeois, comme Victor Hugo ou Clémenceau, prennent la défense des Communards sur un mode paternaliste ; les ‘solutions dynastiques’ s’évanouissent les unes après les autres : le bonapartisme, on l’a dit, est ‘grillé’ par le désastre de 1870 et l’héritier du trône meurt en Afrique du Sud, dans l’armée britannique, face aux Zoulous ; les orléanistes n’ont pas de prétendant réellement ‘motivé’ (la bourgeoisie qu’ils représentent s’accommode, finalement, de n’importe quel type de régime, comme l’a montré Thiers, orléaniste devenu républicain conservateur), enfin, la propriété foncière et l’Église catholique légitimistes se ‘cassent les dents’ devant l’intransigeance de leur prétendant, le comte de Chambord, qui rejette de la révolution bourgeoise 250px-Macmahonjusqu’au drapeau tricolore, et voudrait revenir en 1788…

Finalement, les républicains deviennent ultra-majoritaires aux élections de 1876 et 1877, et Mac-Mahon jette l’éponge en 1879 : c’est la véritable naissance de la 3e République ; comme solution institutionnelle à laquelle s’est – finalement – ralliée la grande majorité des ‘dominants entre les dominants’, la bourgeoisie monopoliste naissante qui s’était jusqu’alors épanouie dans le Second Empire.

Paradoxalement, ce régime, qui sera le plus long qu’ait connu la ‘France’ entre 1789 et nos jours (70 ans, 1870-1940), n’aura jamais de véritable constitution, mais un ensemble de ‘lois constitutionnelles’ adoptées autour de 1875, sous l’impulsion de ‘modérés’ (partisans aussi bien d’une monarchie ‘moderne’ que d’une république conservatrice) comme Casimir-Perier ou Jules Dufaure. Et, contrairement à une idée fausse mais répandue, le Président de la République, élu pour 7 ans (renouvelables sans limite, même si aucune présidence ne ‘durera’ finalement plus 03de 8 ans), n’est constitutionnellement pas une ‘reine d’Angleterre’ : il dispose au contraire de pouvoirs très étendus, prévus à l’origine pour le ‘régent’ Mac-Mahon, et il peut exercer – s’il le veut – un pouvoir tout aussi fort que celui de Napoléon III dans les années 1850. Simplement, avec la période de prospérité économique et de stabilité dans laquelle entre alors le capitalisme hexagonal (la ‘Belle époque’), et devant des menaces révolutionnaires très marginales (agitation anarchiste des années 1890, syndicalisme révolutionnaire des années 1900-1910, restant sur un terrain strictement économique), il renonce à en faire usage et s’efface devant les Chambres (le Parlement) et le Président du Conseil (chef du gouvernement) désigné par elles (restant rarement en place plus de 3 ans) : c’est la république des notables. Il y aura cependant des ‘présidents forts’, qui tiendront tête à leurs présidents du Conseil et aux ‘notables’ députés : Jules Grévy (1879-87) face à Gambetta, Raymond Poincaré (1913-20) pendant la grande boucherie de 14-18, Alexandre Millerand (‘socialiste’ bourgeois passé très à droite, 1920-24) qui ira jusqu’à envisager un ‘coup d’État’ (en réalité, l’usage plein et entier des ses prérogatives constitutionnelles) face à l’agitation sociale de l’époque (au lendemain de la Révolution d’Octobre), mais finira par renoncer devant la victoire électorale du ‘Cartel des gauches’ (radicaux et sociaux-démocrates), etc.

julesferryOn peut distinguer dans cette 3e République deux grandes périodes : la période ‘modérée’ (1880-1900), dominée par les ‘républicains opportunistes’ (républicains conservateurs, prêts à de grandes concessions envers les forces post-féodales et non-républicaines en général, afin d’‘acheter’ leur soutien à la république et leur alliance contre la ‘menace’ ouvrière), avec les figures célèbres de Gambetta (leader de la ‘défense nationale’ en 1870-71), Jules Ferry (‘père’ de l’école ‘républicaine et laïque’), Jules Grévy, Félix Faure etc. ; et la ‘république radicale’ (1900-1940) durant laquelle ce parti (‘républicain radical et radical-socialiste’), à la ‘gauche de la gauche’ dans les années clemenceau.jpg1870-80 mais ‘poussé vers le centre’ par le développement du mouvement ouvrier et socialiste, sera de toutes les majorités gouvernementales (avec notamment la figure du 'Tigre' et 'Père-la-Victoire' de 1918, Clémenceau) – les anciens ‘républicains opportunistes’ formant alors l’Alliance démocratique, tandis qu’une aile droite se retrouve avec les anciens orléanistes, bonapartistes et catholiques ‘ralliés’ à la république (ne faisant plus qu’y défendre leurs ‘valeurs’, sans chercher à rétablir une monarchie) au sein de la Fédération républicaine. Les éléments les plus réactionnaires, ultra-chauvins (la ‘France’ est alors dans une ‘guerre froide’ de plus de 40 ans avec l’Empire allemand, jusqu’en 1914), antidémocratiques et antisémites (affaire Dreyfus, 1894-1906), fusionnent quant à eux avec les résidus monarchistes (orléanistes ou légitimistes) dans l’Action française de Charles Maurras (républicain agnostique converti au royalisme catholique, en vertu de sa théorie du ‘nationalisme intégral’). Globalement, la 'formule' préférée des monopoles BBR serait celle associant Parti radical et Alliance démocratique (éventuellement avec des 'socialistes indépendants' ultra-opportunistes comme Millerand ou Viviani) ; cependant, les radicaux devront parfois s’allier ‘tactiquement’ (pour contenir la pression populaire) à la ‘gauche’ SFIO et ‘républicaine-socialiste’ (1924-26, et bien sûr Front populaire 1936-38) ; tandis que, face à la menace 'rouge' du prolétariat, la 'république des notables' peut aller 'chercher des majorités' très, très à droite (Chambre 'bleu horizon' de 1919-24, alors que le monde est ébranlé par la Révolution bolchévique)... 

Mais dans tous les cas, c’est la CONCEPTION CAPITALISTE DU MONDE ‘à la française’, développée sous Napoléon Ier et ‘mise à jour’ sous Napoléon III pour entrer dans l’ère des monopoles, qui domine et même triomphe à cette époque, quelles que soient les majorités et les gouvernements. C’est l’’âge d’or’ du capitalisme hexagonal, entré dans son stade monopoliste ; paris-expo1900.jpg‘âge d’or’ symbolisé par les Expositions universelles de 1889 (qui célèbre le centenaire de la révolution bourgeoise, et voit la construction de la Tour Eiffel) et de 1900, faisant de Paris la ‘ville lumière’ qui – seulement concurrencée par Londres – rayonne sur les ‘nations civilisées’. Sur le plan de la culture dominante, Victor Hugo est érigé en ‘figure tutélaire’ et inhumé directement au Panthéon à sa mort en 1885. En effet, son œuvre littéraire est un ‘monument’ bourgeois du 19e siècle et politiquement, son parcours est l’incarnation même de la ‘synthèse nationale’ appelée de ses vœux par la république ‘définitive’ : fils d’un fameux général d’Empire d’origine lorraine (opérant en Espagne au côté du frère de Napoléon, Joseph Bonaparte) et d’une nantaise plutôt catholique et royaliste ; il a lui-même été légitimiste sous Charles X, puis orléaniste (siégeant à la Chambre des Pairs en 1845, confident de Louis-Philippe) sous la Monarchie de Juillet ; puis républicain (droite conservatrice, menant victor-hugopersonnellement la répression des Journées de Juin en tant que maire du 8e arrondissement) en 1848 ; puis, d’abord soutien de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, il n’aura finalement été, au cours de sa vie, un opposant politique qu’à celui-ci (ce qui ne sera pas un problème, loin de là, vu comme le Second Empire sera 'grillé' et honni après 1870), s’exilant à Guernesey après le 2 décembre 1851 pour ne revenir qu’en 1870 ; mais, s’il pourfend ‘Napoléon le petit’, il reste, comme tous les bourgeois de son siècle, un profond admirateur du ‘Grand’, auquel il est relié par la figure paternelle. Devenu républicain ‘définitif’ au cours de son exil, il reviendra en héraut de la République ‘modérée’, ‘raisonnable’ et ‘social-progressiste’ paternaliste (appelant à la clémence envers les Communards et à la ‘générosité’ bien-pensante d’un Jean Valjean envers les Cosettes et les Gavroches prolétaires), que les monopoles nouveau-nés appellent de leurs vœux. Républicain et ‘homme de progrès’, il n’en est pas moins resté profondément catholique, chrétien social dans la lignée d'un Lamennais, et ainsi ‘éclaireur’ du catholicisme rallié (à la république), qui devient massif dans les années 1880-90… 

Et depuis cet ‘âge d’or’ de la ‘Belle époque’, au fond, que s’est-il réellement passé de significatif ? Il y a Verduneu la grande boucherie impérialiste de 1914-18, épreuve abominable pour les masses populaires, mais surmontée (victorieusement) par la bourgeoisie BBR sans changement institutionnel majeur, ni même instauration d’un ‘état d’exception’ particulier, hormis la censure contre le ‘défaitisme’ et (logiquement) tout ce qui pouvait donner des informations à l’ennemi, la lutte contre l’espionnage (Mata-Hari) et la répression sanglante des mutineries et autres ‘refus d’obéissance devant l’ennemi’ (les mutineries de 1917 sont restées les plus célèbres, mais la répression la plus dure fut celle de la première année de guerre, jusqu’à l’été 1915). Puis, le monde est entré – après l’Octobre rouge russe – dans l’époque de la révolution prolétarienne mondiale, et la ‘France’ a progressivement cessé d’être une puissance mondiale de premier rang (devant l’émergence, en particulier, des USA, puis du Japon et de l’Asie-Pacifique en général ; pendant la Guerre froide il y avait la superpuissance soviétique, et aujourd’hui la montée de la Chine et des ‘émergents’).

Il y a eu le (nouveau) désastre militaire et l’occupation allemande de 1940, donnant naissance au régime d’exception de l’État français et de la ‘Révolution nationale’, expérience contre-révolutionnaire, Etes vous-plus-Francais-que-lui-1943autoritaire et anti-progressiste soutenue par toute l’extrême-droite, la droite et même une grande partie du centre et de la ‘gauche’ bourgeoise d’avant-guerre (au total, 569 députés et sénateurs votant les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940), récupérant en masse le personnel politique et administratif de la 3e République ‘terminale’ (Laval, chef du gouvernement de la collaboration jusqu’au-boutiste, était un Président du Conseil de centre-droit dans les années 1930 ; René Bousquet, chef de la police vichyste, était radical et le restera après-guerre, etc.), en tout cas dans les premiers temps ; puis viendront les défections, à mesure que la guerre tourne au désavantage de l’Allemagne (échec de la bataille d’Angleterre, débarquement allié en Afrique du Nord se soldant par l’occupation nazie de tout le territoire métropolitain, Stalingrad, débarquement en Italie etc.), sachant que dès 1940, à peu près toutes les forces politiques bourgeoises, mêmes les plus réactionnaires (Fédération républicaine, Croix-de-Feu, Action française, ligues diverses, et jusqu’à la ‘Cagoule’ terroriste de la fin des années 30), ont ‘placé’ des éléments à Londres auprès de la ‘France libre’[2] : de fait, le ‘vichysto-résistant’ deviendra une espèce endémique des ‘allées du pouvoir’ républicain d’après-guerre et jusqu’à la fin du siècle ; en ‘étaient’ rien de moins que… François Mitterrand (ministre ‘récurrent’ de la 4e République et Président de 1981 à 1995), Maurice Couve de Murville (Premier ministre en 1968-69), Raymond Marcellin (ministre de l’Intérieur de 1968 à 1974), Maurice Papon (préfet de police de Paris 1958-67, ministre du Budget sous Giscard), etc. etc.

de-gaulle-photo-2Et puis, il y a eu la grande agitation et les luttes révolutionnaires anticoloniales dans l’Empire, amenant à une ‘refonte’ (‘néocoloniale’) de la domination impérialiste et donnant naissance à la 5e République ‘présidentialiste’ que nous connaissons aujourd’hui - impulsant, dans les années 1960-70, une nouvelle (et sans doute ultime) restructuration-modernisation du capitalisme monopoliste tricolore, et donnant (inévitablement) naissance à un dernier 'mythe national', une nostalgie de cet ultime 'âge d'or' : ‘du temps du général De Gaulle, ma bonne dame…’, alors que ‘voyez-vous’, ‘depuis Mai 68’ et la victoire consécutive des ‘socialo-communistes’ en 1981, ‘tout fout le camp’

Mais dans le fond, qu’est-ce que tout cela a donc été, sinon, dans des situations de crise particulièrement aigüe, un retour au ‘pouvoir exécutif fort’ d’un (selon la ‘tradition’ réactionnaire dont on se réclame) Mac-Mahon ou d’un Louis-Napoléon, ‘pouvoir fort’ pour la conservation de l’ordre social ébranlé ; c'est-à-dire les prérogatives dont disposaient déjà les présidents de la 3e République, mais dont ils ne faisaient pas usage ?

preview frAu plan ‘géopolitique’, à la ‘guerre froide’ avec l’Allemagne (apparemment terrassée en 1918) succèdera la ‘menace bolchévique’, reléguant même au ‘second plan’ (après 1933) la nouvelle menace allemande hitlérienne (d’où la défaite de 1940) ; puis, après-guerre, toujours la ‘menace rouge’ et anticolonialiste, et enfin, aujourd’hui, les ‘émergents’ BRICS (ou ‘golfiens’, turcs, iraniens etc.) qui ‘grignotent’ à l’impérialisme BBR ce qu’il lui reste de 'pré carré' formellement ‘indépendant’ ; ceci s’ajoutant, à chaque époque, à la préoccupation d’’exister’ face à la superpuissance mondiale (britannique jusqu’en 1940, puis US après 1945). Mais c’est toujours le même chauvinisme tricolore qui suinte de tous les pores du discours et de la culture dominante… 

Pour le reste… Lorsque les monopoles crient ‘carotte !’, l’idéologie républicaine regarde vers la Les-60-engagements-211x300.jpg‘gauche’, vers la petite et moyenne bourgeoisie des fonctionnaires, travailleurs intellectuels urbains, aristocrates-ouvriers etc., sur une ligne de ‘socialisme républicain’ typiquement ‘français’ (avec lequel le mouvement ouvrier organisé, même sous la direction du PCF des années 1920-30-40, ne rompra jamais vraiment) ou de social-christianisme à la Hugo – les deux composantes, finalement, de la social-démocratie BBR : Mélenchon et Ayrault ; et lorsque les monopoles crient ‘bâton !’, elle regarde vers la ‘droite’, vers la petite et moyenne bourgeoise des ‘indépendants’, petits patrons TPE/PME, paysans propriétaires, cadres du secteur privé, professions libérales et notables divers, sur une ligne renouant avec le ‘Parti de l’Ordre’ de 1848, la ‘république des fusilleurs’ de Thiers et Mac-Mahon, la ‘Chambre bleu horizon’ de 1919-24 (faisant face à l’agitation hexagonale post-Octobre) ou la ‘majorité silencieuse’ des élections de juin 1968… Soit, aujourd'hui, l'aile droite 'décomplexée' de l'UMP (les Copé, les Raoult, les Guéant et les Hortefeux, les Peltier et autre 'Droite forte', les Luca et autre 'Droite populaire'), le FN - 'centre d'agrégation' de l'hégémonie intellectuelle réactionnaire depuis près de 30 ans, devenu désormais une force politique colossale pouvant prétendre sérieusement au pouvoir, et des forces plus 'localisées' comme le MPF villiériste dans l'Ouest atlantique (surtout en Vendée) ou la Ligue du Sud de manifeste-pour-une-droite-decomplexee-2875762-250-400Bompard en Provence (surtout dans le Vaucluse) ; sans même parler de forces plus 'radicales' encore, comme les Identitaires ou les forces de l'UDN - qui, elles, revendiquent ouvertement l'héritage de la 'Révolution nationale' et des régimes fascistes du siècle dernier, parfois sans même l'exception du nazisme.
Depuis les années 1980, avec la (nouvelle) crise générale du capitalisme et - en face - le grand recul de tout mouvement populaire révolutionnaire ou même 'sincèrement progressiste', suite à la faillite finale du révisionnisme soviétique et de ses alliés, au triomphe de la voie capitaliste en Chine etc., la tendance générale et dominante est évidemment de 'regarder à droite', ce que le PCmF appelle 'fascisme moderne' : les monopoles crient 'bâton', et leur politique antisociale et sécuritaire/antidémocratique ne trouve aucune force pour se dresser sur son chemin et les forcer à un peu de 'carotte'. La 'gauche' bourgeoise se fait 'gestionnaire' des ravages de la crise capitaliste et les forces rêvant (comme le Front de Gauche ou les amis de Montebourg) à un 'nouveau 1981' ne peuvent plus se livrer qu'à une démagogie social-républicaine populiste et finalement pathétique...
Enfin, l'âge des monopoles, c'est aussi l'époque où le Capital va vouloir modeler toute la société à son image. Le 'citoyen' travailleur ne peut plus se contenter d'être un simple vendeur de force de travail pendant la journée, retournant tranquillement à sa petite vie 'traditionnelle' le soir venu : il doit devenir un homo capitalistus intégral, producteur ET consommateur, valorisant et défendant le Capital dans chacun des gestes de son existence, consacrant sa vie et même - si besoin - versant son sang pour lui ; il doit être à chaque instant un soldat des monopoles, car l'ère des monopoles est finalement en elle-même, par delà les cycles de récession et de reprise, une longue et inexorable crise générale - commencée dans les années 1860-70.
C'est ainsi que la 3e République, parachevant brutalement l’œuvre initiée (pour 'préparer le terrain' à la révolution industrielle) par la Révolution et l'Empire, va prendre 'à bras le corps' cette tâche indispensable : la 'France' ne peut plus être une simple juxtaposition de peuples et de nations, réunies sous l'autorité personnelle d'un souverain ; elle doit devenir une 'nation' artificielle en elle-même, 'nation' de 'bons citoyens' homo capitalistus, travailleurs dévoués et soldats disciplinés, sous l'étendard bleu-blanc-rouge de la bourgeoisie.
01 03 tu seras soldatC'est donc l'époque des 'hussards noirs de la République', du 'Soyez propres - Parlez français' sous le préau de la cour d'école et du 'Tu seras soldat' au tableau noir : l'école 'républicaine et laïque' prend le relais du curé de campagne pour former une armée de ‘cœurs et d'esprits’ tricolores, au garde-à-vous à l'usine comme à la tranchée. Son 'père', érigé en 'saint républicain' jusqu'à encore aujourd'hui, le Jules Ferry qu'on ne présente plus, exposait les choses en ces mots, avec une franchise qui ne caractérise plus guère notre bourgeoisie actuelle - encore qu'on y revienne : "Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. […] Si cet état de chose se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 28 mai 1871"... Et pourtant, ‘l’École de la République’ est encore aujourd’hui une entité semi-divine, un totem, une vache sacrée pour toute une ‘gauche’ réformiste petite- et moyenne-bourgeoise, y compris ‘radicale’ et même prétendument ‘révolutionnaire’ (trotskystes, ‘ML’ thorézo-brejnéviens) ; ce qui illustre bien tout le ‘problème français’ de la révolution prolétarienne en Hexagone.

Bien sûr, ce processus d’uniformisation BBR n’ira pas sans quelques ‘bugs’ : ainsi, déjà en 1836, lors du procès de Fieschi (corse auteur d’un attentat républicain contre Louis-Philippe), le procureur clamera que ‘seul un étranger (avait) pu faire une telle chose’ (…) ; encore en 1914, dans les alentours de la gare Montparnasse, des Bretons seront pris pour des ‘boches’ en pleine hystérie ‘patriotique’, et passés à tabac ; d’une manière générale, les ‘hussards noirs’ voient les ‘patoisants’ de ‘province’ comme des ‘semi-sauvages’ à civiliser, participant à la ‘grande œuvre civilisatrice’ de la République à défaut d’avoir pu eux-mêmes aller ‘civiliser’ en Afrique ou en Indochine…

francemarocFEt pour 'cimenter' artificiellement un ensemble de nations, et plus généralement un Centre et des Périphéries avec un tel niveau historique de contradiction, rien ne vaut (comme disait ce bon vieux Charles Quint) l'accomplissement d'une destinée universelle : en l'occurrence, porter, non pas la 'bonne nouvelle' de Jésus-Christ, mais les 'lumières' de la 'civilisation française' ('Nous sommes les Grecs du monde', lançait Victor Hugo au maréchal Bugeaud, sanglant 'pacificateur' de l'Algérie sous la Monarchie de Juillet) par delà les océans et les déserts - tout cela, bien entendu, pour le juteux bénéfice de la grande bourgeoisie en pleine fusion monopoliste, cherchant désespérément des 'terrains' où investir et valoriser ses capitaux. Dès 1830, c'est la conquête de l'Algérie, puis les établissements dans le Pacifique (Tahiti, Marquises, 'Nouvelle-Calédonie'/Kanaky, Wallis et Futuna), à Mayotte, à Madagascar, à Dakar (Faidherbe), au Gabon, à Saïgon etc. etc., puis la colonisation d'une bonne moitié de l'Afrique et de l'Asie du Sud-Est : en 1920, 'l'Empire' couvre près de 13 millions de kilomètres carrés pour plus de 100 millions d'habitant-e-s (40 millions en métropole et 60 millions de colonisé-e-s). Ceux-là n'auront pas (même) la 'chance' d'être francisés de force : les devoirs de la 'citoyenneté' s'accompagnent de bien trop de droits pour pouvoir l'accorder à ces 'sauvages' ; ils seront donc 'sujets' de l'Empire, soumis au statut de l''indigénat', jusqu'à ce qu'après la Seconde Guerre mondiale, la bourgeoisie impérialiste décide de 'couper la poire en deux' : la grande majorité devient 'indépendante' sous protectorat de fait, tandis que quelques territoires, consacrés 'DOM-TOM', accèdent à la 'citoyenneté' formelle (de seconde zone dans les faits : la répression impérialiste fait encore plusieurs morts en Martinique en décembre 1959 ou février 1974, près d’une centaine en Gwadloup en mai 1967, plusieurs dizaines en Kanaky dans les années 1980, etc.). Les nations périphériques de 'métropole' (corses, occitans, catalans, bretons, basques, alsaciens), elles, 's'accompliront dans la francité' en formant le gros de l'administration et des troupes coloniales (et des colons lorsqu'il y a colonie de peuplement : Maghreb, Kanaky). À partir des années 1960, les effets de la disparition de cette 'soupape' se feront d'ailleurs nettement sentir dans une jeunesse qui, concomitamment, accède de plus en plus largement aux études supérieures : ramassant l'étendard de la lutte contre une colonisation à laquelle avaient participé ses propres pères, elle réaffirmera avec force la conscience nationale populaire sur une ligne progressiste voire révolutionnaire… 

Toute cette œuvre a été, par la suite, totalement poursuivie par les régimes successifs depuis 1944 ; Vichy ne marquant en réalité aucune véritable rupture (l’appareil politico-militaire d’avant-guerre s’y transférant quasi intact, puis ralliant tel quel la ‘France libre’ entre 1942 et la Libération) ; la colonisation se transformant simplement (dans les années 1950-60) en ‘indépendances’ sous protectorat de fait (l’ambassadeur de ‘France’ jouant le rôle de ‘Résident général’) ; et les monopoles assurant pendant les ‘Trente glorieuses’ une dernière ‘vague’ de modernisation, surmontant au prix de quelques concessions le grand ‘réveil populaire’ de 1968-75 (concessions synthétisées dans le mitterrandisme des années 80).

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Face à cette analyse et ces constats, quelles sont les tâches des authentiques communistes révolutionnaires ? 

-> Elles sont d’assumer totalement l’antagonisme avec l’État, correctement analysé comme construction politico-militaire de la classe dominante ; et avec ‘la France’ comprise comme appareil idéologique et culturel qui le soutient. Écrivant dans les années 1840-1880, c'est-à-dire à la jonction entre la toute fin de l’époque des révolutions bourgeoises et le début de l’époque des révolutions prolétariennes, Marx et Engels ont beaucoup insisté sur le caractère progressiste de l’État moderne absolutiste et des révolutions bourgeoises (dont ils étaient encore contemporains en Allemagne, 1848-71) engendrant l’État contemporain ; voire… des entreprises coloniales/impérialistes (conquête de l’Algérie, guerre américano-mexicaine). Ce qui, d’un point de vue matérialiste ‘d’ensemble’, s’explique aisément : en créant le ‘terrain favorable’ nécessaire à la révolution industrielle (ou en ‘arrachant’ des peuples entiers à l’économie primitive ou féodale outre-mer), ces évènements historiques ont créé les conditions d’un développement massif du prolétariat, du caractère social de la production, condition elle-même indispensable pour ‘enclencher’ la marche au communisme, nouveau stade de civilisation et de l’histoire humaine. En développant le capitalisme industriel et ce caractère social de la production, la bourgeoisie, en tant que dernière classe exploiteuse de l’histoire humaine, engendre ses propres fossoyeurs et – par là – ceux de la société de classes en tant que telle. De plus, baignés comme tous leurs contemporains dans l’atmosphère du ‘patriotisme révolutionnaire’ français (et son importance mondiale à l’époque), les deux compères ont toujours considéré la ‘France’ comme une ‘nation’ et n’ont pas vu son caractère plurinational ; et ils ont, sans doute, exagéré (dans cette même atmosphère) l’importance réelle de la ‘rupture’ représentée par la révolution bourgeoise ‘française’ par rapport à l’Ancien régime, l’épisode ‘démocratique radical’ (1792-94) restant finalement très court par rapport au processus d’ensemble (1789-1848)… passons.

Mais aujourd’hui, alors que l’époque des révolutions bourgeoises est terminée et bien terminée, on peut se demander s’il est vraiment utile d’insister en long, en large et en travers sur ce caractère ‘progressiste’ au regard ‘global’ de l’histoire humaine ; et s’il ne faudrait pas plutôt mettre en avant le revers de la médaille – que Marx et Engels, au demeurant, n’ont jamais nié. Car la révolution prolétarienne, comme processus de négation du capitalisme par le communisme, n’est pas seulement un ‘changement de mode de production’, comme le passage de l’esclavagisme à la féodalité ou de la féodalité au capitalisme ; elle est un passage à un autre stade de civilisation, la négation, quelque part, des 5.000 ou 6.000 dernières années d’histoire depuis la sortie des temps préhistoriques – d’où le caractère titanesque de la tâche.

Telle est la position de Servir le Peuple : oui, d’un point de vue de développement des forces productives, de progrès scientifique et technique et – par là – d’amélioration des conditions de vie générales, cette séquence historique ‘État moderne – révolutions bourgeoises’ (13e-19e siècles) a évidemment été progressiste ; en allant ‘chercher loin’ (et en se basant sur la stricte condition matérielle, sans se préoccuper des autres aspirations humaines telles que la liberté d’aller et venir, la ‘disposition de soi’), l’on pourrait même dire que la condition de l’esclave africain dans les plantations des 18e-19e siècles était ‘meilleure’ que celle de ses cousins restés en Afrique, dans la précarité de la vie primitive (manque de nourriture, maladies etc., alors que le propriétaire esclavagiste, lui, avait intérêt à maintenir ses esclaves en vie et en bonne santé). On pourrait dire de même que, objectivement, la condition des masses d’Amérique latine (survivantes, la colonisation ayant tout de même divisé la population par dix...) était meilleure en 1800, ‘permettant’ d’ailleurs d’entrer dans la ‘modernité’ à travers les ‘indépendances’, que sous l’Empire aztèque (avec ses sacrifices humains) ou l’Empire inca... Mais ce caractère ‘progressiste’ (passé) est, aujourd’hui, un PILIER CENTRAL de l’argumentaire de la classe dominante, de sa propagande réactionnaire pour se maintenir en place : ‘nous avons apporté à l’humanité le progrès et la civilisation’ et, d’ailleurs, la révolution prolétarienne est généralement présentée, dans cette propagande, comme un retour à la ‘barbarie’ débouchant inévitablement sur le ‘despotisme oriental’. Mettre en avant le ‘revers de la médaille’, les atrocités qui ont émaillé le processus, est donc une nécessité pour contrer cette propagande réactionnaire. Le capitalisme (dont le développement sous-tend toute la séquence historique en question) a, effectivement, créé les conditions pour le ‘saut’ de l’humanité vers une civilisation supérieure ; mais lui-même ne représente pas ce ‘saut’, il fait et demeure partie, comme les modes de production antérieurs, de la protohistoire barbare de l’humanité qu’est la société de classes.

Dans le cas qui nous intéresse, sur le ‘front’ de la révolution prolétarienne mondiale où nous nous trouvons, c’est-à-dire face à l’ennemi ‘France’, ‘République française’, il importe donc de démystifier, en dévoilant les mille atrocités et les mille oppressions de masse émaillant le processus de sa construction, cet ennemi qui va bien évidemment mettre en avant son soi-disant caractère ‘progressiste’ passé, le ‘progrès’ qu’il aurait apporté à toute une partie de l’humanité (la ‘France métropolitaine’, mais aussi les ‘DOM-TOM’ – dernières colonies directes – et l’ancien Empire colonial devenu protectorats de fait pseudo ‘indépendants’). 

-> Et elles sont, également, de comprendre correctement la révolution prolétarienne comme un encerclement du Centre par la Périphérie ; qui est l’universalité de l’encerclement des villes par les campagnes appliqué en Chine par Mao Zedong. Il y a les ‘Centres mondiaux’ que sont la ‘Triade économique’ (Amérique du Nord, Europe occidentale, Asie-Pacifique/Australie/Nouvelle-Zélande) et la ‘Triade géopolitique’ qui ne recoupe pas exactement la première (bloc USA-Commonwealth-Israël-Japon, bloc ‘euro-continental’ autour de l’axe franco-allemand, bloc ‘de Shanghai’ Russie-Chine) ; et les ‘Périphéries mondiales’ que l’on appelle souvent les ‘Trois continents’ (Afrique, Asie/Océanie ‘pauvre’, Amérique latine et caraïbe). Mais chaque continent, chaque sous-continent, chaque État et même chaque grande métropole urbaine ou département/province rural est fondé sur un ou des Centre(s) et une ‘Périphérie’. Ce sont là, finalement, les anneaux d’un serpent étranglant lentement mais sûrement le capitalisme monopoliste mondial.

Pour les communistes, chaque État capitaliste est un ‘état-major intégré’ de classe auquel doit faire face un ‘état-major intégré’ révolutionnaire ; et donc un ‘front’ de la révolution prolétarienne mondiale qu’ils peuvent, éventuellement, subdiviser en ‘tranchées’ (pourquoi pas sur une base nationale, lorsque l’État est plurinational, ou sur la base d’oppressions particulières).

Dès lors, chaque ‘front’ et chaque ‘tranchée’ doit être capable de déterminer quelles sont ses ‘villes’ et ses ‘campagnes’. Car dans le processus révolutionnaire qu’est la Guerre du Peuple, l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat est le ‘pilote’ de la ‘machine’, mais le ‘moteur’ en sont (au sens figuré) les ‘campagnes’ que celui-ci aura correctement déterminées au sein des masses populaires. Car le prolétariat avancé (prolétariat pour soi, conscient de sa classe et de ses intérêts, et organisé) ne peut, à lui seul, mener à bien la révolution : dans le meilleur des cas, il représente 5% de la population. Il doit donc agréger autour de lui, non seulement les éléments moins avancés du prolétariat, mais aussi tous les éléments potentiellement révolutionnaires des masses populaires, qui consistent en le prolétariat, l’aristocratie ouvrière, le prolétariat par assimilation ‘employé’ (‘para-productif’), la paysannerie et la petite-bourgeoisie (‘indépendants’ artisans et commerçants) pauvres et ‘modestes’ (c'est-à-dire la quasi-totalité des ces classes aujourd’hui) et la jeunesse déclassée-marginalisée (fille de la ‘génération baby boom’ qui ‘vivra moins bien que ses parents') ; et qui ont – finalement – toutes entières intérêt à un ‘changement radical’ de société ; en déterminant quels sont les ‘secteurs’ de ces masses populaires (les ‘campagnes’) qui ont le plus fort ‘potentiel’ pour entrer les premiers dans la lutte, et de là, déployer celle-ci vers les secteurs moins avancés, plus ‘prisonniers’ du pouvoir capitaliste (ce qui revient à ‘encercler les villes’). Pour Servir le Peuple, dans le cadre géographique de l’État dénommé ‘France’ (notre ennemi), ces ‘campagnes’ sont les ghettos urbains des grandes métropoles, où se concentre le phénomène particulier des ‘colonies intérieures’, de ‘l’indigénat métropolitain’ ; les ‘zones de relégation’ de ‘pauvreté rurale’ (qui, dans la plupart des cas, sont concernées par une problématique nationale) et les ‘zones de relégation’ des bassins industriels en perdition (où se rejoignent souvent une problématique nationale et une problématique de ‘colonies intérieures’) ; sans oublier bien sûr les dernières colonies directes d’outre-mer, et les protectorats de fait pseudo ‘indépendants’ (reliés aux 'colonies intérieures' métropolitaines).

Servir le Peuple a également constaté et affirmé que ce sont les territoires et les populations atteints, subsumés en dernier par le capitalisme, qui sont généralement le point de départ (impulsant ceux touchés plus anciennement) de la ‘reconquête populaire’ face à celui-ci (d’où les ‘anneaux du serpent’).

Dans ce cadre, les nations qui ont été niées à travers le processus de l’État moderne, sans même parler de celles colonisées par la suite (avec leurs ‘ambassadeurs’ en métropole), n’ont pas seulement ‘toute leur place’ ; elles ont une place de premier plan comme ‘campagnes’ motrices de la Guerre populaire sur le front ‘France’.

À travers les modes de productions précédents, ces nations ont toutes connues un ou plusieurs ‘âge(s) d’or’ ; et il en va de même pour la plupart des nations ex- (et aujourd’hui néo-) colonisées. L’Occitanie, par exemple, a connu (même si l’on ne peut pas parler de nation occitane à cette époque) un ‘âge d’or’ à l’apogée de l’Empire romain (et du mode de production esclavagiste), dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, puis l’’âge d’or’ de la civilisation arago-catalo-occitane à l’apogée du mode de production féodal (11e-12e-13e siècles), le premier n’étant évidemment pas ‘sans lien’ avec le second ; avant d’être niée par la construction monarchique de l’État moderne (correspondant à la crise générale de la féodalité). On peut même dire qu’un autre ‘âge d’or’ a existé après la révolution bourgeoise, lorsque le capitalisme était encore progressiste : la ‘civilisation villageoise’ du 19e siècle (la langue était encore largement parlée, et le sentiment occitan se combinait sans trop de problèmes avec le ‘patriotisme révolutionnaire’ français), avant que le capitalisme n’entre en crise générale – et dans l’ère des monopoles. Il est donc important de souligner, devant les masses, l’importance de ces ‘âges d’ors’ passés ; mais aussi – et surtout – le fait qu’ils n’ont été que des brouillons (puisqu’appartenant à la ‘préhistoire de l’humanité’, tel que Marx qualifie la société de classe) et que si – c’est la conviction de SLP – l’Occitanie renaît, niant la ‘France’ qui l’a précédemment niée (négation de la négation), ce sera à un niveau BIEN SUPÉRIEUR de civilisation, à côté duquel ‘l’Andalousie du Nord’ arago-catalo-occitane médiévale fera figure d’âge des cavernes ; ceci à travers la révolution prolétarienne niant le capitalisme par le communisme, l’appropriation privée de la richesse produite par le caractère social de la production.

 

Démystifier l’ennemi de classe à travers le processus de formation de son organisation sociale, et déterminer quelles sont les ‘villes’ et les ‘campagnes’ du ‘front’ (État bourgeois) sur lequel nous opérons ; telles sont nos tâches primitives, ‘préliminaires’, immédiates mais indispensables : l’élaboration de ce que les maoïstes péruviens et Voie Lactée appellent une ‘pensée’, et l’élaboration de ce que le (n)PCI appelle une stratégie révolutionnaire, un plan général de travail.

À partir de là, si ces tâches sont menées correctement, le Parti, avant-garde révolutionnaire organisée du prolétariat, pourra agréger à lui toutes les forces révolutionnaires des masses populaires aspirant à un ‘changement radical de société’, combiner toutes les formes de lutte légales et non-légales, pacifiques et non-pacifiques, pour mener à bien sur le ‘front’ en question la négation du capitalisme par le communisme à travers la Guerre populaire, jusqu’à la conquête du pouvoir par le prolétariat à la tête des masses populaires, puis à travers le socialisme et la dictature démocratique du prolétariat.

 

La ‘France’, la ‘République’, correctement comprises comme MYTHES BOURGEOIS, sont les murs d’une prison qui enferme la conscience du prolétariat et des masses populaires !

COMMENÇONS À ABATTRE LES VIEUX MURS ET À DÉPLOYER L’AURORE !!!

 

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[1] Le fameux, l’incontournable drapeau tricolore bleu-blanc-rouge, emblème s’il en est de la bourgeoisie ayant pris le contrôle de l’État construit par les monarques en 1789, après y avoir fait son nid pendant plus de 5 siècles. Il naît au départ sous la forme d’une cocarde (rondelle de tissu que l’on accrochait aux chapeaux), lorsque Louis XVI est ‘ramené’ à Paris après la prise de la Bastille, et il unit le blanc de la monarchie au… (comme par hasard !) bleu et au rouge de Paris, indication, s’il en est, de qui est la fraction dirigeante de la bourgeoisie révolutionnaire d’alors, bien que toutes les ‘provinces’ du royaume aient leurs ‘ténors’ aux États Généraux devenus Constituante. Il deviendra étendard des armées révolutionnaires sur les champs de bataille de 1792 (comme à Valmy), avant d’être consacré officiellement en février 1794 (27 pluviôse an II), sa forme actuelle étant celle du pavillon de la Marine de guerre napoléonienne. Il est resté depuis lors l’emblème ‘national’, à l’exception de la période 1815-30 (rétablissement du drapeau blanc), y compris sous Vichy. Le prolétariat s’en dissocie pourtant rapidement puisqu’en 1848, le poète Lamartine, sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris, doit défendre (dans un discours resté célèbre) le drapeau tricolore ‘qui a fait le tour du monde avec la Révolution et l’Empire’ face au drapeau ROUGE, symbole insurrectionnel populaire depuis la répression du Champ-de-Mars en 1791, et qui deviendra après la Commune le drapeau de la révolution prolétarienne internationale… Mais malgré cela, le mouvement socialiste puis communiste hexagonal ne saura jamais réellement se défaire de ces trois couleurs ‘révolutionnaires’, devenues pourtant, entre temps, totalement réactionnaires et impérialistes. Depuis 2003 (loi sur la ‘sécurité intérieure’), l’article 433-5-1 du Code pénal prévoit que ‘Le fait, au cours d'une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, d'outrager publiquement l'hymne national ou le drapeau tricolore est puni de 7 500 euros d'amende. Lorsqu'il est commis en réunion, cet outrage est puni de six mois d'emprisonnement et de 7 500 euros d'amende.

 

[2] Le site Voie Lactée (pour lequel les compliments de SLP sont si rares qu’ils valent de l’or…) analyse d’ailleurs ASSEZ CORRECTEMENT la ‘grande contradiction’ de la bourgeoisie BBR en 1940-44, à la lumière de l’opposition Empire/Europe ; à cela près qu’il ‘invente’ (encore une fois) une contradiction anti-léniniste entre ‘bourgeoisie financière’ (impérialiste) et ‘bourgeoisie industrielle/traditionnelle’. Pour SLP, il y avait plutôt UNE bourgeoisie monopoliste, divisée en deux branches : l’une de ‘tropisme ultramarin’ (tournée vers l’outre-mer, les colonies ; ceci même restant relatif, car les vichystes devront être délogés par la force d'Afrique du Nord, de Syrie-Liban et de Madagascar, il y aura des ralliements tardifs de territoires importants (Réunion et Afrique occidentale fin 1942, Antilles-Guyane en 1943), tandis que l’Indochine restera sous-contrôle vichysto-japonais jusqu’en 1945) ; l’autre de ‘tropisme euro-méditerranéen’, tournée vers l’Europe (notamment centrale : la ‘Petite Entente’ Yougoslavie-Tchécoslovaquie-Roumanie d’entre-deux-guerres, l’alliance franco-polonaise) et le ‘proche Empire’ nord-africain et syro-libanais : la Mitteleuropa et la Méditerranée passant sous contrôle allemand et italien en 1940-41, cette branche va logiquement chercher à ‘intégrer’ la France dans la ‘nouvelle Europe’... Mais tout n’est (même) pas si ‘simple’ : comme on l’a dit, des colonies résisteront longuement à la ‘France libre’ et nécessiteront parfois une expédition militaire ; il existera toujours des ‘passerelles’ entre les deux ‘branches’ qui expliquent (aussi) les défections de Vichy à la ‘France libre’ au fil de la guerre, les positions ‘neutres’ du type ‘l’épée (De Gaulle) et le bouclier (Pétain)’, ou les éléments comme Darlan (‘premier ministre’ de Vichy février 1941-avril 1942) qui prennent bouche avec les Américains (alors encore neutres) et se ‘rallient’ lors du débarquement allié en Afrique du Nord, etc. etc. Si l’on prend un industriel comme Renault (vichyste, l’entreprise sera nationalisée à la Libération), ne roulait-on pas en Renault dans les colonies ? N’y avait-il pas là un marché très important pour le fabricant automobile ? Avait-il forcément envie de voir l’Afrique envahie de Volkswagen et l’Indochine de Toyota ? CQFD. On peut également penser qu'il y avait un clivage entre principalement anti-allemands (contradiction inter-impérialiste principale) et principalement anticommunistes (contradiction révolution mondiale/contre-révolution principale) : l'URSS n'était pas (loin de là) 'aux portes' de la 'France' et des bourgeois 'intelligents', ne cédant pas à l'hystérie, pouvaient facilement se rendre compte de l'inoffensivité du PCF et du Front populaire ; pour d'autres, en revanche, l'occupation étrangère était préférable à la moindre réforme sociale, 'ouvrant les vannes du bolchévisme'. Il y avait peut-être, aussi, des principalement anti-anglais, la contradiction restant forte en Afrique et en Orient (question de Mossoul, province ottomane riche en pétrole, promise à la France mais finalement attribuée au 'mandat' britannique en 1920, d'où l'importance du vichysme en Syrie-Liban).

Après-guerre, les ‘ultramarins’ seront nettement ‘atlantistes’ (ils ont besoin de l’impérialisme US pour défendre les territoires contre les mouvements anticoloniaux, appuyés par l’URSS et la Chine), quoique non sans contradiction (l’impérialisme US tend aussi à appuyer la ‘décolonisation’, car une colonie qui ‘échappe’ à la France sans tomber dans le ‘bloc rouge’ passe généralement dans son orbite) ; tandis que les ‘continentaux’ vont se lancer, avec l’impérialisme allemand qui cherche à se relever de sa déroute de 1945, dans la construction européenne, présentée aux Américains comme une manœuvre antisoviétique, mais visant en réalité à s’émanciper de leur hégémonie. Le gaullisme va finalement réaliser, dans les années 1960, la ‘synthèse’ de tous ces ‘tropismes’ impérialistes, présidant avec l’allemand Adenauer à la construction d’une ‘Europe forte’ (rejetant cependant le ‘volapük intégré’ des euro-fédéralistes sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens), qui s’étendrait idéalement ‘de l’Atlantique à l’Oural’, et jouant de la contradiction USA/URSS, de la rupture sino-soviétique etc. (et de la fameuse 'politique arabe') pour tenter de ‘bétonner’ le ‘pré carré’ BBR Afrique-Orient-Caraïbes-Pacifique. Mais il devra pour cela ‘sacrifier’ l’administration directe et la colonisation de peuplement dans la grande majorité de l’Empire, en accordant l’’indépendance’ ; ce qui fera forcément des mécontentements et donnera naissance – pour longtemps – à une ‘droite antigaulliste’ dans laquelle des 'Français libres' de la première heure retrouveront beaucoup d’anciens vichystes...

 

 

Par Servir_Le_Peuple - Publié dans : Théorie - Communauté : Communisme - maoïsme (.org)
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Lundi 5 novembre 2012 1 05 /11 /Nov /2012 16:09

 

Les camarades maoïstes du Pérou n’ont de cesse de le répéter : pour pouvoir déclencher, et mener victorieusement à son terme, la Guerre populaire dans un pays donné – comme processus de négation du capitalisme par le communisme menant à la prise du pouvoir par les exploité-e-s, après quoi l’on parle de socialisme ; les communistes de ce pays doivent d’abord élaborer une PENSÉE. C'est-à-dire, une analyse profonde, méthodique, à la lumière de la science marxiste la plus avancée de l’époque (qui, aujourd’hui, est le maoïsme), de la réalité et de l’organisation sociale, politique, économique et idéologique/culturelle qui nous entoure, dans laquelle et généralement CONTRE laquelle nous luttons ; et qui, en ce qui nous concerne, porte le nom de ‘France’ ou ‘République française’. Élaborer une pensée, cela veut finalement dire, tout simplement, comprendre la réalité qui nous entoure pour la TRANSFORMER.

À partir de ce mot d’ordre, différentes interprétations sont possibles... L’on peut, comme certains, étaler sur internet des cours magistraux d’histoire philosophique, littéraire et artistique en général, de notre bonne vieille ‘France’ académique : finalement, rien de bien plus que nos bons vieux programmes de lycée ou de fac, mais ‘avec un œil marxiste’. OU ALORS, l’on peut se pencher, dans une démarche réellement antagonique (d’abord dans la pensée, avant que celle-ci ne 'rencontre’ les masses et ne s’organise pour agir, devenant ainsi force matérielle), sur le processus matérialiste historique, de luttes de classe, à travers lequel s’est CONSTRUITE cette réalité. Tel va être l’objet de la longue étude qui va suivre.

Appartenant à la Nation occitane, Servir le Peuple a depuis maintenant près de deux ans été amené à se pencher longuement sur cette question : la question de la présence, au sein de la ‘République française’ (assimilée, avec un trait d’égalité, à une prétendue ‘Nation’ française), d’un certain nombre de nations : Bretons, Basques, Occitans, Corses, Alsaciens etc. ; et de l’émergence, depuis les années 1960, de revendications de ces nations présentant un contenu démocratique, progressiste voire révolutionnaire. D’autre part, ce n’est plus un secret depuis que quelques petites balances ont fait leur office, SLP est basé dans la région de Lyon : une ville qui, par sa situation géographique et son rôle économique, s’est souvent vue attribuer le titre de ‘capitale de la province’, véritable petite ‘antenne’ de Paris pour tout l’Est et le Sud-Est de l’Hexagone, et concentrant, à ce titre, toutes les contradictions de la construction politique, économique et sociale ‘France’.

Nous en sommes, au bout du compte, arrivés à la conclusion que ce qu’on l’appelle ‘France’ (plus ou moins totalement, depuis une centaine d’années, identifiée à ‘la République’), est en réalité et avant tout une CONSTRUCTION POLITICO-MILITAIRE au service de la classe dominante (hier, une alliance entre la monarchie capétienne, une partie de l’aristocratie et du clergé et une partie de la grande bourgeoisie ; aujourd’hui la grande bourgeoisie devenue, depuis près de 150 ans, monopoliste) ; ainsi qu’une ARMADA IDÉOLOGIQUE et culturelle en ‘appui’ à cette domination – mobilisant les masses derrière cette classe dominante et ses plans.

Telle est la conclusion principale de notre analyse ; et non le fait d’avoir déterminé que cette construction politico-militaire/armada idéologique renferme, rien qu’en Europe (sans compter l’outre-mer), une demi-douzaine de peuples et donc de prolétariats, plus les ‘colonies intérieures’ de descendant-e-s de colonisé-e-s : les intérêts de ceux-ci sont de toute manière identiques et indissociables, et distincts et antagoniques de ceux de la bourgeoisie même la plus ‘couleur locale’ qui soit, même ‘beurgoise’ ou ‘black-bourgeoise’, etc. Tel est le principal, et telle est, selon nous, la véritable rupture et le véritable antagonisme de classe, assumé, avec la réalité sociale qui nous entoure et nous oppresse en tant que personnes du peuple, et que nous voulons abattre en tant que révolutionnaires ; réalité qui, quel que soit le sens dans lequel on tourne le problème, converge toujours vers un seul et même mot pour en désigner la globalité : ‘France’.

Telle est, aussi, la vraie rupture, la ligne de démarcation qui démasque la pensée de gauche petite-bourgeoise ‘radicale’ ; pensée qui toujours en appelle à ‘l’État’, à la ‘République’, comme entité déifiée au dessus des classes ; et inévitablement, finit toujours par glisser sur ‘la Nation’, ‘la France’ et sa ‘grandeur’, ‘patrie des droits de l’homme’ et lumière pour l’humanité qui ne serait pas, mais alors pas du tout, ce que ses actuels dirigeants en donnent à voir... Un peu comme les rois, dans l’Ancien régime, n’étaient jamais mauvais mais avaient de ‘mauvais conseillers’ ; la ‘République’, la ‘France’, n’a pour nos petits-bourgeois ‘radicaux’ que de ‘mauvais gouvernements’. Cette petite-bourgeoisie est souvent fonctionnaire (cadres moyens de l’administration ou des entreprises publiques, enseignants), elle vit de l’appareil politico-militaire et idéologique ‘France’ : ceci explique peut-être cela...

Et telle est, enfin, la grande rupture et le grand dépassement vis-à-vis des limites du marxisme appliqué à la France depuis la fin du 19e siècle ; limites qui ont empêché la prise de pouvoir révolutionnaire.

Mais, précisément en raison de ce qui précède (hégémonie idéologique de la classe dominante, dont la ‘France’ est l’instrument, influence de la pensée petite-bourgeoise ‘social-républicaine’ sur les masses populaires, et limites de la conception du monde des marxistes au siècle dernier), cette analyse se heurte aussi à de très nombreux contradicteurs. Il est malheureux, par exemple, de voir des communistes, sans la moindre analyse marxiste des classes en présence et de leurs contradictions, considérer que les massacres de populations rurales, dès lors que menés par la ‘République’ – notamment en Bretagne, Vendée, Anjou – étaient parfaitement justifiés, face à la ‘vermine contre-révolutionnaire’, alors même que celui qu’ils considèrent généralement comme le ‘premier communiste’, Gracchus Babeuf, les avait pourfendus en son temps ; et alors même que les méthodes utilisées, en rien différentes de celles de la ‘pacification’ de la Corse sous Louis XV ou de la ‘guerre des camisards’ sous Louis XIV, ou encore de la guerre napoléonienne en Espagne, seront les mêmes qui seront reprises par Bugeaud et consorts lors de la conquête de l’Algérie… Les communistes italiens de l’époque de Gramsci, eux, faisaient parfaitement le parallèle entre la ‘pacification’ du Sud après l’Unité (1860-90) et les ‘prouesses’ de leurs troupes coloniales en Libye ou en Éthiopie. Et combien n’est-il pas lamentable de voir des ‘maoïstes’ (en principe, les marxistes les plus avancés de notre époque) nous expliquer que ‘La France est une nation, mettre en avant l’Occitanie aujourd’hui, c’est vouloir faire tourner la roue de l’histoire à l’envers’, c’est ‘nier la lutte des classes en France en niant la France’ ; ou ce ‘marxiste-léniniste plus-ouvrier-que-moi-tu-meurs’ nous affirmer que 'les délires sur la libération de la Bretagne sont affligeants ; ce sont des revendications féodalistes qui veulent faire tourner la roue de l'histoire à l'envers’, que ‘c'est nier tout le développement historique qui a conduit à la "nation" bourgeoise qui est un "progrès" historique sur les régionalismes et sur le féodalisme ; voilà ce qui s'appelle vouloir faire tourner la roue de l'histoire à l'envers’, et qu’il a ‘des collègues ouvriers bretons’ que ‘sur la question (il) cite : « c’est des conneries de bobos intellectuels »’ ; comme si toute la mise en avant, progressiste et même révolutionnaire, de l’Occitanie ou de la Bretagne depuis les ‘années 68’ (1965-75), était une ‘lubie’ sortie d’on ne sait où, peut-être sous l’effet de substances hallucinogènes (qui sait, à l’époque…), à moins que ce ne soit le fruit d’un complot de l’impérialisme (comme les révoltes arabes ?)…Mais ce ne sont là, hélas, que des opinions très et TROP répandues.

Très et trop répandues car, justement, les communistes luttant à l’intérieur des frontières géographiques de cette ‘France’ n’ont jamais élaboré cette pensée, cette analyse profonde, méthodique et antagonique de cette réalité sociale, politique, économique et culturelle qu’on appelle ‘France’. Par exemple, les États modernes (ceux qui se sont constitués depuis la fin du Moyen-Âge), ‘France’ en tête, se sont constitués autour d’une ‘nation centrale’ et se sont, généralement, proclamés ‘États-nations’. Ce qui a amené, chez nombre de communistes, une tendance à confondre cette proclamation avec la réalité, et à confondre État et Nation alors que ces deux réalités, ni dans l’Antiquité (Grèce et Gaule divisées en ‘cités’, Empire romain supranational), ni à l’époque moderne et contemporaine, n’ont pratiquement jamais coïncidé. Tendance à confondre, par exemple, une expression culturelle de la classe dominante, celle qui ‘pilote’ la construction politico-militaire, avec une des ‘premières expressions’ d’une prétendue ‘culture nationale française’, comme le PCMLM mettant en avant son ‘Enfin Malherbe vint’ (1674) de Nicolas Boileau – fils d’un magistrat au Parlement de Paris, très-haut bourgeois plus-ou-moins anobli et représentant-type de la classe dominante de l’époque, dont le royaume de ‘France’ était l’appareil politico-militaire.

C’est donc pourquoi, loin de vouloir s’autoproclamer jefatura de quoi que ce soit, Servir le Peuple a voulu apporter, modestement, sa petite pierre à l’élaboration de cette pensée qui a tant fait défaut au mouvement communiste hexagonal, pour ‘éclairer la route’ de la révolution prolétarienne. SLP affirme que la ‘France’ n’est pas une nation, mais au contraire le cadre, et souvent la prison d’un ensemble de nations ‘constitutives’ : c’est bien, mais quelles sont ces nations ; et où, quand, comment, par quel processus historique sont-elles apparues ? Il affirme que la ‘France’ n’est pas une nation mais un ‘État moderne’, un appareil politico-militaire et idéologique de domination d’une classe sur les masses du peuple : c’est bien, mais là encore, où, quand, comment cet État moderne s’est-il constitué ? Et comment tout cela converge-t-il vers la ‘France’ comme réalité sociale, politique et économique qui nous entoure, et que nous voulons renverser et transformer ? C’est ce que nous allons voir à présent.

 

Si l’on suit Ibrahim Kaypakkaya, selon lequel - dans sa très importante étude de la question kurde - les populations humaines, sur un territoire donné, ‘accumulent’ les caractéristiques nationales avant de ‘rencontrer’ l’aube du mode de production capitaliste qui les ‘transforme’ en nations au sens moderne et marxiste du terme ; alors l’on peut dire que les nations actuelles d’Europe et de Méditerranée sont ‘nées en l’An Mille’, apogée (entre 800 et 1200 de notre ère) du mode de production et de la civilisation féodale, où de grands États féodaux faisaient resplendir la renaissance médiévale, et où une économie mercantile très avancée commençait à ‘muter’ vers le capitalisme, suivant le processus décrit par Marx et Engels : on ne cherche plus à vendre une marchandise pour obtenir de l’argent et acheter une autre marchandise (M->A->M), mais on investit de l’argent pour produire (ou acquérir) une marchandise, dont la vente (ou revente) va rapporter plus d’argent (A->M->A’ supérieur à A).

Il serait absurde de vouloir (comme certains ‘identitaires’ et autres ‘néo-païens’) faire remonter les nations actuelles à une époque antérieure à celle-là ; antérieure aux grands bouleversements politiques, économiques, sociaux et démographiques (‘grandes invasions’) qui ont accompagné la décadence et suivi la chute de l’Empire romain, entre globalement 250 et 800 de l’ère chrétienne. Mais il est tout aussi absurde, sinon plus, de les faire naître à l’époque où Denis Papin (1647-1712), en inventant la machine à vapeur, préparait déjà la révolution industrielle...

Concernant ce fameux Empire romain, voici ce que Friedrich Engels nous en disait dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884) : L'appartenance au monde romain, qualité de fraîche date, n'offrait point de compensation: elle n'exprimait pas une nationalité, mais seulement l'absence de nationalité. Les éléments de nations nouvelles existaient partout; les dialectes latins des différentes provinces se différenciaient de plus en plus; les frontières naturelles, qui avaient fait autrefois de l'Italie, de la Gaule, de l'Espagne et de l'Afrique des territoires autonomes, existaient encore et se faisaient toujours sentir. Mais nulle part n'existait la force capable de forger, avec ces éléments, de nouvelles nations. Nulle part il ne restait trace d'une capacité de développement, d'une force de résistance et, moins encore, d'un pouvoir créateur. (...) L'État romain était devenu une machine gigantesque, compliquée, exclusivement destinée à pressurer les sujets. (...) Voilà où avaient abouti l'État romain et son hégémonie mondiale : celui-ci fondait son droit à l'existence sur le maintien de l'ordre à l'intérieur, et sur la protection contre les Barbares à l'extérieur. Mais son ordre était pire que le pire des désordres, et les Barbares, contre lesquels il prétendait protéger les citoyens, étaient attendus par ceux-ci comme des sauveurs. 

Cela est certes, peut-être, un peu exagéré : la tendance des villes, aux 4e-5e siècles, à se replier et se fortifier, montre que les ‘barbares’ n’étaient pas tant accueillis à bras ouverts que cela. Et c’est sans doute très rapidement, dès (en fait) la fusion de l’élément romain avec les populations conquises que la langue populaire (vulgaire) a commencé à se différencier, tandis qu’en Orient et en Afrique du Nord, la culture et la langue grecque, araméenne (toujours parlée par les chrétiens), égyptienne (copte) ou amazighe n’ont jamais disparu (et reculé seulement, plusieurs siècles plus tard, devant l’arabe). C’est ainsi que, dès les tous premiers siècles de l’ère chrétienne, il y a une langue, une culture, une civilisation gallo-romaine, britto-romaine (Grande-Bretagne), ibéro-romaine, italo-romaine, afro-romaine (Afrique du Nord) de manière nettement différenciée.

Ce qui varie, en revanche, c’est le degré de romanisation des provinces de l’Empire, qui s’étend, à son apogée, des confins de l’Écosse à l’Égypte et au Sahara, et du Portugal à la Mésopotamie, fixant sa frontière avec les ‘barbares’ germaniques sur le Rhin et le Danube. En Orient, on l’a dit, les langues et les cultures pré-romaines restent intactes ; les premiers évangiles seront d’ailleurs rédigés en grec, en araméen voire en copte, et non en latin ; et l’Empire d’Orient qui naîtra à la fin du 4e siècle sera un Empire grec. Quant aux régions ‘périphériques’ de l’Empire, près du Rhin et du Danube, en Grande-Bretagne et dans les Balkans, leur romanisation sera très superficielle, et elles seront très facilement et rapidement germanisées (ou slavisées) aux 5e-6e siècles ; les quelques îlots 'résistants’ de langue et culture latine étant appelés valachies (comme la province roumaine) ou vallonies (Wallonie), de l’ancien germain wahl, désignant une population non-germanisée (on le retrouve aussi pour les Celtes du Pays de Galles, Wales en anglo-saxon). La romanisation sera également assez faible en Armorique (actuelle Bretagne), ce qui permettra aux arrivants celtes grand-bretons du 5e siècle d’imposer leur langue celtique – le brezhoneg, qui reste toutefois la plus ‘latine’ des langues celtes, ainsi ‘liberté’ se dit frankiz (‘franchise’), alors qu’en gallois cela se dit rhyddid (rien à voir !) ; tandis que dans l’actuel Bassin parisien, elle sera ‘intermédiaire’, laissant fortement subsister les langues gauloises – formant un substrat du gallo-roman médiéval et du futur ‘français’ – et également une grande place au superstrat des influences germaniques (franque, alémanique), d’autant plus que l’on va vers le Nord ou l’Est…En revanche, les régions fortement et anciennement (100 ans avant l’ère chrétienne) romanisées, que sont le pourtour méditerranéen, la vallée du Rhône et le bassin aquitain, sont le domaine de l’occitan – avec, entre les deux, les langues 'transitionnelles' que sont les dialectes arpitans, le poitevin-saintongeais, le bourbonnais voire le berrichon etc. Par ailleurs, jusqu’à la veille de l’An Mille voire au-delà, existait certainement – comme en Afrique aujourd’hui – une distinction entre langues vernaculaires (au territoire réduit, parfois une vallée voire un village), pour la vie ‘de tous les jours’, et langues véhiculaires (pour la vie sociale ‘plus large’, notamment commerciale), les secondes ‘rétroagissant’ sur les premières pour les ‘standardiser’, mais en laissant de profondes variations régionales que sont les dialectes d’oïl et d’oc, arpitans, ‘bas-bretons’, basques etc. d’aujourd’hui.

gaule-romaineUne autre grande différenciation, comme le souligne Engels, est celle liée aux frontières naturelles (le transport étant alors essentiellement routier, et fluvial pour le transport ‘lourd’), aux zones montagneuses et peu praticables en général, aux lignes de partage des eaux, qui délimitent les grands bassins d’unité économique.

La Gaule romaine, que l’on voit ci-contre, tend ainsi à se différencier entre un ensemble Seine-Loire (notre Bassin parisien), un ensemble au sud de la Loire, entre Massif central et Pyrénées (bassin aquitain), la vallée du Rhône et le pourtour méditerranéen, et un ensemble Rhin-Meuse-Escaut (on l’a dit, peu romanisé) ; ensembles qui correspondent, approximativement, à la Gaule lyonnaise, à la Gaule aquitaine, à la Narbonnaise et à la Gaule belgique avec les Germanies (le découpage administratif romain cherchant simplement, pour des raisons pratiques, à faire converger ces provinces vers Lyon, ‘capitale des Gaules’ : c’est ainsi que le Bassin parisien est rattaché directement à Lyon, la Narbonnaise commence à Vienne - autre grande ville romaine, 30 km au sud, l’Aquitaine au sud de Saint-Étienne et la ‘Belgique’ au nord de Bourg-en-Bresse, englobant l'Helvétie, actuelle... Suisse).

Et après la chute de l’Empire, l’on retrouvera ces grands ensembles naturels/économiques dans les grands ensembles politiques qui structureront l’époque mérovingienne, jusqu’à Charlemagne : Neustrie (Seine-Loire-Somme), Aquitaine (bassin aquitain et Massif central), Burgondie (axe Rhône-Saône) et Austrasie (régions de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, fortement germanisées), le 800px-Frankish Empire 481 to 814-fr.svgrichissime pourtour méditerranéen étant disputé entre maîtres de la Burgondie (burgondes puis francs), de l’Aquitaine (wisigoths puis francs), de l’Espagne (wisigoths puis musulmans) et de l’Italie (romains puis ostrogoths, byzantins, lombards etc.).

Car tous ces royaumes ‘barbares’ raisonnent en fait administrativement, jusqu’à Charlemagne et même au-delà, en termes ‘romains’ ; ils ne sont d’ailleurs pas des territoires découpés arbitrairement par le sort des armes, mais des provinces romaines dont Rome, dans sa décadence terminale, avait confié l’administration à des chefs germaniques. Ceci d'autant plus que ces territoires, comme on l’a dit, formaient des unités économiques bien distinctes.

Poursuivant (jusqu’à plus de 500 ans après sa disparition...) le ‘rêve’ impérial romain, les tentatives d’unification de vastes territoires seront nombreuses, de Clovis à Charlemagne (dont l’Empire allait de la Catalogne actuelle jusqu’à l’Elbe, et de l’Italie centrale jusqu’à la Mer du Nord) et jusqu’au Saint-Empire romain germanique (du Rhône et de la Meuse jusqu’à l’Oder, avec là encore le nord et le centre de l’Italie ; il se désintégrera aux 13e-14e siècle). Mais, chaque fois, elles éclateront et tendront à ‘revenir’ aux grandes unités économiques ci-dessus décrites. Car dans ces grandes unités économiques, auxquelles se ‘ramenait’ toujours en définitive la réalité politique, étaient déjà en gestation les actuelles nationalités (différenciation de la langue, de la culture, des 'us et coutumes’ populaires), qui allaient réellement voir le jour autour de l’an 1000 de notre ère, aux premières lueurs de l’aube capitaliste.

La période suivante, de 814 (mort de Charlemagne) jusqu’à 950 environ, est politiquement troublée - et d’ailleurs marquée par un net recul de la population. Le ‘rêve’ de restaurer l’Empire romain d’Occident s’estompe peu à peu, sauf paradoxalement chez les rois... othoniens de Germanie. Les titres de ‘duc’ (sorte de gouverneur militaire) et de ‘comte’ (sorte de préfet) commencent à se transmettre héréditairement et s’affranchissent de l’autorité royale ; et leurs moeurs politiques sont expéditives : la guerre est facilement la continuation de la politique par d'autres moyens. Ils se livrent des ‘guerres privées’ sanglantes, de même que leurs vassaux : des ‘hommes de confiance’ qu’ils rémunèrent en leur confiant un territoire qu’ils administreront, et duquel ils vivront en prélevant toutes sortes d’impôts sur la population productive. L’Europe fait face à cette même époque à ses dernières grandes invasions : les Vikings (scandinaves) qui attaquent les régions océaniques et même méditerranéennes, et les Hongrois qui ravagent la Germanie et mènent des attaques jusqu’à Lyon, la Provence ou la Lorraine ; tandis que le pourtour méditerranéen est soumis aux raids ‘sarrasins’, qui remontent même parfois la vallée du Rhône. Les Scandinaves seront ‘calmés’ par l’attribution de la Normandie en 911, et les Hongrois écrasés par le roi de Germanie à la bataille de Lechfeld (955) [les raids d’Afrique du Nord, eux, s’atténueront avec les Croisades, mais il y en aura encore en Provence jusqu’au 16e siècle, en Italie et en Corse jusqu’au 18e...]. L’Église, seule autorité 'pan-européenne’ restante, lance alors le mouvement de la 'paix de Dieu’ contre les guerres privées féodales, ouvrant une période relativement pacifiée qui verra la véritable renaissance médiévale proprement dite (jusque vers 1250-1300). Au sud des Pyrénées, la civilisation d’al-Andalus (califat de Cordoue) est alors à son apogée, et exerce un grand rayonnement économique et culturel sur tout l’ouest de la Méditerranée et le sud de l’Europe, de même que la Sicile, arabe du milieu du 9e siècle jusqu’à la fin du 11e... 

La ‘France’ d’alors, comme le dira bien plus tard un certain Metternich de l’Italie, est une pure expression géographique. Ni les Carolingiens, ni leurs successeurs Capétiens ne sont d’ailleurs rois de France, mais rois des Francs ('premiers' des aristocrates francs). ‘France’ (Francia) désigne alors, tout simplement, les territoires sous l’autorité (plus ou moins réelle ou nominale) de la monarchie franque. Au début du 9e siècle, c’est l’Empire franc de Charlemagne, divisé en 843 (partage de Verdun) entre une Francie occidentale, une Francie orientale (qui deviendra ‘Germanie’ et le centre du Saint-Empire), et un territoire intermédiaire, de l’Italie à la Mer du Nord, nommé Lotharingie (d’où la Lorraine tire son nom), qui disparaîtra rapidement. Par la suite, le terme 'Francia’ tendra à ne désigner que la partie occidentale : une bonne partie, certes, de l’actuelle ‘France’, mais aussi des territoires qui n’en font plus partie (Catalogne, Flandre), et beaucoup de territoires en moins (au Nord, à l’Est et au Sud-Est) qui ne seront conquis que bien plus tard.

De manière plus étroite, on tend alors à ne désigner ainsi que la partie nord de l’ancienne Gaule, celle où la culture politique et sociale franque (peuple germanique établi de longue date, dès la fin du 3e siècle, comme ‘fédérés’ dans l’Empire romain) a le plus influencé et fusionné avec la culture et la civilisation gallo-romaine, et dont les rois mérovingiens avaient fait le centre de leur (toute relative) autorité : globalement entre la Meuse, la Loire et la mer, le massif ardennais et le massif armoricain (qui leur échappait, sous la conduite des roitelets bretons). Pour le reste, passé la Loire on parle généralement d’Aquitaine, et passé le Morvan, de Burgondie/Bourgogne (territoire beaucoup plus vaste que la région actuelle, cf. infra) ; pour la Bretagne et le Cotentin, on parle d’Armorique ou (déjà) de ‘Petite Bretagne’, pour la Provence de... Provence (du nom de la Provincia romaine), et pour l’actuel Languedoc de ‘Narbonnaise’, de ‘Gothie’ (car resté territoire wisigoth après Clovis, jusqu’au 8e siècle, les Arabes l’occupant alors 40 ans) ou de ‘Septimanie’.

L’acception se réduit encore au 10e siècle, à l’approche de l’An 1000, en même temps que les territoires effectivement soumis à l’autorité politique de la couronne franque : au maximum le Bassin parisien, entre l’Argonne, les frontières de l’Anjou et de la Normandie (distinction Vexin normand/Vexin français), un peu au sud de la Loire et un peu au nord de la Somme ; ou seulement l’Île-de-France au sens ‘large’, du sud de la Picardie actuelle (Senlis, Soissons) jusqu’à Orléans, Chartres, à la rigueur Sens. Par ‘pays de France’, on peut même ne désigner que les territoires franciliens au nord-est de Paris... grosso modo l’actuelle Seine Saint-Denis !

 

489px-Le royaume des Francs sous Hugues Capet-fr.svgDans l’acception ‘large’, la France en l’An Mille (Hugues Capet monte sur le trône en 987), c’est donc l’espace en vert ci-contre, avec les ‘tâches’ bleues du domaine capétien. Le Roi des Francs occidentaux n’est même pas le seigneur féodal le plus puissant de cet espace géographique, qui est surtout dominé par les comtes de Champagne, de Blois (actuelle région Centre) et de Vermandois (actuelle Picardie). Au contraire : il a précisément été choisi (par ces derniers, et les autres grands féodaux) pour être un souverain faible, purement symbolique.

Pour le reste, contrairement à une idée fausse mais répandue, l’An Mille n’est pas une époque de morcellement féodal absolu, où les seigneurs règnent sur quelques kilomètres carrés et se font la guerre incessamment. Il y a de grandes unités politiques, subdivisées en fiefs certes, mais où la suzeraineté du grand féodal s’exerce fermement et commence à ressembler à des prérogatives étatiques modernes. Le duché d’Aquitaine, gigantesque, est l’’héritier politique’ du royaume wisigoth annexé par Clovis, à travers les multiples Aquitaines mérovingiennes et carolingiennes (c’était souvent un ‘royaume’ que les rois donnaient à leur fils). Elle englobe des terres occitanes (Limousin, Auvergne, Périgord), et d'autres considérées aujourd’hui comme non-occitanes (Poitou, actuelles Charentes, Bourbonnais – Allier – et sud du Berry, etc.) mais où l’influence occitane est importante. Ce sera le siège de la civilisation troubadour, troubadours dont le primus inter pares est bien souvent le duc lui-même. Au sud se trouve le duché de Gascogne, héritier des invasions vasconnes (basques) du 6e siècle, qui est la région occitane portant ce nom aujourd’hui. Il est sous l’influence politique de l’Aquitaine, et rattaché définitivement à celle-ci en 1032. Le comté de Toulouse (héréditaire depuis le milieu du 9e siècle, vassal ‘émancipé’ de l’Aquitaine) et le ‘marquisat de Gothie’ (progressivement absorbé par le premier aux siècles suivants, ou passant sous suzeraineté d’Aragon-Catalogne) recouvrent l’Occitanie ‘centrale’, entre Garonne, ‘Massif central’ et Rhône.

La Bretagne est solidement installée (depuis le 9e siècle) dans ses frontières des 5 départements actuels ; et l’on y parle le brezhoneg celtique beaucoup plus largement qu’au 19e siècle : seuls l’est de l’Ille-et-Vilaine, l’est et le sud de la Loire-Atlantique sont alors non-bretonnants. Cette langue a été amenée, aux 5e-6e siècles, par des Celtes de Grande-Bretagne (jamais réellement romanisée) qui fuyaient en masse l’invasion germanique anglo-saxonne, beaucoup plus brutale que les invasions germaniques en Gaule romaine. Depuis cette époque, l’ancienne Armorique ne fut jamais réellement sous autorité franque, divisée en petits royaumes qui s’unifièrent vers la fin du 8e siècle et, d’ailleurs, la Bretagne n’est un ‘duché’ que depuis 936 : avant cette date, elle était considérée comme un ‘duché’ par les rois carolingiens... mais se considérait elle-même comme un royaume (avec notamment le roi Nominoë). Loin d’être une terre 'barbare’, elle s'insère alors dans la grande civilisation celtique médiévale, dont l’épicentre est l’Irlande avec ses monastères.

Au nord se tient le duché de Normandie, fief donné à un chef scandinave (normand) en 911, d’où son nom. En 1066 (Guillaume le Conquérant), ses ducs deviennent rois d'Angleterre, parlant dès lors 'd'égal à égal' avec les Capétiens ; jusqu'à ce que Philippe Auguste mette fin à ce royaume anglo-normand en annexant la Normandie au domaine royal, au début du 13e siècle.

On remarque tout au sud le comté de Barcelone (Catalogne), ancienne ‘marche d’Espagne’ fondée par Charlemagne. Il a à cette date cessé de prêter toute allégeance féodale aux rois de Francie occidentale, dont il relève en théorie. Uni au royaume d’Aragon (qui en l’An Mille est encore en gestation dans quelques vallées pyrénéennes), il deviendra aux siècles suivant le centre d’un grand empire maritime méditerranéen, avant d’être réuni à la Castille en 1479 pour former le royaume d’Espagne.

La Francia occidentalis s’arrête au Rhône, aux montagnes d’Ardèche et du Forez, puis peu ou prou sur la Saône. Au-delà commence une entité que l’on nomme Royaume de Bourgogne-Provence (à ne pas confondre avec le duché de Bourgogne qui, lui, relève bien de la Francie occidentale – mais sera un important ‘poil à gratter’ de ses rois aux 14e et 15e siècles). Il englobe, ni plus ni moins, la totalité de l’Arpitanie (aire des langues ‘franco-provençales’) : Lyonnais, Forez, Bresse et sud du Jura, Alpes du Nord et Romandie, ceci additionné de quelques terres de langue comtoise (‘comté de Bourgogne’, qui est l’actuelle Franche-Comté), langue d’oïl à influences germaniques, et de quelques régions helvétiques germanophones : c’est la ‘Bourgogne proprement dite’ ; ainsi que les terres occitanes vivaro-alpines et provençales : c’est la partie dite ‘Provence’. Ce royaume est rattaché au Saint-Empire en 1032, mais se désintégrera aux 12e-13e siècles (donnant naissance au comté de Provence, au Dauphiné, au duché de Savoie etc. etc.). 

Ces entités étatiques, relativement stables du 10e jusqu'au 13e siècle, seront le CREUSET des nations modernes et de leurs 'branches' (disons-le ainsi pour éviter le terme dépréciatif de 'sous-nations') ; dont les caractéristiques nationales (qui sont : une communauté humaine stable historiquement constituée, avec une langue - deux nations différentes pouvant toutefois avoir une même langue, comme les Anglais et les Américains, un territoire défini, une vie économique et une formation psychologique communes ; se traduisant dans une communauté de culture) vont 'rencontrer', dans la Renaissance médiévale des 11e-13e siècles, les premières lueurs de l'aube capitaliste pour former des NATIONS au sens marxiste strict.
La Nation française au sens strict s'est ainsi formée, grosso modo, sur le territoire de l'ancienne Neustrie mérovingienne. Elle se compose d'une branche francilienne (qui vivrait aujourd'hui, globalement, dans l'aire métropolitaine de Paris), se prolongeant jusqu'à la vallée de la Loire entre Cosne et Blois ; d'une branche angevine-tourangelle ('Pays de Loire' sans Nantes et la Vendée, plus la Touraine/Indre-et-Loire) ; d'une branche normande ; d'une branche picarde-ch'ti ; d'une branche berrichonne-bourbonnaise (au sud de la Loire, jusqu'à l'Auvergne occitane) ; d'une branche poitevine-saintongeaise ('Poitou-Charente' + Vendée), aquitaine jusqu'au 13e siècle et dont le caractère 'transitionnel' avec l'Occitanie est depuis longtemps discuté par les linguistes ; d'une branche champenoise (Champagne) et d'une branche bourguignonne. C'est l'aire de ce que les linguistes appellent les langues d'oïl. C’est aussi à partir de la langue parlée dans ce grand Bassin parisien, entre Île-de-France et Val de Loire (Orléans, Blois, Tours…), dans sa version aristocratique reprise par la grande bourgeoisie, que s’est forgé (par une longue évolution, entre le 13e et le 18e siècle – sa version définitive) le français ‘standard’, le français académique ; langue officielle de l’État depuis 1539 (ordonnance de Villers-Cotterêts, avant c’était le latin) et langue de la culture académique des classes dominante depuis la fin du Moyen-Âge. S’imposant aux différentes langues nationales et aux variantes dialectales d’oïl (les fameux ‘patois’, terme péjoratif) entre le 18e et le 20e siècle, sans pour autant les faire disparaître, et accueillant au 20e siècle les apports linguistiques divers de l’immigration (européenne et extra-européenne), il a muté sur les différents territoires en un français populaire local (on parle d’’argot’ en région parisienne, et parfois de manière générale), très éloigné dans le vocabulaire du ‘bon’ français académique (que tentent vainement d’imposer les profs…).
 

Plus à l'Est, on peut considérer qu'il y a une Nation franc-comtoise et une Nation lorraine, rattachées très tardivement à l’État français (1678[1] et 1766), communautés politiques stables et à la conscience commune forte jusque-là, parlant des langues d'oïl à forte influence germanique (lorrain et comto-jurassien, parlé également dans le Jura suisse), ainsi que dans le sud de la Franche-Comté l'arpitan jurassien (proche du suisse romand) et en Moselle le francique mosellan (ou thiois ou platt) germanique - également parlé en Sarre et au Luxembourg. Il y a évidemment une Nation alsacienne, constituée au Moyen-Âge autour de la ville libre de Strasbourg et du Décapole (à mille lieue, à l'époque, d'imaginer qu'elle serait un jour 'française'), à la langue proche du suisse alémanique. Elle a, en plus (avec la Moselle), la particularité d'avoir été Reichsland de l'Empire allemand entre 1871 et 1918.
Le royaume de Bourgogne-Provence a été le foyer, la 'matrice' de la Nation arpitane ('Rhône-Alpes' sauf la Drôme et l'Ardèche, Romandie suisse pour l'essentiel - sauf canton du Jura, tiers sud de la Franche-Comté et Val d'Aoste en Italie), ainsi que de la branche 'orientale' (provençale et vivaro-dauphinoise) de la Nation occitane. Entre le 14e et le 16e siècle, une très grande partie de l'Arpitanie sera à nouveau unifiée sous l'autorité des ducs de Savoie : Savoie, Ain actuel (Bresse, Bugey, pays de Gex), Romandie (Genève, Vaud, Fribourg, Bas-Valais), Val d'Aoste - les ducs règnent également sur le Piémont et le comté de Nice. L'actuel Ain n'est annexé au royaume de France qu'en 1601, la Savoie entre 1793 et 1815 et définitivement en 1860. Ce sont les territoires (dans l'entité 'France') où la conscience arpitane est aujourd'hui la plus forte - regardant, souvent, vers le modèle confédéral de la Suisse voisine (comme les Franc-comtois et les Alsaciens, également), ou la très grande autonomie du Val d'Aoste italien. Le reste (Forez/Loire, Lyonnais/Rhône, Dauphiné/Isère) est annexé dans le courant du 14e siècle, avec l'Occitanie vivaro-dauphinoise (Ardèche ; Drôme et Hautes-Alpes qui font partie du Dauphiné).
L'ensemble comté de Toulouse - 'Gothie' (ou 'Septimanie') a engendré la branche languedocienne de l'Occitanie ; l'Aquitaine et la Gascogne (unifiées à partir de 1032), la branche gasconne (entre Garonne et Pyrénées) et la branche nord-occitane (Auvergne et Limousin) - ainsi, on l'a dit, que le poitevin-saintongeais (branche d'oïl ou 'Arpitanie de l'Ouest', intermédiaire entre oïl et oc ?). Tous ces territoires occitans seront unifiés – paradoxalement – par la politique d'annexion française, entre le règne de Philippe Auguste (1180-1223, premier à se faire appeler 'roi de France' et non 'des Francs', et véritable père fondateur de l’État moderne français) et - définitivement - la fin de la Guerre de Cent Ans (1453), alors (donc) que l'aube du capitalisme est déjà bien affirmée en Europe ; et reconnus comme nation par la monarchie elle-même dès le début du 14e siècle. Par la suite, la conscience nationale du 'Midi' (son appellation fréquente, de la Renaissance jusqu'à nos jours) s'exprimera au cours de Guerres de Religion (1562-98, 1621-29, camisards 1685-1715), dans le soutien au 'fédéralisme' girondin sous la Convention, etc. La Provence n'a été annexée qu'en toute dernière (1480, sous Louis XI), ce qui explique sans doute un certain particularisme provençal au sein de l'Occitanie, beaucoup ayant tendance à se considérer 'provençaux' et à réserver l'Occitanie à 'l'autre côté du Rhône'. De même, la Gascogne 'survit' (partiellement) plus longtemps, dans les 'réduits de Guyenne' sous souveraineté anglaise (jusqu'en 1453), puis dans les très indépendants domaines d'Albret, réunis à la France par leur héritier Henri IV, à la fin du 16e siècle : le particularisme gascon (et/ou béarnais) est également assez affirmé. Les régions qui, par contre, se trouvent dès la fin du Moyen-Âge dans l'orbite économique de Paris (nord du Limousin et de l'Auvergne) ou de Lyon (Ardèche, Drôme), se caractérisent également (aujourd'hui) par un 'particularisme' fort, mais dans le sens d'une conscience occitane faible.
Le duché de Bretagne a évidemment été la matrice de la Nation bretonne. Aux 5e-6e siècles, des Celtes de Grande-Bretagne se sont implantés, fuyant l'invasion germanique de l'île, et ont fusionné avec des populations gauloises armoricaines déjà très peu romanisées. Cela a donné une langue celtique, la seule d'Europe continentale, le brezhoneg. Cependant, autour et à l'Est de Rennes et de Nantes, la proximité et les liens économiques avec la Normandie et le Maine-Anjou, et les liens des ducs et de la noblesse avec les Plantagenêts angevins et/ou les Capétiens de Paris, favorisent le développement d'un oïl populaire de Bretagne, le parler gallo. Celui-ci se déplace vers l'Ouest, du 11e au 19e siècle, jusqu'à atteindre une ligne reliant peu ou prou le golfe de Saint-Brieuc au golfe du Morbihan. Puis, au 20e siècle, la grande francisation forcée de la IIIe république fait grandement reculer les deux langues, au profit d'un français populaire de Bretagne (comme il y a un français populaire d'Occitanie, d'Alsace, du Nord, de la région lyonnaise etc.). Cela ne veut pas dire, pour autant, qu'il n'y ait pas de Nation bretonne : en Irlande, la situation du gaélique est encore pire, il est confiné dans l'Ouest de l'île et n'a plus que 300.000 locuteurs (sans doute encore moins le parlant couramment), pour une population totale de 6 millions ; la langue courante de la population est l'anglais populaire irlandais, pourtant, il ne viendrait à l'idée de personne (surtout pas face aux intéressé-e-s) de dire que les Irlandais sont des Anglais (il en va de même en Écosse, avec moins de 2% de gaélophones). De même, il ne faut pas être dogmatique avec "Le Marxisme et la Question nationale" de Staline, selon lequel deux nations différentes peuvent parler une même langue, mais en aucun cas une nation ne peut avoir deux langues différentes : de l'avis de SLP, la superstructure politique, si elle est stable pendant une assez longue période, peu contestée en tant  que telle, voire associée à un 'âge d'or' dans la conscience collective, et n'installant pas de rapport de domination entre un groupe linguistique et l'autre, peut rétroagir sur la réalité sociale et déterminer une conscience nationale commune même s'il y a deux langues différentes. C'est selon nous le cas de la Bretagne, stable dans ses frontières ducales du 9e siècle jusqu'à l'Union de 1532, et relativement autonome ensuite jusqu'en 1789 ; ou encore du comté de Bourgogne devenu Franche-Comté, entité stable dans ses frontières de la fin du 9e siècle jusqu'à son annexion en 1678, et même ensuite jusqu'en 1789. Les deux langues doivent, simplement, être traitées démocratiquement sur un strict pied d'égalité, les autres aspects de la culture populaire étant globalement partagés
[2].

Enfin, l’actuelle entité ‘France’ compte trois ‘portions’ de nations, qui sont principalement établies sur le territoire d’un État voisin mais ‘débordent’ à l’intérieur de ses frontières. Ce sont :

1°/ La partie nord (Iparralde) de la Nation basque, dont la matrice entre le 8e et le 12e siècle a été le royaume de Navarre (que l’on voit ici, en marron, vers l’an 1000) ; celui-ci, ‘grignoté’ peu à peu (dès le 12e siècle) par la Castille (qui deviendra ‘Espagne’) et la Gascogne (qui deviendra ‘française’), est finalement annexé par le royaume d’Espagne en 1512 (celui-ci en respectera officiellement les fueros, lois et coutumes particulières, jusqu’au 19e siècle). Une petite partie, province centrale (et principale) d’Iparralde, la Basse-Navarre, subsiste au nord des Pyrénées ; c’est de celle-ci qu’Henri IV est le roi lorsqu’il monte sur le trône de France en 1589 (et la réunit alors à cette dernière).

2°/ La partie nord de la Nation catalane (Roussillon, longuement disputé avant d’être définitivement rattaché en 1659), dont la matrice est le comté de Barcelone, comté carolingien s’émancipant assez rapidement de la suzeraineté franque. Celui-ci participe (1000-1300 environ) à la Reconquista et s’étend jusqu’aux îles Baléares [il y aura même (1229-1349) un éphémère 'royaume de Majorque', dont fera partie le Roussillon] et de l'Èbre jusqu'au sud d’Alicante ('royaume de Valence') ; tout en asseyant (par mariage) son influence sur la Provence (de 1112 à 1245) et le Languedoc (seigneurie de Montpellier, vicomté de Carcassone, comté de Foix...) au début du 13e siècle ; le catalan et l'occitan 'moyen' (languedocien et provençal) sont d'ailleurs considérés comme des langues 'soeurs', 'quasi-jumelles'.  Il s’unit d’autre part (1137) au royaume d’Aragon et devient ainsi le centre d'un vaste empire maritime méditerranéen, avant d’être réuni (avec l’Aragon) au royaume d’Espagne en 1479. La Catalogne gardera toutefois son gouvernement particulier, la Generalitat, jusqu’en 1714 – les nouveaux rois Bourbons, appliquant le modèle centralisateur français, la suppriment alors (décrets de Nueva Planta).

3°/ enfin, une mince frange, dans le département du Nord entre Lille et la mer, de la Nation flamande. Celle-ci est née au sein du comté de Flandre, grand comté très indépendant de la Francie occidentale, qui commençait en l’An Mille un peu au nord de la Somme – mais Philippe Auguste le ‘repoussera’ sur la frontière actuelle du Nord et du Pas-de-Calais, les terres conquises devenant comté d’Artois et étant rapidement 'francisées' (c’est aujourd’hui le domaine du ch’ti). Elle parle une langue germanique extrême-occidentale, proche du hollandais, et est aujourd’hui – surtout – une nation constitutive de l’État belge[3].

CEPENDANT, parallèlement à ce processus qui voit l'aube du capitalisme donner naissance aux nations modernes, va s'en dérouler un autre, dans toute l'Europe, qui est la formation des grands États modernes
Ce processus correspond à la concentration ultime, extrême, de la propriété et du pouvoir (qui va avec) féodal entre les mains de quelques grandes ‘maisons’ : c’est en réalité le stade suprême de la féodalité, l’équivalent pour celle-ci de l’impérialisme pour notre capitalisme. Il est la traduction d’une CRISE, profonde, structurelle du mode de production féodal ; avec la disparition de sa base productive essentielle, le servage, et l’émergence puissante des futures classes révolutionnaires : la bourgeoisie urbaine, organisée dans de puissantes corporations, guildes etc. et qui met en avant des revendications communales (autonomie politique des villes sous la forme de petite ‘républiques’) ; et la paysannerie aisée, libre (et propriétaire) ou fermière (le fait, à l’époque, de payer un droit fixe sur sa terre est déjà un privilège considérable). C’est un processus marqué par les GUERRES et leur cortège de fléaux liés (famine, épidémies) : alors que, du milieu du 10e au milieu du 12e siècle, le mouvement de la paix de Dieu avait fait de l’An Mille (contrairement aux idées reçues) une période relativement pacifique (tout est relatif), permettant la Renaissance médiévale, on voit dès la fin du 11e débuter les Croisades et s’accélérer la Reconquista espagnole, puis c’est la ‘première guerre de Cent Ans’ (1159-1259) entre Capétiens et Plantagenêts (rois d’Angleterre depuis 1154) et la ‘Croisade contre les Albigeois’ (1208-1221), la Guerre de Cent Ans proprement dite (1337-1453), suivie des luttes contre la Bourgogne (ex-alliée des Anglais) jusqu’en 1477, puis les guerres d’Italie (fin 15e-milieu 16e siècle) qui voient s’affronter le royaume de France et le jeune royaume d’Espagne, les Guerres de Religion (deuxième moitié du 16e siècle, en France, Pays-Bas, Allemagne etc.), pour finir par déboucher dans la terrible Guerre de Trente Ans (1618-48), conflit d’ampleur continentale où les terres d’Empire perdent 3 à 4 millions d’habitants sur 17, certaines régions (comme la Poméranie ou la Franche-Comté) perdant près des deux tiers de leur population ; et qui s’achève (traité de Westphalie) sur l’ère du triomphe apparent de l’absolutisme… et (en réalité) des révolutions bourgeoises.

Pour se donner une idée, il suffit d’observer le ‘yo-yo’ de la population ‘française’ entre le début du 14e et le début du 18e siècle (plus de 4 siècles !), après une croissance démographique soutenue qui a vu la population passer de 6 à plus de 20 millions entre l’an 850 et 1345 ; ‘yo-yo’ dû essentiellement aux guerres ou aux périodes de troubles, et aux crises alimentaires et sanitaires qui les accompagnent.

Voyons quelles sont, en ‘France’, les principales étapes de ce processus.

Tout d’abord, au 11e siècle et jusqu’au milieu du 12e, les Capétiens luttent pour affermir leur autorité sur le Bassin parisien, la ‘France proprement dite’. C’est à cette époque (Louis VI, 1108-1137) que la capitale se fixe définitivement à Paris (auparavant, les Capétiens ‘allaient et venaient’ entre Paris, Orléans, Étampes etc.), et que commence à se sceller un pacte entre la monarchie et la bourgeoisie de cette ville, pacte qui se démentira peu par la suite, sauf en période de grande crise (guerre de Cent ans, guerres de religion, Fronde), jusqu’en 1789.  Puis, on l’a dit, c’est la première guerre de Cent ans contre l’Empire plantagenêt. Au 12e siècle, cette ‘maison’ régnant originellement sur le Maine-Anjou-Touraine s’empare de la Normandie (1144), de l’Aquitaine-Gascogne (1152) par mariage avec la fameuse Aliénor, puis finalement de la Couronne d’Angleterre en 1154. Cet Empire tentait, peut-être, de renouer avec l’époque de la fin de l’Empire romain (4e-5e siècles), où de nombreux empereurs ‘gaulois’ avaient régné à la fois sur la Gaule et la Grande-Bretagne…Il faut dire que l’Angleterre, comme nation, est unifiée politiquement depuis la fin du 9e siècle (Alfred le Grand) et l’est restée jusqu’à nos jours (comme nation constitutive du Royaume-Uni), et n’a dès lors pu chercher à s’étendre que de manière extranationale (vers l’Écosse, le Pays de Galles, l’Irlande… et le continent), alors que les Capétiens ne contrôlaient pas même, au 12e siècle, l’intégralité de la ‘France proprement dite’ (Bassin parisien), dont l’unification accompagnera la formation de l’État moderne parallèlement à la conquête de terres ‘non-franques’.

Débutant sous la forme de conflits ‘frontaliers’ entre les deux domaines, cette guerre se déroule principalement sous Philippe Auguste (1180-1223), que l’on peut considérer, on l’a dit, comme le véritable père fondateur de la ‘France’ comme État moderne. Voici deux cartes comparatives de la construction politico-militaire ‘France’, entre le début et la fin de son règne :

600px-Conquetes Philippe AugustePar la suite, au 14e siècle, le ‘réduit aquitain’ anglais sera encore plus réduit, couvrant l’actuelle Gironde, les Landes et la province basque de Lapurdi.

C’est également sous son règne qu’a lieu la Croisade des Albigeois (1208-21), qui voit la conquête de l’Occitanie centrale (‘Languedoc’) – et non, contrairement à une idée reçue, sous celui de ‘Saint’ Louis IX (1226-70), qui voit l’écrasement sanglant des cathares, avant l’union ‘officielle’ du Languedoc à la Couronne (1271), mais pas la conquête proprement dite.

Au terme de cette première phase, sous les règnes de Louis IX, Philippe III le Hardi et Philippe IV le Bel, se consolide l’État monarchique dans une période de relative prospérité économique – particulièrement pour la ‘France’/Bassin parisien, conquérante victorieuse d’immenses territoires. Le règne de Philippe le Bel voit la soumission à la Couronne franque de la région lyonnaise (1312).

Mais les fils de ce dernier meurent, les uns après les autres, sans héritier. Va alors commencer la deuxième phase, la Guerre de Cent Ans proprement dite (1337-1453)[4]. Celle-ci débute comme une lutte dynastique, par laquelle le roi Édouard III d’Angleterre va tenter de rétablir l’Empire plantagenêt, et même prétendre à la ‘France’ entière puisqu’il est, par sa mère, l’héritier direct (petit-fils) de Philippe le Bel. Mais la bourgeoisie ‘de Cour’ et les féodaux (ses ‘producteurs primaires’) du Bassin parisien ne veulent pas de ce monarque ultramarin, qui favoriserait inévitablement leurs homologues et rivaux de sa sphère d’influence côtière. Ils vont donc appuyer Philippe VI de Valois (qui n’est que le neveu de Philippe le Bel) ; c’est alors qu’est mise en avant la fameuse loi salique qui veut que la Couronne ne puisse se transmettre par le biais des femmes… Un autre grand enjeu de ce conflit est la Flandre, comté faisant originellement partie de la Francia occidentalis, mais qui a toujours fièrement affirmé son indépendance (les territoires conquis sur lui par Philippe Auguste et Louis VIII devenant l’Artois, donné au frère de Louis IX) ; et a développé depuis la fin du 11e siècle une puissante industrie textile liée, indissociablement, à l’Angleterre grande productrice de laine (c’est ainsi que les caractéristiques nationales anglaises, ‘parfaites’ dès le 10e siècle, ont ‘rencontré’ le capitalisme naissant). Le port et la région de Calais seront ainsi l’objet de nombreuses batailles, avec le fameux épisode de ses bourgeois (représentants de la ville) capitulant la corde au cou devant Édouard III. Lorsque le duché de Bourgogne héritera, en 1384, de la Flandre, il passera alors dans l’alliance anglaise (ce que l’on peut considérer comme le début de la deuxième phase du conflit).

Les cartes suivantes montrent le mouvement de ‘va-et-vient’, pendant cette centaine d’année, entre expansion anglaise et reconquête française :

                          423px-Guyenne 1330.svg423px-Traité de Bretigny.svg

                                      Au début du conflit (années 1330)                        Traité de Brétigny (1360)

                    481px-Reconquète Charles V.svg425px-Traité de Troyes.svg

                               Les reconquêtes de Charles V (1364-80)             Après le traité de Troyes (1420)

Au terme du conflit, en 1453, le royaume d’Angleterre ne contrôle plus sur le continent que le port de Calais (pour faire transiter sa laine vers la Flandre), finalement rendu en 1558. Le ‘Grand Ouest’, du Pas-de-Calais jusqu’aux Pyrénées, est définitivement sous contrôle. Durant cette période, les Capétiens (devenus ‘indirects’) s’étendent également au Sud-Est, avec l’acquisition du Dauphiné (donné à l’héritier du trône, d’où le terme de ‘dauphin’ entré dans le langage courant) sur le Saint-Empire, plutôt allié de Paris contre l’Angleterre. Il faut relever comment, à cette époque, le Saint-Empire (actuelles Allemagne et Autriche, Suisse, Tchéquie et Italie du Nord), qui était la grande puissance politique de l’An Mille, s’est atomisé politiquement sous le poids des contradictions féodales – et de l’ingérence des États modernes en formation tout autour ; processus que la Réforme protestante viendra encore accélérer. Les Habsbourg y formeront l’État moderne qui deviendra l’Autriche-Hongrie (en plus de conserver symboliquement la couronne impériale jusqu’en 1806), mais c’est seulement la bourgeoisie, sous l’impulsion de la Révolution bourgeoise française, qui ‘refera’ l’unité politique de l’Allemagne et de l’Italie au 19e siècle.

Par l’intermédiaire de la maison (cousine) d’Anjou, les Capétiens indirects assoient également leur influence sur la Provence (définitivement annexée en 1481).

Assassinat Etienne Marcel Les révoltes paysannes (jacqueries) franciliennes de 1358, reliées à l’insurrection bourgeoise parisienne du prévôt des marchands Étienne Marcel, traduisent l’aiguisement des contradictions sociales dans un système féodal en crise profonde, au cœur même (parisien) de la construction politique ‘France’. Il faut dire que, si la relation entre la monarchie et la bourgeoisie parisienne/francilienne est motrice du processus de construction de l’État monarchique moderne, entre le 12e et le 17e siècle, c’est une relation entre forces sociales différentes et qui, donc, ne va pas sans antagonisme et frictions régulières : si le roi appuie, dans les ‘provinces’, les revendications communales de la bourgeoisie pour affaiblir les seigneurs féodaux (fussent-ils ses propres frères ou cousins...), il n’en va pas du tout de même dans les territoires placés directement sous son autorité, où il défend brutalement ses prérogatives. La revendication de Marcel, extrêmement radicale pour l’époque (la 3e République en fera d’ailleurs un ‘héros révolutionnaire’ bourgeois de la première heure), était celle d’une monarchie ‘contrôlée’ par le déjà puissant ‘patriciat’ bourgeois de Paris et de sa région. Mais, et c’est intéressant à souligner, il ignorera une profonde réalité de son époque, ce qui le mènera à sa perte : ‘pragmatique’, il se liera avec Charles le Mauvais de Navarre, cousin pro-anglais du roi de France et prétendant à la couronne, et ouvrira la ville à des milliers de mercenaires et d’archers anglais qui susciteront l’hostilité de la population ; la bourgeoisie parisienne se retourne alors contre lui, en faveur du futur Charles V, l’isole politiquement et finalement l’élimine (Charles V rentre alors triomphalement à Paris)… Ce dénoument peut être considéré, avec l’épisode de Jeanne d’Arc quelques décennies plus tard, comme l'une des premières manifestations d’une conscience nationale française dans le Bassin parisien. 

jeanne-d-arcDans la dernière phase du conflit, donc, après Azincourt (1415) et le traité de Troyes (1420), l’épisode de Jeanne d’Arc (1429-31), née à Domrémy dans la vallée de la Meuse, à la limite de la Champagne et de la Lorraine ('Barrois mouvant'), zone alors sous contrôle anglo-bourguignon, révèle la réalité d’une conscience nationale populaire ‘française’ dans la moitié nord de l’Hexagone (en tout cas, à l’Est de Paris : Champagne, Aisne, Barrois 'mouvant', Nord-Ouest de l'actuelle Bourgogne - régions commerçant principalement avec la capitale, via la Seine et ses affluents) ; conscience nationale dans sa dimension (également) socio-économique : l’attachement des laboureurs, paysans propriétaires, libres et relativement aisés (comme la famille d’Arc), à la monarchie parisienne – attachement qui ne se démentira pas jusqu’au 18e siècle, où elle s’affaiblit, puis passe au bonapartisme, au républicanisme ‘juste milieu’ et patriotard de la ‘Belle époque’, et enfin au gaullisme. Pour autant, ce ‘sentiment national’ n’a encore rien de général sur le territoire du royaume : ainsi l’évêque Cauchon (qui fera brûler Jeanne d’Arc), pro-bourguignon et pro-anglais, est à l’origine un bourgeois de Reims, devenu évêque de Beauvais ; la bourgeoisie des régions côtières de l'Atlantique et de la Manche est farouchement pro-anglaise (intérêt économique évident) ; et le Languedoc se révolte violemment contre l’autorité de Paris en 1381-84.

Jacques coeur galeeC’est à cette même époque que vit un autre personnage célèbre, symbole de l’importance prise par la bourgeoisie capitaliste et de son influence (cela dès le 13e siècle, et notamment à partir de Philippe le Bel) auprès de la Couronne dans sa construction de l’État moderne : le négociant berrichon Jacques Cœur, qui a accumulé une fortune colossale dans le commerce maritime avec le ‘Levant’ (Proche-Orient) ; promu en 1439 ‘grand argentier du royaume’ par Charles VII. Cependant, comme avant lui Enguerrand Le Portier de Marigny (petit baron/semi-roturier normand, ‘bras droit’ de Philippe le Bel, destitué et pendu à la mort de ce dernier), il sera victime en 1451 d’une réaction aristocratique, tombant en disgrâce et échappant de peu à la peine de mort ; preuve de l’acuité des contradictions de classe au sein même de cette construction politique ‘équilibriste’ que voulait être l’État monarchique.  

L’Angleterre évincée du continent (et entrant en crise profonde, avec la guerre civile des Deux Roses, jusqu’en 1485), la lutte se poursuit contre son ancien allié, le duc de Bourgogne. Celui-ci est pourtant lié par le sang aux rois de France, puisque le duché a été donné en 1361 au second fils de Jean II le Bon. Mais il est porté par une puissance financière considérable depuis qu’il a mis la main sur la Franche-Comté, unifiant ainsi l’ensemble économique de la vallée de la Saône, puis sur la riche Flandre d’industrie textile, puis sur l’Artois (actuel Pas-de-Calais) et la Picardie, le Luxembourg et finalement tous les ‘Pays-Bas’ (correspondant au Benelux actuel), exerçant également une forte influence sur la Lorraine, etc. Il peut se prendre à rêver de restaurer à son profit l’ancienne Lotharingie, royaume carolingien qui allait du golfe de Gênes et de la plaine du Pô à la Mer du Nord, disparu rapidement… mais dont l'ancien territoire est devenu, depuis le 11e siècle, la colonne vertébrale du jeune capitalisme européen (correspondant encore aujourd’hui à ce que l’on appelle la ‘banane bleue’). Ces ambitions, qui culminent avec Charles le Téméraire (1467-77), se heurtent inévitablement au roi Louis XI (1461-83), fils du vainqueur de la Guerre de Bourgogne-duche-XVeCent ans (Charles VII), qui vise évidemment la consolidation de cette victoire. Le Téméraire prend ainsi la tête d’une ligue féodale contre la monarchie, qui met à mal Louis XI, mais l’intelligence politique de celui-ci (et la nouvelle puissance financière du royaume…) lui permet de tenir le choc : il fait, finalement, moins la guerre (coûteuse et risquée) qu’il n’achète, habilement, les territoires et les alliances. Ce n’est finalement pas lui directement, mais une ligue révoltée des Suisses, des Alsaciens et des Lorrains qui a raison de Charles le Téméraire, tué devant Nancy. Le roi de France s’empare ainsi de la Bourgogne, et récupère la Picardie et la côte entre la baie de Somme et Calais (Boulonnais). Mais, le Téméraire ayant marié sa fille à l’héritier des Habsbourg (archiducs d’Autriche et empereurs germaniques), Maximilien, ces derniers récupèrent le reste de l’’Empire bourguignon’ (Franche-Comté, Pays-Bas, Luxembourg, Artois). Maximilien de Habsbourg sera le grand-père d’un certain Charles Quint, héritier – en sus – du royaume d’Espagne, et qui sera l’ennemi numéro un des rois de France au 16e siècle… Si l’on s’arrête un instant sur cette ‘expérience’ bourguignonne, il ressort de l’analyse que son échec est dû, principalement, à son caractère antihistorique (à ‘contresens’ de l’histoire) : c’était un rêve impérial ‘à la Charlemagne’, d’un Empire formé uniquement par l’accumulation de territoires sous une même autorité monarchique. Or, cela n’était absolument plus possible à la fin du 15e siècle, après que l’émergence du capitalisme ait donné naissance aux nations : si les États monarchiques modernes pouvaient être (et étaient généralement) plurinationaux, ils ne pouvaient exister qu’autour d’un centre national bien défini (Angleterre dans les îles britanniques, Castille dans la péninsule ibérique, nation ‘française proprement dite’ du Bassin parisien en ‘France’). L’État bourguignon n’avait pas un tel centre : ses ducs étaient des ‘Valois dissidents’ ; il n’était ni bourguignon ni comtois, ni flamand ni wallon ni luxembourgeois ; la puissance économique des acquisitions (Pays-Bas) était sans comparaison avec celle du ‘point de départ’ Bourgogne/Franche-Comté ; et il périra finalement face à une révolte… nationale des Suisses (alémaniques), des Alsaciens et des Lorrains. Dernier souverain européen à porter ce ‘rêve’, son héritier Charles Quint se heurtera au même mur ; dès sa mort, son ‘Empire universel’ sera partagé entre Habsbourg d’Espagne et d'Autriche, se heurtera au luthérianisme comme affirmation nationale allemande (ou tchèque ou hongroise), à des révoltes en Italie, à la guerre d’indépendance victorieuse des Hollandais calvinistes (1568-1648), à la poursuite du développement et à la consolidation de la Confédération suisse, à la résistance finalement victorieuse du Portugal (annexé par l’Espagne, avec son Empire, entre 1580 et 1640), etc. etc. Déjà au 9e siècle, la ‘Lotharingie’ (que voulait recréer le Téméraire) avait largement éclaté sous les forces centrifuges pré-nationales de son vaste territoire (populations germaniques, franco-gallo-romanes, italiennes, 'burgondes' arpitanes et provençales etc.). 

 

Lorsque meurt Louis XI (1483), le processus est donc pratiquement achevé. L’État moderne, comme appareil politico-militaire au service de la concentration du pouvoir féodal entre les mains de la monarchie, est constitué et consolidé ; même si de nombreux territoires seront encore annexés par la suite (jusqu’en… 1860). Une dernière ligue féodale profite d’une période de régence (Anne de Beaujeu) pour affronter le pouvoir royal, c’est la guerre folle (1485-88), dont le principal instigateur est le duc François II de Bretagne, et dont l’issue voit le début du processus d’annexion de la Bretagne (achevé en 1532). Celle-ci, depuis le 10e siècle, avait perpétuellement oscillé entre l’alliance franque et l’alliance anglo-normande, sa noblesse se partageant entre un ‘parti français’ et un ‘parti anglais’ (souvent en guerre…) et ses ducs prêtant alternativement hommage au roi de ‘France’ et au duc de Normandie/roi d’Angleterre, jusqu’à la guerre de Cent ans (ce qui ne change rien au niveau de l’imposition du français par l’élite, celui-ci étant également la langue de la Cour anglaise). Après celle-ci, le duc François II (1458-88) menât une politique volontariste de constitution en État moderne indépendant, tentative qui s’achevât (donc) par le piteux échec de la ‘guerre folle’.

Voici (en rose) à quoi ressemble le Royaume de France vers 1500 :

1500s Il y a deux grandes enclaves : le Comtat venaissin (Vaucluse), au Pape, et le Charolais (à la Couronne d’Espagne, sera transféré au prince de Condé en 1684, puis définitivement rattaché à la Couronne en 1760). Les ‘tâches’ grises sont les terres de la maison d’Albret-Navarre, dont sera issu Henri IV. Après la perte de l’essentiel de la Navarre (annexée par la Castille en 1512, mettant fin au dernier territoire basque indépendant), Jeanne d’Albret se convertira au protestantisme et son fils Henri sera l’un des principaux chefs du ‘parti protestant’, de 1570 environ jusqu’à sa conversion en 1593. Ce ‘parti’ exprimera, jusqu’au règne de Louis XIII et Richelieu (guerres de 1621-29), les aspirations anti-centralistes d’une partie de l’aristocratie, de la bourgeoisie urbaine et de la paysannerie propriétaire d’Occitanie ('Provinces de l'Union'), de Poitou-Saintonge et de Normandie – la Ligue catholique, soutenue par l’Espagne, exprimant quant à elle les aspirations centralistes de la bourgeoisie francilienne et du Nord/Nord-Est, bien que la Bretagne, la Provence et la région lyonnaise y soient ralliées : guerresreligion

Sur la carte, on peut également observer la désintégration politique de l’Allemagne et de l’Italie du Nord et du Centre, autrement dit du SAINT-EMPIRE, qui était la grande puissance ‘géopolitique’ européenne de l’An Mille. Il n’y aura de nouvelle grande unification politique, sous l’impulsion des bourgeoisies padane et rhénane et des monarchies piémontaise et prussienne, qu’au 19e siècle (années 1850-70).

On remarque aussi le duché de Savoie qui, à cette époque, a unifié politiquement une grande partie de l’Arpitanie (Savoie, Bresse et Bugey, Bassin lémanique)… 

Par la suite, cette carte montre les dernières annexions de l’Ancien Régime, entre Henri II (1547-59) et Louis XV (1715-74) :

CarteAH France 299 Cet Ancien Régime (les historiens désignent généralement, par ce terme, une période allant du règne de François Ier, ou de la fin des Guerres de Religion, jusqu'en 1789) marque, au niveau de l'économie politique, une période d'équilibre entre les classes féodales (aristocratie, clergé), désormais totalement parasitaires (leur 'fonction sociale' de protection des populations a disparu au 15e siècle), vivant de leurs rentes foncières et fiscales ('droits' seigneuriaux) ou s''épanouissant' dans des tâches militaro-bureaucratiques ou d'encadrement idéologique réactionnaire des masses, et traversées par des ‘courants’ antagoniques (noblesse centraliste/monarchiste ou, au contraire, jalouse de ses prérogatives et hostile à l’autorité royale, clergé ‘gallican’, janséniste ou ‘ultramontain’ – partisan de l’autorité papale, etc.) ; et la bourgeoisie, ou plutôt LES bourgeoisies des différentes nations absorbées dans l'État, avec leurs tendances centralistes ou anti-centralistes (fonction de leur 'tropisme' économique). La monarchie, héritière des Capétiens qui ont fondé l'appareil politico-militaire, joue alors de manière autocratique et arbitraire le rôle de 'gardienne' de cet équilibre, dans lequel, un temps, la majorité de chaque classe exploiteuse trouve finalement son compte – mais il y a des 'minorités agissantes', des 'forces centrifuges' puissantes à contenir, et l’équilibre devient intenable dans la seconde moitié du 18e siècle. Un symbole de cela, afin de mettre autoritairement 'tout le monde d'accord', est la suppression des États généraux, institution créée par Philippe le Bel (1302) pour représenter auprès du monarque les trois 'grandes' classes dominantes de l'époque : noblesse, clergé et bourgeoisie des 'bonnes villes'. Ils ne seront pas convoqués de 1614 jusqu'en... 1789.

Une annexion importante de cette période, offrant à la ‘France’ une position stratégique ‘clé’ en Méditerranée, est celle de la Corse. Celle-ci, depuis la fin de l’Empire romain, n’avait jamais fait partie d’aucune manière de l’orbite ‘franque’ : par sa position géographique et sa culture, elle se rattache à l’ensemble Péninsule italique/mer Tyrrhénienne, et depuis le 5e siècle elle avait successivement été vandale, byzantine, arabe, pisane et enfin génoise. Et surtout, lorsque Louis XV l’annexe en 1768-69, elle n’est nullement un duché féodal… mais une république bourgeoise (ou, pour être exact, un 'royaume sans roi'), très démocratique même (les femmes y ont le droit de vote !), présidée par le 'général de la nation' Pasquale Paoli et menant depuis 40 ans une victorieuse guerre de libération contre la ‘république’ aristocratique de Gênes. Cette république bourgeoise sera même un modèle, quelques années plus tard, pour les révolutionnaires bourgeois américains ; et une ville de Pennsylvanie porte le nom de ‘Paoli’. L’argument selon lequel la centralisation monarchique, puis révolutionnaire/napoléonienne, n’a mis fin qu’à des ‘féodalités’ tombe ici en morceaux... La pacification de l’île, qui se poursuivra sous la révolution bourgeoise (après un bref ‘retour en grâce’ de Paoli en 1790-93) et jusqu’aux années 1820, sera brutale, notamment sous les sinistres Marbeuf (1769-86) et Morand (1801-11). (SUITE)

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Par Servir_Le_Peuple - Publié dans : Théorie - Communauté : Communisme - maoïsme (.org)
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Lundi 5 novembre 2012 1 05 /11 /Nov /2012 16:01

(1ère PARTIE)

 

Telle est donc la ‘France’ dans laquelle éclatera la Révolution bourgeoise de 1789, laquelle annexera pour finir le Comtat (définitivement), la Savoie et le comté de Nice (perdus en 1815, mais récupérés en 1860). L’importance des territoires ‘manquants’ à la toute fin du 16e siècle (époque à laquelle certains ‘maoïstes’ font naître la ‘nation française’…) est considérable lorsque l’on sait le ‘moteur’ économique du capitalisme hexagonal qu’ils ont été et – pour beaucoup – sont encore aujourd’hui. À vrai dire, leur annexion, concomitamment avec la colonisation des Amériques (Canada, Louisiane, Antilles), aura été le ‘coup de fouet’ à la ‘grande expansion’ de celui-ci, débouchant sur la révolution bourgeoise et la révolution industrielle (la première créant les conditions politiques de la seconde). 

Car, parallèlement à ces dernières annexions de la monarchie absolue, s’est mis en œuvre un autre phénomène de toute première importance : celui de la colonisation d’outre-mer. Si, sous la monarchie absolue, l’expansion territoriale en Europe se ‘ralentit’, c’est pour une simple et bonne raison : la ‘France’ n’est pas seule, d’autres grands États modernes se sont formés (Angleterre, Espagne, Autriche des Habsbourg, Provinces-Unies – Pays-Bas actuels – à partir de 1580, Suède, Prusse et Russie à partir du 17e siècle – mais plutôt en Europe germanique et baltique), et elle se heurte à eux, ce qui rend difficile (militairement) de s’étendre en Europe, où les guerres sont longues et coûteuses (et pas toujours victorieuses !). La ‘France’ va donc ‘regarder’ au-delà des mers, vers ce ‘Nouveau monde’ ‘découvert’ par Christophe Colomb en 1492, ou vers ces Indes dont Vasco de Gama a ouvert la route maritime en 1498 ; en quête de nouvelles terres et de nouvelles forces productives à exploiter.

Ainsi va naître le premier Empire colonial français, que l’on voit ici sur la carte en bleu clair (et ici, carte plus détaillé des Caraïbes), et qui donnera naissance aux Nations québécoise, acadienne, cajun, et - surtout - afro-caribéennes (par l’importation massive de travailleurs esclaves africains) ou mascareignes (Réunion, Maurice, Seychelles, Rodrigues). Cet empire disparaîtra, pour l’essentiel, entre la guerre de Sept Ans (1756-63), qui voit la perte du Canada, et l’issue des guerres napoléoniennes (1815), la ‘France’ ne conservant finalement que nos actuels ‘DOM’ : Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion.

Colo-frse-couverture-cahier-sco-1900 Mais la bourgeoisie, une fois installée au pouvoir, poursuivra cette œuvre 'civilisatrice’ : dès la révolution industrielle avec la conquête de l’Algérie et l’exploration du Pacifique, puis surtout à partir des années 1860 (entrée dans l’impérialisme) avec la conquête de près de la moitié du continent africain, de l’Indochine, etc. : c’est le second Empire colonial. À cette dernière époque, la puissance du capitalisme français (qui se concentre en monopoles) permet en outre la domination financière de nations entières (comme en Chine ou dans le vieil Empire ottoman), sans administration coloniale directe.

La résistance des populations autochtones, et les révoltes des esclaves africains transplantés, n’ont jamais cessé durant toute cette période (menant, notamment, à l'indépendance - vite confisquée - de la première 'République noire', Haïti, en 1804) ; toutefois, c’est surtout après la Première Guerre mondiale, sous l’impulsion de la Révolution prolétarienne russe, que s’exprime dans tout l’Empire un puissant mouvement de libération des peuples colonisés.

Sous la pression de celui-ci, l’impérialisme ‘français’ va s’adapter et, à partir des années 1950, retirer progressivement son appareil administratif, tout en maintenant sa domination économique – et, souvent, une forte présence militaire ; faisant que les nouveaux États n’ont souvent d’’indépendants’ que le nom ; sauf lorsqu’ils empoignent (plus ou moins fermement et longtemps) le drapeau de la révolution mondiale anti-impérialiste, comme le Vietnam bien sûr (1945-75), ou comme le tentèrent l’Algérie, la Guinée ou le Congo dans les années 1960, ou encore le Burkina Faso de Thomas Sankara en 1983-87 – expériences de courte durée, vite ‘ramenées dans le rang’ par la corruption ou le coup de force.

Une conséquence importante de tout cela, outre l’exploitation féroce des populations et une liste interminable de crimes sans nom, et outre le fait que la ‘France’ administre encore directement une huitaine de ‘DOM-TOM’ et exerce un protectorat de fait sur une quinzaine de pays africains, est que, 794874 guerre-d-algerie-manifestants-expulsiontout au long du 20e siècle et particulièrement pendant les ‘Trente glorieuses’ (1945-75), les besoins du capitalisme bleu-blanc-rouge l’ont amené à importer, massivement, de la force de travail de ces pays coloniaux, ou nouvellement (pseudo) ‘indépendants’. Cette main d’œuvre, et ses descendants, ont formé en Hexagone métropolitain des colonies intérieures : concentrés dans des zones spécifiques, surtout urbaines (dont la population ‘blanche’ est ‘invitée’ à fuir les ‘incivilités’, le ‘bruit’ et ‘l’odeur’…), elles s’y voient appliquer de facto le même type de traitement colonial que leurs aïeux dans leurs pays d’origine. Ces colonies intérieures cohabitent aujourd’hui avec les nations constitutives de l’entité ‘France’, dans lesquelles, globalement, a fusionné l’immigration de travail d’origine européenne (ne se voyant pas appliquer ce traitement ‘colonial métropolitain’ spécifique). Dans les zones où elles sont particulièrement concentrées (on pense en particulier à la région parisienne, la région de Marseille, de Toulouse ou de Lyon, et aux régions industrielles du Nord ou de Lorraine), elles ont grandement influencé la culture populaire nationale et réciproquement (en étant très influencées elles-mêmes, également, par la culture populaire afro-américaine). Ceci fait, de certains territoires, ce que l’on peut appeler des ‘métropoles multiculturelles du capitalisme’, préfigurant, au sein de celui-ci, le communisme universel d’après-demain.

 

94La bourgeoisie n’a donc, on l’a dit d’innombrables fois ici, fait que reprendre à son compte, récupérer l’appareil politico-militaire construit par la monarchie capétienne – en le modernisant bien entendu, en le rationnalisant, car le processus long et contradictoire de sa construction avait ‘empilé’ les appareils administratifs, militaires, policiers, judiciaires et fiscaux ‘façon mille-feuille’, de manière complexe et parfois incohérente (et puis il y avait, bien sûr, les innombrables ‘privilèges’ de la noblesse et du clergé, devenus totalement inutiles et parasitaires, entravant le développement de l’économie capitaliste).

Cela parce que si, certes, les 'ténors’ de la bourgeoisie révolutionnaire venaient d’un peu partout, sa fraction (économiquement) la plus puissante, et donc politiquement dirigeante, était celle qui avait prospéré dans la capitale du royaume et ses alentours, profondément incrustée dans l’appareil d’État monarchique : la bourgeoisie du Bassin parisien, qui avait tout intérêt à maintenir un appareil politico-militaire à la base même de sa prospérité. Mais aussi parce que, globalement, TOUTE la bourgeoisie du royaume, de Calais à Marseille et de Brest à Strasbourg, avait tiré profit de ce processus de construction de l’État moderne. 

Si le capitalisme s’est développé spontanément, en Europe, dès le 11e siècle ; et en ‘France’ surtout aux 12e-13e siècles avec les foires de Champagne et du Languedoc ; il a connu dans l’histoire de celle-ci essentiellement quatre phases de développement volontariste, ‘impulsé’ consciemment pour la ‘grandeur’ du pays :

- Sous l’Ancien régime, dès la fin de la Guerre de Cent ans mais surtout aux 17e-18e siècles (de Henri IV à Louis XVI), par la commande royale ; politique particulièrement bien incarnée par Colbert ;

- Sous la ‘révolution industrielle’ (du Premier au Second Empire inclus). Les ‘argentiers’ de la monarchie et de la ‘noblesse de Cour’ d’Ancien régime sont devenus des banquiers qui investissent dans la production industrielle, les innovations technologiques comme le chemin de fer, etc. ; visant évidemment par là un juteux retour sur investissement. Cette période voit la progressive fusion du capital bancaire et du capital industriel, qui débouche vers 1870-80 sur le capital financier monopoliste, ouvrant l’époque de l’impérialisme.

- La ‘grande modernisation’ entreprise par la  IIIe  République à la ‘Belle époque’ (1879-1914), particulièrement la ‘République radicale’ à partir de 1900 ; parallèlement à l’expansion coloniale ;

- Enfin, après la première crise générale du capitalisme et les deux guerres mondiales, de 1945 jusqu’aux années 1980, principalement sous la ‘république gaulliste’ (1958-74).

Ces deux dernières phases font également largement appel à la commande d’État (républicaine, cette fois…) : commande militaire, ‘grands travaux’ etc.

En résumé : les ‘argentiers’ de la construction et de l’affermissement de l’État moderne monarchique sont devenus les banquiers de la Révolution industrielle puis, par la fusion capital bancaire/capital industriel, les MONOPOLES de l’époque impérialiste. La généalogie que l’on voit se dessiner ici est édifiante…

reseauferroviaire19emeCes politiques volontaristes ‘plieront’ l’organisation territoriale du capitalisme ‘français’ à la domination du ‘Centre’ parisien. Outre que Paris est le ‘centre’ de la production intellectuelle, culturelle et idéologique au service de ce système, cela est particulièrement net si l’on observe les voies de communication : dès le 16e-17e siècle, le réseau routier converge ‘en étoile’ vers la capitale, et le réseau ferroviaire fera de même à partir des années 1830-40 ; laissant de vastes territoires sans infrastructures dignes de ce nom, dans l’arriération, uniquement réservoir de force de travail.

Une illustration particulièrement nette de ce processus est l’expansion démographique de Paris, et la manière dont celle-ci en ‘suit’ les grandes étapes : au cours de la formation et de la consolidation de l’État moderne, la population de la capitale passe de 50.000 habitants (sous Philippe Auguste) à plus de 600.000 lorsqu’éclate la révolution bourgeoise, puis, avec la ‘révolution industrielle’, on voit à partir des années 1830 la population de l’agglomération ‘décrocher’ de celle de la ville proprement dite (qui la ‘rattrape’ légèrement en 1860, avec l’agrandissement haussmannien), puis 'creuser' considérablement l’écart à partir des années 1880-90 (la population de la ville, elle, commence à stagner et même à diminuer) ; et enfin, à partir des années 1960, l’on voit la population d’une ‘aire urbaine’ (débordant les limites mêmes de l’Île-de-France) ‘décrocher’ à son tour de celle de l’agglomération : Paris a littéralement ‘aspiré’ tout le Bassin parisien dans son orbite économique, productive, infrastructurelle, culturelle... Hormis peut-être Londres, aucune capitale européenne n’est le siège d’un tel phénomène. 

La ‘France’, comme tout grand État moderne/bourgeois (Royaume-Uni, Espagne, Allemagne, Italie, Russie), repose fondamentalement sur une contradiction Centre/Périphérie ; contradiction qui dans son cas recoupe, en tout cas au Sud, au Nord-Est et à l’extrême Ouest (Bretagne), des questions nationales

Mais, parallèlement à tout ce processus, dans le sein du capitalisme qui l’a porté, est également née et s’est développée la classe qui possède la solution à toutes ces contradictions : la classe qui ne possède ni terre, ni atelier ni aucun moyen de production, seulement sa FORCE DE commune-tardiTRAVAIL qu’elle vend (déjà, au 15e ou 16e siècle, sur la place de Grève à Paris) aux détenteurs, justement, de ces moyens de production ; et dont la ‘mission’ historique est de libérer l’humanité des chaînes de l’exploitation et de la faire entrer dans une nouvelle ère : le PROLÉTARIAT. Sous l’Ancien régime, il est organisé par ‘métiers’, de manière corporatiste, lié aux maîtres d’ateliers – ses employeurs. La Révolution bourgeoise brise ces structures corporatistes (en 1791), ce qui le pousse à s’organiser pour défendre ses intérêts propres (alors que se développe la grande industrie) : le prolétariat prend conscience de lui-même en tant que classe, rompt ses attaches politiques avec la bourgeoisie, même la plus ‘humaniste’ ou ‘démocrate-radicale’ qui soit (dans un processus qui va des ‘journées de juin’ 1848 jusqu’aux fusillades de Clémenceau à la ‘Belle époque’ et à la grande boucherie de 1914-18, en passant bien sûr par le massacre de la Commune de Paris en 1871), et donne naissance à une idéologie, une nouvelle conception du monde pour sa libération, le socialisme scientifique qui, en s’organisant pour lutter, devient une force matérielle. La ‘France’ et le monde entier entrent alors dans l’époque de la révolution prolétarienne ; ce sur quoi nous aurons longuement l'occasion de revenir.

 

MAINTENANT QUE NOUS AVONS EXPOSÉ TOUT CELA, quelle SOLUTION doivent avancer les révolutionnaires anticapitalistes ? Faut-il, comme il se trouvera – sans doute – des jacobins plus ou moins ‘rouges’ pour nous en accuser, ‘revenir’ aux grands duchés de l’An Mille qui, comme on l’a vu, recouvraient grosso modo les réalités nationales (et de ‘branches’ nationales) actuelles ? Bien sûr que non. Ce serait évidemment, personne ne dit le contraire, ‘faire tourner la roue de l’histoire à l’envers’ ; vouloir revenir à des entités politiques reposant sur un mode de production (féodal) complètement disparu – dont le début du processus de disparition a, en fait, précipité la chute. Si l’on étudiait au cas par cas chacun de ces 'États de l’An Mille’ (ce qui serait beaucoup trop long ici), on s’apercevrait d’ailleurs, dans la plupart des cas, que c’est l’action de leurs ducs et autres comtes eux-mêmes (poussés par la crise du mode de production féodal) qui a précipité leur propre perte ; plus généralement, ils ont ‘explosé’ sous l’effet des contradictions sociales qui les traversaient, entre la lignée régnante elle-même, ses éventuels cadets mécontents, les seigneurs locaux, l’Église avec ses ‘seigneuries ecclésiastiques’, les villes érigées en ‘républiques’ sous la conduite de leur patriciat grand-bourgeois, les paysans propriétaires libres et aisés, les révoltes de paysans pauvres et encore serviles à des degrés divers, etc. etc. Il n’est donc nullement question de vouloir ‘ressusciter’, abstraitement, ces réalités politiques reposant sur un mode de production disparu (dans sa version 'pure’) depuis déjà 6 voire 7 siècles. Il en va de même pour les propositions 'néo-maurassiennes', de type 'Bloc identitaire', qui visent finalement à revenir au 17e siècle, avec sa relative autonomie des institutions provinciales ('patries charnelles') au sein de la 'France patrie historique'...

Faut-il, comme le font certains courants petits et moyens bourgeois (entrepreneuriaux ou intellectuels) de Savoie et du pays de Gex, de Franche-Comté ou d’Alsace, regarder vers la Suisse et son modèle confédéral, qui semble se combiner avec une grande ‘sérénité’ politique et une grande prospérité économique ? NON, car si la Confédération helvétique semble effectivement assurer la cohabitation ‘harmonieuse’ de quatre nationalités (alémaniques, romands, tessinois et romanches), c’est une construction politique BOURGEOISE, capitaliste, et en tant que telle, secouée de contradictions. En tant que ‘pays-banque’ hébergeant des capitaux de toute l’Europe et du monde entier, notamment à travers la puissante UBS (Union des banques suisses), elle semble résister à la crise générale que nous traversons, mais elle n’en est pas moins (justement) totalement insérée dans le système capitaliste mondial, sa crise et ses contradictions. En témoignent le durcissement xénophobe croissant (la culture dominante suisse n’ayant jamais été très ‘xénophile’...) à l’encontre des travailleurs frontaliers ‘français’, qui concurrencent la force de travail helvétique ; et à l’encontre des travailleurs immigrés de toute origine (avec le référendum 'anti-minarets' etc.)... Car la Suisse et sa prospérité, c’est aussi cela : une ‘cité grecque’ reposant sur 22% d’étrangers (à 90% des prolétaires), qui n’ont évidemment (comme étrangers) aucun droit politique. Et les ‘faces cachées’ de ce style seraient également légion si l’on nous parlait du modèle fédéral allemand ou autrichien, sans même parler des ‘autonomies’ d’une Espagne ou d’une Italie qui coulent à pic dans la crise.

Faut-il alors envisager l’indépendance pure et simple de toutes les nations, pourquoi pas dans une Europe de type fédéral ? Oui et non... Car, comme le disait déjà Lénine dans sa critique des ‘États-Unis d’Europe’ (idée avancée par certains à son époque), tout dépend du contenu politique et (donc) de classe que l’on y donne. L’indépendance d’une nation opprimée, vis-à-vis d’un État (avec sa 'nation-centre’) oppresseur, peut avoir un sens dans une démarche révolutionnaire, la nation concernée se constituant alors en ‘base rouge’ pour les masses de tous les États réactionnaires qui l’entourent. C’est ce qu’a fait l’ex-colonie française du Vietnam dans les années 1945-75 ; et c’est ce qu’a voulu faire la colonie française d’Algérie dans les premières années de son indépendance, ou la colonie belge du Congo avec Patrice Lumumba ; ou ce qu’a voulu, dans les années 1960-70, faire Cuba (protectorat US de fait avant 1959) ; et il n’y a aucun obstacle à ce que cela puisse se produire en Europe (Cuba, par exemple, est aussi proche des États-Unis que la Corse l'est de la ‘France’ !). Et il est évident que, lorsqu’une grande partie de l’Europe sera entrée en révolution, le niveau d’intégration économique légué par le capitalisme imposera la fédération continentale des nations socialistes comme une évidence (il l’impose déjà, depuis plus de 50 ans, aux États capitalistes et là, comme l’annonçait déjà Lénine en 1915, le fédéralisme européen est ‘ou bien impossible, ou bien réactionnaire’). En revanche, l’indépendance perd de son sens si c’est l’ensemble d’un État bourgeois qui entre en révolution : à ce moment-là, la communauté politique formée par celui-ci va se réorganiser sur des bases démocratiques, mettant fin à la ‘hiérarchie’ politique, économique et culturelle des nations le composant, mais il n’y aura plus vraiment de sens à être ‘indépendant’ au sens juridique international actuel du terme, ou alors, ce sera une indépendance-(libre-)association, sans la signification hostile qu’a l’indépendance d’une nation opprimée vis-à-vis de la nation dominante d’un État oppresseur. C’est ce qui s’est produit dans l’Empire russe des tsars après la Révolution de 1917, et ce qui a été ébauché dans l’État espagnol pendant la guerre antifasciste de 1936-39 (hélas perdue).

Car le fait que la ‘relation internationale’ soit un rapport d’oppression est évidemment fondamental. Par exemple, si l’on prend le diasystème germanique : soit l’on considère chaque dialecte comme une simple ‘branche’ de la nation allemande, et cela ouvrirait (et a déjà ouvert, par un passé de sinistre mémoire...) à des idées ‘pangermanistes’ de rattachement de l’Autriche, de la Suisse alémanique, de l’Alsace-Moselle voire des Pays-Bas et de la Flandre. Soit, l’on considère que chaque dialecte ou en tout cas chaque ‘groupe’ de dialectes est une nation : ouf, les Pays-Bas, la Flandre, la Suisse et l’Alsace sont saufs, mais il faudrait alors démembrer l’Allemagne et peut-être même l’Autriche, ou éventuellement rattacher la Bavière à l’Autriche et le Bade-Wurtemberg à la Suisse, etc. etc. Mais voilà, quel sens tout cela aurait-il ??? Si, en République fédérale d’Allemagne, les masses populaires peuvent se plaindre de beaucoup de choses, mais personne (sauf peut-être quelques bourgeois bavarois) ne se plaint d’être allemand, personne ne perçoit cela comme une oppression nationale ; et si, au contraire, de par l’histoire récente, cela serait perçu comme une oppression en Autriche, en Alsace ou aux Pays-Bas, où personne ne se plaint de ne pas être allemand, pourquoi changer quoi que ce soit ? Le 'job’ de la révolution, c’est d’abattre l’oppression, pas de sodomiser les diptères pour déterminer qui est une nation et qui ne l’est pas, afin que chaque nation corresponde exactement - au hameau près - à un État[5].

Tout dépend donc du contenu, révolutionnaire (libération nationale) ou bourgeois, front popularréactionnaire, du mot d’ordre. Ainsi, l’idée d’indépendance actuellement mise en avant par une partie importante de la bourgeoisie catalane, est 100% bourgeoise et réactionnaire, 0% libération nationale. Ce n’est là qu’une réédition de ce que l’on peut ou a pu voir, depuis longtemps déjà, en Flandre, parfois en Alsace ou en Savoie, et en Italie du Nord : la revendication séparatiste d’une bourgeoisie prospère, dynamique, tournée vers la dorsale économique européenne, et qui ne veut plus ‘payer’ pour les 'bons à rien’ et la ‘racaille’ de Wallonie, du Mezzogiorno, des ‘banlieues’ de Paris, Lyon et Marseille ou – ici – du sud de la péninsule, beaucoup plus déshérité. Dans une telle ‘indépendance’, il va de soi que la condition des masses populaires de Catalogne ne changerait pas d’un iota - peut-être bénéficieraient-elles, un temps, d’une meilleure ‘politique sociale’... au détriment des prolétaires d’Andalousie, de Murcie, des Canaries ou d’Estrémadure ; mais c’est tout. Les sinistres mossos d'esquadra continueraient à tabasser la jeunesse populaire à coups de matraques, ou à foncer sur la foule en estafette toutes sirènes hurlantes, pour s'amuser. La Catalogne indépendante serait un pays impérialiste, mais un petit impérialisme (de la dimension du Danemark ou de l’Autriche), qui devrait nécessairement se placer sous la ‘suzeraineté’ d’un plus grand : très probablement l’axe franco-allemand dirigeant l’Union européenne (la bourgeoisie flamande, elle, se tournerait plus vraisemblablement vers le bloc anglo-américain). La bourgeoisie catalane, elle (petite, moyenne et grande), sablerait certainement le champagne le soir de l’indépendance : enfin, elle ne paierait plus de ‘taxes’ et autres ‘charges’ au bénéfice des culs-terreux, feignasses, alcoolo-toxicomanes et autres gitans andalous ! Mais voilà que, dans un capitalisme en crise générale et face à un prolétariat de Catalogne à la longue tradition de conscience de classe, de combativité et d’organisation, l’appareil politico-militaire ‘Espagne’ pourrait venir à lui manquer... Madrid, de son côté, ne bénéficierait plus des rentrées fiscales catalanes (et basques, s’il prenait à ceux-ci la même idée) pour financer ses troupes de sabreurs, face aux remuants journaliers agricoles andalous, aux jeunes prolétaires des banlieues madrilènes et aux ‘féroces’ mineurs asturiens et léonais (dont la bourgeoisie, elle, se garde bien de demander une quelconque ‘indépendance’...). Le ‘pacte’ bourgeois de 1975-78 rompu, le ‘système Espagne’ courrait sans doute très vite à l’implosion ; ce serait, peut-être, le seul aspect positif de la chose [le problème ne se pose pas du tout dans les mêmes termes en ‘France’, car aucune ‘indépendance’ bourgeoise, même de l’Alsace ou de l’Arpitanie, ne laisserait Paris ‘une main devant, une main derrière’]. 

Non, la réalité, c’est que tout ce que nous avons vu –  les duchés féodaux et l’émergence des nations et du capitalisme, la formation et le développement des États modernes, parallèlement au développement colossal du capitalisme, les révolutions bourgeoises qui ‘prennent le contrôle’ des États modernes, les ‘rénovent’ et les font fonctionner pour leur compte (États bourgeois contemporain), l’émergence à travers tout cela duprolétariat – est un long processus historique et DIALECTIQUE, procédant par négation de la négation.

L’Empire romain, ‘sommet’ civilisationnel du mode de production esclavagiste antique en Europe-Méditerranée, est entré en décadence à partir du 3e siècle pour s’effondrer au 5e (en Occident) et au 7e (en Orient, face aux Arabes). Les siècles qui suivirent, jusqu’au 10e, furent sombres, chaotiques : un douloureux accouchement de l’histoire. Mais finalement, sous l’égide des nouvelles classes dominantes (aristocratie terrienne/militaire et clergé), le mode de production féodal finit par montrer sa supériorité économique, et de là, civilisationnelle : c’est l’époque de nos grands duchés, comtés, royaumes, républiques patriciennes urbaines (déjà, en Italie : Venise, Amalfi, Pise), et émirats (Andalousie, Sicile) féodaux, de leur rayonnement économique et culturel, technique et scientifique, de l’émergence du capitalisme et de nos nations modernes. À travers les sombres siècles mérovingiens et carolingiens, ce qui précède a donc nié l’Antiquité romaine – qui, elle-même, avait précédemment nié les réalités politico-sociales archaïques antérieures, comme les cités gauloises.

Mais, dès la fin du 12e siècle, ce mode de production féodal entre lui-même en crise (pour disparaître, au sens ‘strict’, avant 1500) : c’est alors un processus de concentration des domaines féodaux, donnant naissance aux États modernes. Ceux-ci favorisent le développement exponentiel du mode de production capitaliste (d’ailleurs, dès Philippe le Bel, de grands bourgeois sont ‘de la partie’, au ‘conseil’ du souverain) : autrement dit, comme tout mode de production à son ‘stade suprême’ et (en réalité) pourrissant, la féodalité engendre en masse ses propres fossoyeurs (beaucoup de grands aristocrates le sentent bien et, du coup, se dressent contre la centralisation monarchique, sans succès). La bourgeoisie exploite à fond la ‘niche écologique’ de l’État monarchique jusqu’aux 17e-18e siècles... puis s’en empare, ‘dégageant’ l’aristocratie et le clergé des ‘niches’ (bureaucratiques, militaires, judiciaires, rentières de Cour) qu’ils occupaient, et modernisant l’appareil pour le mettre en pleine adéquation avec ses intérêts de classe. Toute cette séquence historique a donc nié l’apogée féodale de l’An Mille et ses duchés ; ce faisant, elle a nié politiquement et subordonné économiquement (à la fraction dominante, francilienne, de la bourgeoisie) les nations qui s’étaient alors créées. Celles-ci ont cependant subsisté comme réalités populaires, dans la culture et le ‘sentiment’ des masses, même bien après la Révolution bourgeoise ; et ont même plutôt bien résisté (si l’on en juge les revendications culturelles qui n’ont jamais cessé, et ont connu un grand regain depuis les années 1960-70) à la tentative de négation totale (même comme réalité populaire), entreprise par la bourgeoisie sous direction francilienne dès la Révolution, et surtout à partir de son entrée dans le stade monopoliste/impérialiste.

La crise générale du capitalisme (qui n’a jamais ‘accouché’ l’histoire sans douleur), plongeant l’humanité entière dans un cycle de souffrances et de barbarie sans nom depuis près d’un siècle et demi, est une évidence qu’il ne sera pas utile de démontrer ici. Sa négation est donc à l’ordre du jour, ainsi que celle de ses appareils politico-militaires et idéologiques que sont les États dans lesquels nous vivons.

Dans ce contexte, les nations niées politiquement par le processus de construction des États modernes peuvent-elles ‘revenir’ ? OUI... mais pas sous leur forme d’il y a 1000 ans. Car une réalité donnée (politique, économique, sociale, culturelle) ne peut être niée que par une réalité SUPÉRIEURE. Et cette réalité supérieure aujourd’hui, c’est la RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE, la prise de pouvoir des masses populaires par et pour elles-mêmes, sous la direction politique du prolétariat. Les nations ‘nées en l’An 1000'[6] ont vu la classe dominante de l’époque (aristocratique et féodale) quasiment disparaître en tant que classe, et leur bourgeoisie s’‘intégrer’ au 'système France’, se 'satelliser’ (non sans contradictions, traînements de pieds et grognements) à la bourgeoisie 'française au sens strict’ (Bassin parisien), dans un 'état-major intégré’ de l’appareil manifestation-barcelone pics 809politico-militaire 'France’. Elles n’existent plus, on l’a dit (malgré l’offensive plus-que-centenaire de l’appareil idéologique monopoliste), que comme réalités populaires. La question nationale (et la contradiction Centre/Périphérie de manière générale) est aujourd’hui une question démocratique. Et la seule réalité supérieure susceptible de résoudre ces contradictions, ces questions démocratiques, en niant les États bourgeois et le capitalisme dont ils sont l’appareil politico-militaire et idéologique, c’est la révolution prolétarienne ; qui est la démocratie la plus absolue au sein du peuple et la dictature la plus ferme du prolétariat contre les ennemis et les oppresseurs du peuple ; sous la forme de la Commune populaire qui, se fédérant à différents échelons territoriaux, verra renaître peu ou prou – sans pratiquement aucun doute – les nations de l’An Mille niées par le processus historique État moderne monarchique/État bourgeois contemporain… mais renaître à un niveau supérieur, sous la direction de la seule classe révolutionnaire jusqu’au bout, c'est-à-dire jusqu’au communisme universel : le prolétariat. 

Et tout cela ‘tombe bien’, car ce prolétariat, force sociale qui ‘porte’ en elle ce gigantesque ‘saut de civilisation’, est devenu pléthorique, numériquement hégémonique dans les masses populaires de toutes les nations d’Europe et de Méditerranée comme du globe. Il s’est formé, on l’a dit, tout au long de l’expansion du mode de production capitaliste qui a ‘accompagné’ la construction des États modernes. Et par la suite, avec la Révolution bourgeoise et la révolution industrielle permise par elle, puis - encore plus - avec l’entrée dans l’ère des monopoles et de l’impérialisme (fin du 19e s.), il a connu un développement spectaculaire, tandis que le capitalisme, lui, cherchait à modeler toute la société à son image. Le capitalisme a subsumé toute la euskal herria drapeaurougevie sociale, c’est à dire qu’il a subordonné tous les rapports sociaux entre personnes et groupes de personnes, toutes les règles écrites et non-écrites de vie en société, à son objectif de valorisation du capital. Cette subsomption accompagne, comme conséquence logique, l’explosion du rapport social salarial dans la population active : au milieu du 19e siècle, une majorité (plus de 50%) de la population est encore non-salariée (paysans, artisans et commerçants indépendants ou petits patrons). En 1906, on estime qu’encore 44% de la population ‘vit de la terre’ (on compte peut-être, dans ce chiffre, les journaliers - ouvriers agricoles - qui disparaîtront pratiquement par la suite avec la mécanisation et le recul général de la production agricole en Hexagone ; mais la très grande majorité est exploitante familiale, propriétaire ou locataire - fermiers, métayers - de sa terre). Évidemment, ces chiffres sont ‘nationaux’ : ils sont beaucoup plus importants dans les régions ‘reculées’ des nations constitutives ; tandis que le salariat (alors essentiellement ouvrier) se concentre dans les grandes agglomérations (Paris, Lyon, Marseille) et les grandes régions industrielles (Nord, Lorraine, région marseillaise, région lyonnaise-stéphanoise), ou dans quelques ‘bassins’ industriels isolés en zone rurale, comme le Creusot, Carmaux ou Decazeville, les grandes vallées des Alpes etc. Spécificité ‘française’, il existe alors une assez importante ‘industrie rurale’, comme l’horlogerie du Jura ou la chaussure en Iparralde, qui emploie (parfois de manière uniquement saisonnière) une main d’œuvre également agricultrice, à titre ‘complémentaire’.

Aujourd’hui, ce sont quelques 91% de la population active qui sont salariés ; et ce taux ne descend guère au dessous de 75% même dans les régions les plus ‘reculées’. Pour ce qui est du revenu individuel moyen (revenu du 'ménage’ divisé par le nombre d’unités de consommation), il est pour une majorité de ces salariés inférieur à 1500 euros par mois, et pour près de 40%, inférieur à 1300 euros, ce qui en fait assurément des prolétaires ou assimilés (et il tend à être encore inférieur pour une grande majorité des agriculteurs et ‘indépendants’). Et ce taux est, cette fois, nettement plus important dans les zones ‘reculées’, et lorsque l’on s’éloigne des grandes agglomérations (de, disons, 200.000 habitant-e-s ou plus). La carte des taux de pauvreté en Hexagone désigne sans ambiguïté les périphéries occitane, corse, ‘nordiste’ et lorraine (ainsi que le grand ghetto à ‘colonies intérieures’ du ‘9-3‘) ; la Bretagne a un niveau de vie très ‘moyen’ (de l’ordre de 1400 euros par mois) avec peu de très pauvres et - également - peu de très riches, mais elle se caractérise par une très forte proportion de jeunes dans les bas revenus, signe de ‘déclassement’, de ‘vivre moins bien que ses parents’, qui est un important ferment révolutionnaire (et de fait, cela se confirme par la très jeune moyenne d’âge du mouvement progressiste autour de la question nationale). C’est ce Strollad komunour breizhphénomène qui a impulsé, dès l’entre-deux-guerres mais surtout depuis les années 1960, le ‘réveil’ des consciences populaires nationales dans un sens démocratique et progressiste, voire révolutionnaire (marxiste ou libertaire)[7] ; alors que jusqu’à la Révolution industrielle (incluse), souvent encadrées par la noblesse locale et le clergé contre la centralisation et le ‘modernisme’ monarchique puis bourgeois, les expressions de cette conscience allaient souvent dans un sens réactionnaire, tourné vers le passé, malgré des exceptions notables [protestantisme (alors progressiste) des Guerres de religion, Corse de Paoli, ‘parti’ girondin de la Révolution bourgeoise (anti-centralistes et légèrement moins ‘sociaux’ que les jacobins, mais pas moins républicains, d’ailleurs ralliés par beaucoup de ’huguenots’) ; ou encore le ‘démocrate-socialiste’ de 1848 et véritable ‘père’ de la libération nationale basque, Agosti Xaho].

Le même phénomène concerne aussi, au demeurant, l’ancien Empire colonial, avec la nouvelle division internationale du travail depuis les années 1960-70 (couramment appelée ‘mondialisation’) : le capitalisme y a massivement subsumé la vie sociale, encore à bien des égards traditionnelle il y a seulement 40 ans ; entre 2010 et 2015, prise dans son ensemble, l’Afrique subsaharienne devrait connaître une croissance économique supérieure à celle du Brésil ou de l’Inde. Ceci, bien entendu, accompagné d’inégalités, d’injustices, d’une pauvreté et de violences antipopulaires effroyables, et ‘étranglé’ dans les structures bureaucratiques au service de l’impérialisme, développant la conscience révolutionnaire dans les masses, comme on a pu le voir depuis 2 ans au nord du Sahara (mais aussi au Sénégal et au Burkina). Et nos colonies intérieures hexagonales ont conservé des liens étroits avec les masses populaires de ces pays[8]... 

C’est donc la révolution prolétarienne qui est l’actualité de notre époque ; avec pour mission historique de libérer l’humanité des chaînes de l’oppression ; et - entre autres - de l’oppression nationale et de la contradiction Centre/Périphérie.

Quelque part, finalement, la bourgeoisie révolutionnaire des 18e-19e siècles a fait devant les masses de grandes proclamations démocratiques, mais en appui à son mode de production (qui s’était développé dans ce cadre), elle a conservé intact, en le modernisant, l’appareil-politico-militaire de l’État moderne. Aujourd’hui, réaliser ces ‘promesses démocratiques non-tenues’ relève historiquement de la révolution prolétarienne. 

Car la réalité, c’est que si l’époque des révolutions bourgeoises a donné naissance à l’idée démocratique (avec, notamment, Rousseau), elle ne l’a en pratique jamais réellement mise en œuvre, sauf dans de courtes tentatives comme la Convention (1792-94) – qui se disloqua sous la contradiction entre bourgeoisie centraliste jacobine et anti-centraliste girondine. Tout simplement parce que, appliquée en toute cohérence, elle est incompatible avec le mode de production capitaliste lui-même : la liberté essentielle à celui-ci, liberté d’entreprendre et d’exploiter la force de travail pour valoriser son capital et s’enrichir personnellement, est contradictoire avec à peu près toutes les libertés individuelles et publiques des travailleurs, des personnes qui vendent leur force de travail ; ne serait-ce que, pour commencer, la liberté d’esprit critique qui aboutirait inévitablement à le remise en cause du ‘système’. L’idée démocratique n’est pas, en fait, l’expression directe des intérêts de la bourgeoisie ; mais de sa nécessité, face aux classes réactionnaires féodales (ou face aux rivaux capitalistes de chaque État bourgeois…), de mobiliser les plus larges masses possibles du peuple. C’est la fameuse opposition entre ‘démocratie formelle’ et ‘démocratie réelle’, mise en avant par les intellectuels de gauche ‘radicaux’ et les mouvements contestataires comme les altermondialistes ou les actuels Indigné-e-s/Occupy. Sauf que, ce que ces intellectuels et ces mouvements ne comprennent pas, c’est que cette contradiction n’a pas de solution possible dans le capitalisme. La ‘démocratie formelle’ bourgeoise n’est que (dans le meilleur des cas) la forme et le paravent de la dictature de la bourgeoisie dans tous les domaines, économique, administratif, intellectuel etc. ; ‘démocratie’ inexistante dès lors que se referme la porte du ‘boulot’, de l’université ou de l'école, de votre banquier ou de votre propriétaire, dès qu’il s’agit de passer en caisse quelque Partigiani thumb[3]-copie-1part, ou même pour ce que vous allez regarder à la télé ce soir (abrutissement organisé et contrôle idéologique des esprits par la classe dominante) ; tandis que la démocratie ‘réelle’, elle, n’est que la base de (et a pour condition) une autre dictature, la dictature du prolétariat, à la tête des classes populaires, contre les classes exploiteuses et la contre-révolution nationale et internationale. La mise en œuvre réelle des belles idées démocratiques de la révolution bourgeoise est possible... mais c’est une tâche qui relève de la révolution prolétarienne. Voilà la vérité. La bourgeoisie a récupéré – en l’adaptant – l'appareil politico-militaire de la monarchie absolue, par souci d’efficacité, et parce que ses objectifs politiques (expression de ses intérêts économiques) n’étaient pas démocratiques et ne l’ont jamais été, sauf pour une poignée d’avocats, de médecins, d’intellectuels et d’artistes divers, de cadres administratifs (pas des bourgeois d'entreprise, donc), qui, appuyés sur les ouvriers et les travailleurs indépendants pauvres de Paris, contrôlèrent la République de septembre 1792 à juillet 1794 ; et qui forment aujourd’hui les chefs de file de ce que l'on appelle la gauche.

Détruire cet appareil politico-militaire hérité de la monarchie et sa machine idéologique ; en finir avec l’exploitation du travail et toutes les oppressions ; et, entre autres, en finir avec les oppressions culturelles nationales et l’oppression économique et sociale Centre/Périphérie, ne peut être l'œuvre que des masses populaires organisées sous la direction du prolétariat.

 

La Guerre populaire jusqu'au communisme, stratégie UNIVERSELLE de négation du capitalisme (désormais monopoliste et mondialisé) par le communisme, est, comme Servir le Peuple l'explique depuis maintenant plusieurs années, une GUERRE DE CLASSE entre le prolétariat international et la bourgeoisie monopoliste, dont le champ de bataille est les masses populaires, et le sens de déploiement un ENCERCLEMENT DES CENTRES (du pouvoir politique, économique, culturel) PAR LES PÉRIPHÉRIES. Dans la Chine des années 1930-40, Mao expliquait, en somme, que le prolétariat et son avant-garde révolutionnaire (le Parti) étaient les 'pilotes' du processus révolutionnaire, mais que la lutte de la paysannerie pauvre et du semi-prolétariat des campagnes en était le moteur. Ainsi, dans chaque État bourgeois compris comme état-major de classe de la bourgeoisie, les communistes révolutionnaires doivent se dresser comme état-major de classe 'intégré' du prolétariat des différentes nations, entraînant derrière lui les autres classes populaires, et doivent déterminer quelles sont les 'villes' et les 'campagnes' qui encerclent les 'villes'.  

Dans l'État bourgeois 'France', le Parti communiste révolutionnaire est cet état-major 'intégré' qui dirige la révolution prolétarienne, la Guerre populaire dont les 'campagnes' sont les périphéries, les 'territoires de relégation' déshérités urbains ou suburbains, industriels ou ruraux ; et un 'moteur' essentiel de ce processus de négation de l'ordre capitaliste existant est la lutte populaire des nations absorbées par la construction de l'État moderne, comme nous l'avons longuement vu ici, et des colonies intérieures fruit du colonialisme d'hier et du néo-colonialisme d'aujourd'hui. Seule une compréhension juste de cela peut permettre aux prolétaires de l'État 'France', comme bataillon local du prolétariat mondial, de venir à bout de cette ennemie des peuples de tout premier plan qu'est la 'France' impérialiste !


La lutte qui se joue ici est, ne l'oublions pas, une petite mais essentielle bataille de la Grande Révolution prolétarienne mondiale.  

Les masses populaires de chaque nation du globe, organisées en fédération de Communes populaires, formeront alors à terme, chacunes, un simple ‘pâté de maisons’ de la grande Cité universelle communiste !


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[1] Après une première tentative d'annexion sous Louis XIII, la 'Guerre de Dix Ans' (1634-44), guerre d'extermination qui voit mourir les 2/3 de la population comtoise de l'époque...

[2]Il faut peut-être, à vrai dire, prendre la question ‘à l’envers’ : ce n’est pas la langue qui fait une nation… c’est la nation qui fait une langue, ou plutôt, les deux sont dans une interaction dialectique (la nation engendre la langue qui ensuite, renforce l’unité et la conscience nationale). Si à partir d’un ‘tronc’ commun (comme le latin ou l’ancien germain), la langue comme moyen de communication entre les personnes se différencie au-delà du dialectal (au-delà de l’’argot’, du ‘patois’ ou de la prononciation de certains phonèmes), ou encore si une langue comme le basque ou le breton 'résiste’ à tous les envahisseurs successifs, c’est bien qu’il y a à la base une vie économique commune (vie économique productive, les liens commerciaux, eux, ayant toujours existé entre nations différentes), et distincte des autres groupes humains parlant une autre langue – le critère essentiel de Staline. Cette vie économique n’est pas nécessairement capitaliste, mais l’émergence du capitalisme (ou le ‘contact’ avec celui-ci) fonde la nation au sens MODERNE. De même, il y a souvent un sentiment de communauté politique distincte, même soumis à une autre nation, la communauté politique étant alors ressentie dans l’oppression. Par la suite, à l’époque des États modernes, le critère ‘langue’ peut régresser considérablement, sans que le sentiment de communauté économique et politique ne disparaisse. Mais aussi, un sentiment de communauté productive et politique peut être amené à englober deux populations parlant un idiome différent, ou à séparer (au contraire) deux populations parlant une langue quasi identique. C’est ainsi que les Irlandais restent une nation, alors même que le gaélique a pratiquement disparu et qu’ils parlent ultra-majoritairement anglais. C’est ainsi, comme l’explique Staline, que des populations séparées par des milliers de kilomètres, rendant la vie productive commune impossible, comme les Américains ou les Australiens avec l’Angleterre, les Québécois avec la France, les latino-américains avec l’Espagne ou les Brésiliens avec le Portugal, ne peuvent en aucun cas former une même nation, même si la langue est pratiquement la même, ne variant qu’au niveau ‘argotique’ et de la prononciation. Et c’est ainsi, selon SLP, qu’avec une vie productive et politique commune pendant plusieurs siècles, un ensemble humain parlant deux langues différentes (comme les Bretons ou les Franc-comtois) peut constituer une nation.

[3]Tout cela est absolument fascinant, et se constate également dans les pays voisins, par exemple en Europe germanique. Ainsi, si l’on compare cette carte du diasystème (ensemble de dialectes fortement intercompréhensibles) allemand, avec celle-ci des duchés du Saint-Empire vers l’An 1000, les correspondances sont absolument surprenantes... La Bavière, l’Ostmark et la Carinthie correspondent quasi parfaitement au groupe dialectal austro-bavarois, le duché de Souabe au groupe alémanique (Suisse, Bade-Wurtemberg, Alsace), la Haute-Lorraine et la Franconie au groupe francique rhénan/franconien (dont fait partie le mosellan), le duché de Saxe au groupe bas-saxon/westphalien/ostphalien, la Basse-Lorraine et la Frise (plus le comté de Flandre, en Francie occidentale) au groupe néerlandais (hollandais, flamand, bas-rhénan, limbourgeois) - sauf la Wallonie de langue romane, la Nordmark au groupe 'makois’, etc. etc. Autant de correspondances qui tendent encore à démontrer que 'les nations (et leurs 'branches’) sont nées en l’An Mille’.

[4]Cette période, des 14e-15e siècles, marque en fait l’expression et l’EXPLOSION de toutes les contradictions de la féodalité en Europe. La Guerre de Cent ans (voir ici la liste des belligérants) touche également la péninsule ibérique (guerre civile de Castille dans les années 1370, alliance navarro-portugo-anglaise et arago-française), l'Ecosse (alliée de la 'France'), et se prolongera contre les ducs de Bourgogne jusqu’en 1477 (soit un total de 140 ans de conflit en ‘France’), tandis que l’Angleterre sera ravagée par la guerre civile des Deux Roses de 1455 à 1485. Elle verra l'apparition de techniques militaires nouvelles : d'abord le recours massif aux archers ; puis (à la fin du conflit) l'artillerie. Concomitamment (et même dès le 13e siècle), le Saint-Empire est déchiré par les Reichskrieg et - surtout - l’Italie par l’affrontement entre guelfes (partisans du Pape) et gibelins (partisans de l’Empereur romain germanique) et entre cités maritimes (Gênes, Pise, Venise) ; puis la chrétienté entière par le Schisme d’Occident (papauté d’Avignon, 1378-1417), qui exprime l’affrontement entre les Capétiens et le Saint-Siège. Jusqu’à cette période (jusque vers 1300 environ), on peut schématiquement parler de mode de production principalement féodal et d’époque des grands domaines féodaux (qui se concentrent par mariage et héritage, acquisition, guerre) ; ensuite (à partir de la fin du 15e siècle), on peut parler de mode de production capitalo-féodal (à l’équilibre, l’aristocratie/clergé remplissant des tâches bureaucratiques et militaires, et vivant - économiquement - de manière rentière parasitaire) et d’époque des États modernes absolutistes ; jusqu’à la fin du 17e siècle qui ouvre l’époque du triomphe du capitalisme, des révolutions bourgeoises et des États bourgeois contemporains.

[5] Ce à quoi l’on pourrait répondre : "et qui donc en Occitanie, ou même en Bretagne, au Pays basque, en Corse voire dans les ‘DOM-TOM’, sinon une minorité, se plaint d’être français ?"… Certes, sauf que : 1/ personne ne se pose la question de savoir si l’occitan ou l’arpitan, et à plus forte raison le corse, le basque, le breton ou l’alsacien, toutes langues encore largement pratiquées, et massivement parlées avant la dernière guerre mondiale, sont des langues ou un diasystème du français ; quant à ce qui est de la culture… on peut même se demander s’il existe réellement, au niveau populaire, une culture française (si l’on laisse de côté la culture académique dont nous gratifie – presque – quotidiennement Voie Lactée, et la sous-culture de masse diffusée par la télévision), 2/ de par son unification politique récente, et son organisation politique fédérative depuis (hors IIIe Reich), la question de la contradiction centre/périphérie ne se pose pas du tout dans les mêmes termes en Allemagne : tout ne ‘tourne’ pas autour de Berlin comme tout ‘tourne’ autour de Paris et de ‘dorsale’ Rhône-Seine en Hexagone, les 'centres’ économiques et culturels sont très nombreux - Hambourg, Munich, Francfort, Cologne et la Ruhr, etc. 3/ le recul très récent (une centaine d’année) des langues et des consciences nationales résulte en ‘France’ d’une politique d’imposition volontariste et institutionnalisée, qui n’a pas d’équivalent outre-Rhin, là encore hors IIIe Reich. D’une manière générale, pour ce qui est de ‘se sentir’, il n’y a pas de problème : les gens ‘se sentent’ occitans (en tout cas, provençaux, languedociens, marseillais, toulousains, gascons etc.), corses, bretons, alsaciens, ch’ti, basques etc. Le problème est qu’ils se sentent aussi ‘français’, dans le sens d’une adhésion idéologique au système politico-social ‘République française’, ce qui est une aliénation, imposée par la bourgeoisie à travers ses 220 ans de pouvoir. C’est cela qu’il s’agit de combattre. Le fait que les Irlandais se ‘sentaient’ sans problème irlandais, mais AUSSI ‘britanniques’ et loyaux sujets de Sa Majesté, était une réalité idéologique bien présente au temps de James Connolly, à la veille de Pâques 1916 (c’est essentiellement la grande boucherie de 1914-18, avec le sacrifice inutile de milliers d’Irlandais aux intérêts de la City, et l’effet conjugué de la Révolution russe et du ‘droit des peuples’ proclamé par le président US Wilson, qui firent évoluer cela).

[6] Une nation, c’est schématiquement : 1/ une masse populaire productive et 2/ une classe dominante qui, à la fois, ‘régente’ et exploite celle-ci.

[7]Dès l’entre-deux-guerres, voire le début du 20e siècle, mais surtout dans les États bourgeois voisins : républicanisme socialiste irlandais de Connolly, mouvement républicain, socialiste et anarchiste en Catalogne et en Andalousie (très lié à la question nationale), émergence d’un gauche abertzale avec l’Action nationaliste basque (ANV, 1930), qui ‘tirera’ le conservateur et catholique PNV dans le camp de la République, sans oublier Gramsci, un des plus grands communistes de son temps, sarde de naissance et qui étudiera en profondeur la question de l’oppression du Mezzogiorno. La ‘France’ restait, elle, trop dominée par une petite paysannerie (propriétaire ou fermière) et une ‘ruralité’ de petits artisans/commerçants, encadrés idéologiquement par les propriétaires fonciers (ex-nobles) et l’Église, dans un sens conservateur (légitimisme, bonapartisme).

[8] Là encore, jusqu’aux années 1920 (Révolution bolchévique), la résistance de ces nations colonisées était souvent passéiste : nostalgie du califat musulman ou des grands royaumes africains pré-coloniaux, des Empires inca ou aztèque, de l’organisation sociale communautaire primitive là où elle existait, etc.

 

 

Par Servir_Le_Peuple - Publié dans : Théorie - Communauté : Communisme - maoïsme (.org)
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Lundi 2 avril 2012 1 02 /04 /Avr /2012 13:25

 

Matérialisme dialectique et matérialisme historique

Cet article publié il y a peu donne un aperçu des principales notions du matérialisme dialectique et de la "dialectique matérialiste de l'histoire", avec des liens renvoyant vers des documents explicitant ces notions : La "négation de la négation" et le maoïsme

On peut se référer aussi au texte de référence de Staline : Matérialisme dialectique et matérialisme historique.

Ou encore cet exposé assez clair et précis (de communistes suisses) : Le matérialisme dialectique.
Servir le Peuple a
également donné un exposé du processus dialectique de la révolution prolétarienne dans les deux articles suivants :
-
Sur le processus révolutionnaire
- Sur le processus révolutionnaire (2) : vers le communisme

Engels.jpgLa conception matérialiste dialectique/historique de SLP repose sur l'idée que l'histoire humaine, comme tout phénomène vivant, progresse par des "cycles", des processus complexes de négation de l'ordre social existant qui ne se referment, cependant, pas "à la case départ", mais à un niveau supérieur. Chaque "grand cycle" se subdivisant en "petits cycles" qui en sont les étapes, chacun rapprochant de l'objectif final de l'humanité, qui est le communisme. Le point de rupture de chaque "grand cycle" étant le moment où le rapport de force entre les deux classes principales formant l'"unité
sociale des contraires" (l'unité des contraires qu'est la société), s'inverse ; où la classe dominée principale devient la classe dominante. Ainsi, si l'on prend l'espace géographique appelé "France" : la négation de l'ordre social féodal par le capitalisme commence avec le mouvement communaliste du Moyen-Âge (13e, 14e, 15e siècle) et s'achève, pour ainsi dire, dans le "capitalisme triomphant" de la fin du 19e siècle, symbolisé par exemple par l'Exposition universelle de 1889 à Paris ; ou peut-être carrément à la fin du 20e siècle, quand le capitalisme a finalement englobé toute la société, tous les rapports sociaux. Son "point de rupture" est la Révolution de 1789 : quand la bourgeoisie est devenue la classe dirigeante de l’État. Mais la Renaissance et son "humanisme", le siècle des Guerres de religion, puis l'absolutisme sur lequel celui-ci débouche (et où la monarchie se fait objectivement l'alliée du développement capitaliste), ou encore les révolutions de 1830 et 1848, ou enfin la "révolution républicaine" de 1870-1905 (négation des dernières traces féodales, dont le pouvoir de l’Église), sont des "petits cycles" de ce "grand cycle". Avec les luttes ouvrières du 19e siècle (en 1848 notamment, quand le mouvement ouvrier rompt définitivement avec le mouvement démocratique bourgeois) commence le "grand cycle" de la Révolution prolétarienne, de la négation du capitalisme pour instaurer, cette fois-ci, le communisme. Mais la négation capitaliste de la féodalité a elle-même rapproché l'humanité du communisme, en développant le caractère social de la production (en grands collectifs de travail) et une société basée sur la connaissance scientifique, la technologie etc.

Cette vision rejette la vision "étapiste mécanique" des processus historiques, qui a été celle des mencheviks mais aussi, malheureusement, de beaucoup de ML (il faut d'abord une révolution démocratique bourgeoise, puis on fera une révolution socialiste, etc.) ; mais aussi la vision d'un processus révolutionnaire "linéaire et sans accroc", qui est celle de certains trotskistes (la "révolution permanente") mais aussi de certains "maoïstes", pour lesquels à la première embûche, "tout est fini", "les carottes sont cuites"... NON, messieurs les doctes "gardiens" de la "science MLM", au Népal "tout" n'est pas fini ! Au Népal, il y a eu un CYCLE (1990-2010), un "petit" cycle du grand processus qui est celui de la libération démocratique et anti-impérialiste des masses travailleuses. Comme la période 1911-27 a été un cycleLgtang2-28 du même processus en Chine. Aujourd'hui, le "bloc" Prachanda-Bhattarai a rejoint l'UML et d'autres groupes "marxistes" révisionnistes dans le camp de la Réaction, de l'oligarchie et de l'impérialisme, comme le Kuomintang chinois en 1927 ; mais cela ne veut nullement dire que "tout est fini" ! Un nouveau cycle s'ouvre (le rejet de l'état de fait actuel est déjà puissant dans les masses), un nouveau Parti révolutionnaire émergera, et il mènera cette fois-ci les masses populaires opprimées, sous la conduite du prolétariat, au pouvoir...

Réforme et Révolution

L'histoire des sociétés humaines est un phénomène dont la force motrice est la lutte des classes : la contradiction déterminante (à chaque époque) entre une classe dominante et une classe dominée principale, dirigeante dans la lutte contre la dominante (car il y a, toujours, plusieurs classes dominées). Sous la féodalité, étaient dominées et opprimées la bourgeoisie, la paysannerie (plus ou moins riche ou pauvre) et les ancêtres de la classe ouvrière (compagnons etc.) ; mais la classe dirigeante de la lutte contre les féodaux était la bourgeoisie, ainsi qu'une certaine paysannerie aisée (fermiers etc.). Sous le capitalisme, au stade des monopoles, toutes les classes (même une certaine "moyenne bourgeoisie" : patrons de PME etc.) sont d'une certaine manière "dominées" par la bourgeoisie monopoliste ; néanmoins, la seule classe révolutionnaire jusqu'au bout est le prolétariat.
Dans cette lutte entre classes, ce qui anime chaque classe en présence est, en définitive, la reproduction de ses conditions d'existence. Sachant que l'espèce humaine est douée d'intelligence, et ne se limite donc pas à des motivations communes à tous les animaux (se nourrir etc.), mais a aussi des motivations spécifiquement humaines : la connaissance et la compréhension du monde qui l'entoure (culture), le divertissement et autres plaisirs qui ne sont pas strictement nécessaires à la survie (mais le sont à l'équilibre mental), etc.

Globalement, "parallèlement" (en quelque sorte) à cette contradiction entre classe dominante et classes dominées, la contradiction motrice de chaque mode de production est qu'il développe les forces productives (qui ne cessent jamais de se développer, contrairement à l'affirmation de Trotsky dans le "Programme de transition"), que ce développement génère des besoins, des aspirations, un "seuil minimum de satisfaction/tolérance" dans l'existence, et en définitive une conscience collective ; et qu'en fin de compte les rapports de production et l'ensemble des rapports sociaux (y compris non-liés au procès de production), bref l'organisation sociale créée par la classe dominante se retrouve obsolète, dépassée. Comme si un adolescent en pleine croissance avait les mêmes vêtements qu'à 12 ans : il est évident que ceux-ci craqueraient de toute part.

Cela amène parfois à dire, "parallèlement" à la contradiction de classe bourgeoisie monopoliste / prolétariat, que la contradiction motrice du capitalisme est celle entre le caractère social de la production (en grands collectifs de travail, permettant un grand développement des forces productives) et la propriété privée des moyens de production (qui permet l'accaparement capitaliste de la plus-value, fait de la force de travail une marchandise et sous-tend toutes les relations humaines et l'organisation sociale). Dans la féodalité, c'était la contradiction entre la propriété utile du bourgeois et du paysan sur ses moyens de production, et la propriété éminente du seigneur qui lui permettait de s'accaparer une partie de la production (en taxes, "taille", péages etc.) ou carrément une partie de la force de travail, Paysans5gratuitement (corvées) ; d'où l'expression "taillable et corvéable". Au début de la féodalité, cette propriété éminente était justifiée par la protection du roturier par le seigneur, contre les guerres incessantes, invasions ou crises alimentaires ; mais il est clair qu'au 15e ou 16e siècle elle était devenue complètement inutile et parasitaire, permettant uniquement aux aristocrates et aux religieux de vivre grassement sans travailler, en entravant le développement de la production et de l'échange (commerce). 

C'est la même chose pour le capitalisme : au début, la nécessité de rentabiliser son capital a donné une impulsion colossale au développement de la production, de la science, des techniques, des échanges ; mais, aujourd'hui, la propriété capitaliste des moyens de production permet surtout à une classe de rentiers (actionnaires, dirigeants sociaux, banquiers etc.) de vivre parasitairement en ne travaillant pas ou peu (uniquement pour assurer la survie de leur affaire), pendant que des millions de gens se lèvent le cul à 5 heures du matin embouteillage-sur-le-peripherique_940x705.jpgpour gagner 1000 € par mois (ici) ou carrément 200 ou 300 € (ailleurs). Et le développement des forces productives développe parallèlement la conscience, dans les masses, de mériter mieux que cette vie-là. Cette conscience se heurte aux rapports de production (patron/salariés, cadres/exécutants) et à l'ensemble des relations sociales découlant de la propriété privée des moyens de production (et de l'accaparement capitaliste de la plus-value) : elle entre en lutte et, en s'organisant pour agir, devient une force matérielle.

A partir de là, le mouvement réel de la lutte a deux débouchés possibles :
-> soit, la classe principale des classes dominées (ici, le prolétariat) renverse la classe dominante, sa propriété des moyens de production et son État, qu'elle remplace par sa propre propriété (collective) et son propre État : c'est la révolution, on change de classe dominante et de mode de production (progressivement, les rapports de production et tous les rapports sociaux capitalistes sont abolis et remplacés par des rapports collectivistes, égalitaires, solidaires, amenant au communisme) ;
-> soit, la classe dominante s'adapte et réussit à améliorer l'organisation sociale, pour la faire "coller" (ou presque) au niveau des forces productives et au niveau de conscience engendré : c'est une réforme, un processus réformiste. C'est le cas des grandes réformes de la Libération (reprenant celles de 1936, abolies par Vichy, et en ajoutant d'autres). Ou encore, les réformes sociales post-Grenelle (1968) et de 1981-82, couplées aux réformes politiques et "sociétales" entre (globalement) 1975 et 1985 (sous Giscard et "Mitterrand I").

Dans le langage politique courant, la partie de la bourgeoisie qui "milite" pour cette nécessaire adaptation est appelée la GAUCHE (plus ou moins modérée ou "radicale"). La partie qui y résiste, plus ou moins fort, est la DROITE (plus ou moins modérée ou réactionnaire). Il s'agit d'une contradiction au sein de la classe dominante (comme peut l'être la concurrence entre entreprises au quotidien), elle peut parfois prendre un caractère très aigu (par exemple, la droite éliminant physiquement la gauche, comme au Chili en 1973), mais c'est une contradiction secondaire : elle n'est pas motrice en tant que telle de l'histoire ; elle est subordonnée, déterminée par la contradiction bourgeoisie/prolétariat, caractère social de la production/propriété privée des moyens.

Le mouvement réel de la lutte des classes ne se déroule pas de manière linéaire, "en ligne droite" : il a des cycles, des fluctuations ; comme parallèlement le développement des forces productives par le capitalisme a des cycles, des fluctuations. Le capitalisme, par sa nature même, traverse des CRISES.

Certaines sont des crises cycliques de surproduction de marchandise (excès de l'offre par rapport à la capacité d'absorption de la demande). Ces crises sont généralement temporaires : le capitalisme "fait le ménage tout seul", par la "sélection naturelle", les faillites suffisent à réajuster l'offre avec la demande. Depuis le 20e siècle et jusqu'à nos jours, l'intervention de l’État, avec divers "amortisseurs", suffit à en limiter les conséquences humaines (chômage et tout ce qui en découle).
Mais d'autres, beaucoup plus graves et longues, sont les crises de SURPRODUCTION ABSOLUE DE CAPITAL. Il y a trop de Capital (C) accumulé, on ne sait plus qu'en faire ; le réinjecter dans la production ne donne pas un profit (P) supérieur (ou alors, très faiblement) et, donc, un taux de profit (P/C) inférieur à ce qu'il était avant (P/C', avec un C' < C et un P inchangé ou presque)... Le taux de profit s'effondre.
Ce sont des crises terribles, qui s'étalent sur des dizaines d'années. Elles ne touchent pas seulement l'économie (le secteur productif), mais l'ensemble de la société et des rapports sociaux : ce sont des crises économiques, politiques, sociales et morales (culturelles).
Ces crises sont : celle (relativement courte) qu'a traversé le monde capitaliste dans les années 1870-80 ; celle qui a dominé la première moitié du 20e siècle (avec les deux guerres mondiales) ; et celle toujours en cours, qui dure depuis les années 1970.

Pour ces crises, il n'existe que deux voies de sortie :

-> une refonte complète et planétaire de l'organisation productive et sociale capitaliste, pour déboucher sur un "monde neuf" où peut reprendre l'accumulation du capital. C'est un processus terriblement douloureux pour les masses de l'humanité, qui passe par des guerres locales ou mondiales exterminatrices, des destructions colossales de forces productives, des régimes fascistes qui balayent tous les acquis humanistes et démocratiques des révolutions bourgeoises, une tendance du Capital (monopoliste) à modeler toute la société à son image et selon ses intérêts. Cette réorganisation de l'organisation sociale, peut prendre la forme de grandes concessions démocratiques et économiques aux masses populaires : c'est ce qu'on appelle la social-démocratie. Mais alors, le pays concerné se transforme en "cité grecque" qui a besoin, pour son confort de vie et sa prospérité, d'une masse 10 fois plus nombreuse d'"esclaves"... Cette foule "esclave", il va la trouver dans les pays dominés par l'impérialisme. Le fascisme, lui aussi, ne peut assurer le niveau de vie qu'il veut offrir aux masses (sans l'aspect démocratique) que dans la conquête et le pillage. Au final, les guerres sur lesquelles débouchent obligatoirement ces tentatives, débouchent elles-mêmes sur un monde reconfiguré. La crise de 1873 s'est résolue, assez rapidement, par le partage du monde entre grands pays capitalistes (Conférence de Berlin en 1885 etc.), l'exploration et la colonisation de régions jusque là "vierges" (c'est-à-dire, encore dans la société primitive, ou féodale). Ce fut l'entrée totale et définitive dans l'époque de l'impérialisme (l'exportation de capitaux devenant principale sur l'exportation de marchandise). Mais, une fois le monde partagé, comme l'explique Lénine dans 1914-18.jpgL'Impérialisme, il ne reste plus que le repartage ; donc, la GUERRE MONDIALE. C'est donc par les deux guerres mondiales, et des dizaines d'autres "petits" conflits localisés entre 1905 et 1945 (guerre russo-japonaise, guerres balkaniques, guerres gréco-turques, guerre du Chaco, guerre sino-japonaise, guerre d’Éthiopie, et même guerre d'Espagne, qui fut aussi une lutte d'influence entre italo-allemands et franco-anglais), que se résolût la deuxième grande crise générale du capitalisme. Elle déboucha sur un repartage des zones d'influence, l'émergence d'une superpuissance (les États-Unis) dont les autres impérialismes devinrent des "vassaux" (plus ou moins fidèles ou turbulents) ; superpuissance contrebalancée uniquement (jusqu'en 1990) par l'URSS, mais celle-ci devint progressivement une puissance impérialiste comme les autres ; la fin des grands Empires coloniaux (et leur remplacement par une domination indirecte) ; la transformation des pays impérialistes et avancés (Europe de l'Ouest, Amérique du Nord, Japon et Asie-Pacifique, Australie etc.) en sociétés de consommateurs ; et surtout, l'inclusion (progressivement, jusqu'à la fin du siècle) de la quasi-totalité de l'humanité dans les rapports de production capitalistes (dominés par les monopoles européens, anglo-saxons et japonais), donnant une nouvelle division internationale du travail. La dernière crise, commencée dans les années 1970, est entrée depuis le milieu des années 2000 dans sa phase terminale ; et l'on ignore comment elle se terminera.
OU ALORS
-> la révolution prolétarienne ; l'abolition du mode de production capitaliste et l'instauration de rapports sociaux transitoires ("socialistes") vers le communisme. En plus de la crise elle-même (effondrement du taux de profit), le fait que la révolution soit à l'ordre du jour renforce la férocité des dominants, leurs massacres et guerres d'extermination, et la nécessité d'une réorganisation totale des rapports sociaux.
La crise générale de la première moitié du 20e siècle déboucha sur une PREMIÈRE VAGUE de révolutions prolétariennes, qui couvrirent au milieu du siècle jusqu’à 1/3 de la population mondiale. Mais, pour de multiples raisons, les "cadres" de ces États révolutionnaires se muèrent en néo-bourgeoisie et rétablirent le capitalisme. Le vague "mourut" dans les années 1975-90. Aujourd'hui, avec la nouvelle crise générale, une DEUXIÈME vague de révolutions prolétariennes se lève dans le monde. On peut dire que la Guerre populaire du Pérou (1980-93) a été la "passerelle" entre la première et la deuxième vague ; laquelle a ensuite pris son essor avec la Guerre populaire au Népal (1996-2006), la reprise de Guerre populaire aux Philippines (fin des années 90), et maintenant en Inde. 

En résumé :

> Réforme = adaptation des rapports de production et de l'ensemble de l'organisation sociale, par des mesures politiques ("droits", "libertés" etc.) et économiques (augmentation des salaires, diminution du temps de travail, congés payés, salaire minimum etc.), au niveau de conscience de masse induit par le niveau des forces productives. L'ensemble de ces mesures a un coût Gdes-conquetes-sociales-PC-36-.jpgélevé. Elles sont permises par l'exploitation accrue des pays dominés, de leurs ressources et de leur force de travail. En temps de crise, elles sont intenables et conduisent à la guerre. Dans les pays dominés, elles peuvent être permises par une certaine réappropriation du produit national (comme au Venezuela, avec Chavez), mais mènent au conflit avec l'impérialisme (et au renversement des réformistes, ou à leur "retour dans le rang"). Dans les pays "émergents", elles peuvent être permises par le fait que les pays impérialistes, en crise, vont y transférer la production pour essayer de maintenir le taux de profit (coût du travail moindre), permettant une forte croissance du PIB (cependant, cela restera très limité : dans chacun des B-R-I-C-S, la pauvreté relative du prolétariat par rapport aux classes favorisées reste terrible, idem dans les "dragons" et "tigres" asiatiques, les pays du Golfe etc.).
Dans les pays impérialistes, la grande crise générale de 1905-1945 a liquidé les forces politiques bourgeoises traditionnelles, "conservateurs", "libéraux" ou "radicaux", et polarisé la politique bourgeoise autour de la social-démocratie bourgeoise (symbolisée par Keynes, le New Deal, le Front populaire, la Suède) et du fascisme. Après 1945, le fascisme (de temps de crise et de guerre) a été remplacé en période de paix et de croissance par un "social-conservatisme" plus ou moins autoritaire (gaullisme, "système DC" en Italie, "système PLD" au Japon, "système CDU-CSU" en Allemagne etc. ; recyclant les vieux personnels fascistes (pétainistes en France), voire carrément les programmes - le programme du gaullisme était totalement repris des Croix-de-Feu des années 30).
Dans la nouvelle crise générale (depuis les années 1970), l'option social-démocrate/keynésienne semble se réduire comme une peau de chagrin (et ses forces politiques avec). Les deux partis qui (en général) polarisent la politique bourgeoise glissent inexorablement vers la droite, dans la liquidation des conquêtes démocratiques et sociales, le contrôle et la répression "préventive" des masses populaires ; tandis que les forces fascistes (parfois rebaptisées "droites populistes") ressurgissent en force.
lenin1917
> Révolution = renversement de la classe dominante et de tout l'ordre social existant ; négation du mode de production et des rapports sociaux capitalistes ; affirmation d'un mode de production et de rapports sociaux communistes ; dans une phase de transition appelée SOCIALISME. Organisés démocratiquement, les prolétaires et les autres classes populaires autour d'eux exproprient et s'emparent des moyens de production ; ils détruisent le vieil État bourgeois (n'en laissant pas "pierre sur pierre") avec toutes ses institutions, son organisation administrative, ses "relations sociales entre territoires" etc. ; et fondent leur propre État sur ces nouvelles bases.

Un grand débat, dans le mouvement communiste, depuis les origines (en tout cas, depuis le début du 20e siècle), consiste en l'analyse des "réformes" : lorsque le "système" de domination capitaliste, sous la pression de la lutte du prolétariat et des classes populaires comme de sa propre crise, est amené à se réorganiser ainsi, a-t-on avancé ou reculé par rapport à l'objectif (conquête du pouvoir) ? Beaucoup pensent que l'on a reculé, que le système de domination capitaliste est renforcé, "plus fort que jamais"... C'est une thèse erronée, pessimiste et anti-dialectique. Aucun "cycle", aucun "processus" de négation du capitalisme par le prolétariat (par le caractère social de la production) ne "ramène en arrière". La défaite est éclatante en apparence : on n'a pas réussi à renverser la classe dominante / conquérir le pouvoir ; les consciences sont "endormies" par les concessions accordées... Mais c'est une défaite temporaire. Ne serait-ce que parce que les concessions accordées vont créer un "niveau de conscience supérieur" : une conception d'une "vie digne", des attentes et des aspirations, des notions d'"acceptable" et d'"inacceptable" plus élevées, plus avancées vers le socialisme et le communisme. Et lorsque, sous l'effet d'une nouvelle crise (brusque chute du taux de profit), la bourgeoisie va tenter de "reprendre de la main droite ce qu'elle a accordé de la main gauche", elle va se heurter à une nouvelle résistance acharnée du prolétariat et des masses, qui peut déboucher sur une situation d'ingouvernabilité, une situation révolutionnaire, si les communistes savent la conscientiser et l'organiser dans la durée. C'est ce que l'on voit en greek-riots-2Grèce, où il n'y a malheureusement pas de Parti communiste à la hauteur des enjeux (car la prise du pouvoir serait possible), mais où le pays entier est en feu. Le capitalisme, aujourd'hui en France, se donnerait beaucoup d'air en ramenant les masses populaires à leur condition de 1920 ou 1930 (48 heures de travail par semaine, pas de congés, pas de protection sociale etc.)... mais ce n'est pas possible sans provoquer une situation d'ingouvernabilité du pays, sans compter que cela impacterait la consommation (qui ne pourrait plus absorber l'offre) ; et c'est une contradiction intenable.
Si, aujourd'hui, la remise en cause du "modèle social" dans les pays impérialistes ("grand chantier" des bourgeoisies depuis les années 1980) ne débouche pas sur une situation révolutionnaire, c'est en raison de la faiblesse du mouvement communiste et (partant de là) du mouvement ouvrier/populaire organisé en général. C'est parce que (cf. ci-dessous) beaucoup préfèrent regarder les places à prendre au niveau électoral (ou bureaucratique-syndical) tandis que d'autres préfèrent se regarder le nombril en s'imaginant être Lénine réincarné, plutôt que de reconstruire un mouvement communiste digne de ce nom. Partant de là, les travailleurs luttent pour sauver ce qu'ils peuvent, sous la conduite de partis et syndicats réformistes (chargés de négocier le "moindre mal" avec la bourgeoisie) toujours plus tirés vers la droite. Prière, donc, de ne pas faire porter le chapeau de sa propre incompétence, aux conquêtes que les masses en lutte ont (malgré tout) réussi à arracher au siècle dernier...

Le Parti
révolutionnaire

Le Parti révolutionnaire communiste, guidé par la conception communiste du monde et la stratégie révolutionnaire adaptée à la situation concrète (élaborées à la lumière de la science marxiste de notre époque : le marxisme-léninisme-maoïsme) ; est l'avant-garde la plus consciente et organisée de la seule classe révolutionnaire jusqu'au bout : le prolétariat.
partisans.jpgLe Parti ne descend pas du ciel, apporté par le "génie" de quelques cercles "éclairés" : il naît, se forge et grandit dans le mouvement réel de la lutte des classes au quotidien, dans la résistance quotidienne (pas seulement lors de "grands mouvements" médiatisés) du prolétariat et des classes populaires opprimé-e-s contre l'oppression de la classe dominante ; car "là où il y a oppression, il y a résistance", tel est le mouvement dialectique de toutes les luttes entre classes sous tous les modes de production ; et "le marxisme comporte de multiples principes, mais ils peuvent tous se ramener en dernière analyse à une seule phrase : on a raison de se révolter contre les réactionnaires" (Mao).
Ainsi, du mouvement dialectique de résistance (du prolétariat) contre l'oppression (capitaliste), naît la conscience de classe (d'être opprimé en tant que classe), la volonté d'en finir avec "ce qui cause nos misères", et la nécessité de s'organiser et d'agir pour cela. Lorsque la conscience s'organise pour agir, elle devient une force matérielle. Ensuite, dans le mouvement réel de la lutte, de la résistance à l'oppression, différents degrés de conscience (des problèmes et des buts) et d'organisation se détachent au sein des masses...
pce---cartell.jpgAinsi naît une avant-garde à la conscience (de la situation et des objectifs, du problème - le capitalisme - et de sa solution - son renversement révolutionnaire) et à l'organisation plus avancée, et qui, en forgeant encore dans la science marxiste ET dans la pratique sa conception du monde et sa stratégie révolutionnaire, devient le Parti ; et agrège alors autour d'elle toutes les luttes des opprimé-e-s et des exploité-e-s dans la grande lutte pour le renversement de la domination : la GUERRE POPULAIRE.

Ce phénomène, appelé le Parti, est, il faut le dire, beaucoup plus rare en réalité qu'en apparence. Il ne suffit pas de se dire "Parti" pour l'être ; il ne suffit pas de se dire communiste pour être communiste. C'est malheureusement ce que de nombreux-ses jeunes (ou moins jeunes) prolétaires, venus frapper à telle ou telle porte sur laquelle est écrit "communiste", expérimentent tous les jours.

Sur l'ensemble du mouvement se déclarant "communiste", pris au sens le plus large (incluant les anarcho-communistes ou les communistes libertaires), que pouvons nous distinguer ?

Nous pouvons dire, en dernière analyse, qu'il existe deux sortes de personnes se proclamant "communistes" ou plus largement "révolutionnaires" :

- les vrais révolutionnaires, qui correspondent à la définition du Parti donnée plus haut, sont les personnes à la conscience forgée dans le mouvement réel oppression/résistance, qui se donnent pour but de SERVIR LE PEUPLE (les masses du prolétariat et des autres classes populaires opprimées), d'en
 élever la conscience et l'organisation jusqu'à leur permettre de balayer la cause de leurs souffrances :  la classe dominante - en ce qui nous concerne, les capitalistes (et leurs cadres supérieurs et dirigeants, leurs politiciens, leur appareil d’État, leurs serviteurs blackpanther bébé sertlepeuple idéologiques, leurs agents de répression etc.). Pour être plus précis : le Parti est l'élément moteur et directeur de ces forces révolutionnaires, car il possède la meilleure conception révolutionnaire du monde et la meilleure stratégie pour la victoire ; toutes deux forgées dans la lutte réelle de classe, à la lumière de la science marxiste. Le Parti ne peut donc être que les révolutionnaires armés de la science marxiste la plus élaborée de notre époque, qui est le marxisme-léninisme-maoïsme.

- et puis, il y a les personnes qui ne mènent la lutte révolutionnaire que pour ELLES-MÊMES, pour s'auto-satisfaire. Chez un grand nombre de personnes, existe une divergence entre l'importance qu'elles se donnent à elles-mêmes, et l'importance que leur offre la société capitaliste en son sein. Ces personnes vont donc affronter le capitalisme, afin d'essayer de "conquérir" l'importance sociale qu'elles estiment mériter. Ce serait une grave déformation du marxisme, de considérer que l'être humain est motivé uniquement par des considérations matérielles : bien sûr, le rôle de "dirigeants révolutionnaires" dans lequel se voient certain-e-s n'est sans doute pas exempt d'avantages matériels ; mais la reconnaissance par les autres, la satisfaction que l'on a de soi, la "vibration existentielle" d'être sur le pavois, sont également des moteurs importants du comportement humain.
A partir de là, ces personnes se subdivisent en deux catégories :

> Les personnes qui, dans le mouvement réel de la lutte, s'aperçoivent qu'une simple réforme de la société capitaliste actuelle, une simple mise à niveau de l'organisation sociale avec les forces productives et la conscience engendrée, peut suffire à satisfaire leurs ambitions. Ces personnes sont les OPPORTUNISTES, elles sont la direction réformiste d'une grande partie du mouvement ouvrier/prolétaire/populaire organisé. D'autres (de culture suffisamment réactionnaire) peuvent devenir des cadres fascistes.
44569466 prachanda body apLeur "base" va être constituée par les larges masses dans lesquelles domine le sentiment possibiliste : l'idée que, lorsque l'on souffre (de la misère, de l'exploitation, de l'oppression en tout genre etc.), il vaut mieux améliorer sa condition "un peu, tout de suite" que d'espérer en une révolution qu'on ne verra peut être jamais de son vivant. Bien sûr, les communistes ne s'opposent pas à la conquête d'améliorations immédiates pour la vie des masses (sachant que la bourgeoisie cherchera tôt ou tard à les reprendre "de la main droite", et que ce sera l'occasion de nouveaux affrontements de classes). Mais les réformistes sont ceux qui font des ces conquêtes immédiates la fin en soi de leur militantisme. Les opportunistes (ceux qui se cherchent une place, un strapontin dans une politique réformiste de la bourgeoisie) et leurs troupes possibilistes forment le réformisme.
En définitive, ils vont se placer, et placer leurs troupes, sous l'hégémonie idéologique et culturelle de la gauche réformiste bourgeoise : la frange de la bourgeoisie qui considère que pour se maintenir il faut faire des concessions (démocratiques et sociales) aux masses, essayer de mettre les rapports sociaux en adéquation avec la conscience collective engendrée, dans les masses, par le niveau des forces productives. C'est le destin qu'ont connu, pratiquement sans exception, tous les Partis communistes issus de la IIIe Internationale, à partir d'une interprétation erronée du Front populaire antifasciste dans les années 1930, et du triomphe du révisionnisme dans les années 1950. Dans l’État bourgeois "France", le dernier aboutissement de ceci est le Front de Gauche.

> Les personnes pour qui même une réforme importante de l'organisation sociale, n'offrirait pas de "place" conforme à l'importance qu'elles se donnent. Elles sont donc condamnées à la "surenchère" révolutionnaire. Ce sont ceux qu'on appelle les "gauchistes", les "dogmato-sectaires" et autres gourous "ultra-maximalistes", "plus rouge que moi tu meurs". Plusieurs choses les caractérisent. D'abord, le sentiment de frustration qui les anime, confinant à la névrose, les pousse à une grande agitation, une grande surenchère "radicale", à l'impatience, à ne pas se satisfaire devant la "lenteur", la "timidité" apparente du mouvement réel, qui ne trouve par conséquent jamais grâce à leurs yeux.
Kakashi_Rouge2.jpgEnsuite, ils ne peuvent tolérer un mouvement réel qu'ils ne dirigent pas (c'est à dire aucun). Forcément, si un tel mouvement se transformait en situation révolutionnaire, ils n'en seraient pas les glorieux dirigeants ! Ainsi, s'ils peuvent parfois fantasmer sur telle ou telle cause lointaine et/ou ancienne (la Guerre populaire au Pérou, l'Autonomie italienne), ils rejetteront et vomiront toujours sur les avancées du mouvement réel se déroulant à leur porte (en Europe, ou juste au Sud de la Méditerranée). Une autre caractéristique est que leurs rapports avec les autres forces révolutionnaires ne sont pas sur le registre du "débat franc et ouvert" et du "voyons ce qu'on peut faire ensemble", mais de la concurrence de boutiquier et de l'attaque, du crachat systématique.
Enfin, à la frustration causée par le capitalisme lui-même, s'ajoute celle du rejet qu'ils suscitent, instinctivement, dans les masses populaires. Celle-ci débouche sur l'aigreur, et sur le repli sectaire, considérant que si tout le monde les rejette, c'est qu'ils ont raison contre tout le monde.
Leurs "troupes" sont ce qu'on peut appeler les "petit-e-s névrosé-e-s occidentaux-ales" : cette frustration existentielle, confinant à la névrose, touche en effet de nombreuses personnes du prolétariat et des classes populaires. Face au "néant" apparent de l'existence, beaucoup de ces personnes sont tentées de "vivre leur vie comme un jeu de rôle" : comment résister à l'attrait d'un groupe, qui vous propose (rien de moins !) que d'être les nouveaux bolchéviks !?
Parfois, les groupes ne survivent pas à leur leader "charismatique". Parfois, cependant, ils sont auto-reproductifs (il se trouve toujours de nouveaux "cadres éclairés" pour remplacer les anciens) et peuvent même atteindre une certaine taille, comme certaines organisations trotskistes bien connues.
Il arrive également, assez souvent, que ces groupes "lâchent l'affaire" après un certain temps et versent dans le réformisme (si la bourgeoisie sait leur proposer des strapontins).
Dans tous les cas, ils sont (heureusement) infiniment moins nombreux que les opportunistes et leurs troupes possibilistes...

Malheureusement, les organisations, le mouvement communiste et le mouvement ouvrier/populaire en général peuvent être complètement prisonniers de ce "dialogue du berger et de la bergère" entre opportunistes et sectaires, entre ceux que parviennent à capter les opportunistes et les disciples des gourous gaucho-sectaires. Lorsque les uns passent sous la coupe de la gauche réformiste bourgeoise et que les autres, en réaction, se replient sur le dogme et le sectarisme ; il est clair que la classe dominante a remporté une grande victoire. Ainsi l'explique le (nuovo)PCI dans son Manifeste Programme : "Ils [la gauche réformiste bourgeoise] ne sont un danger pour notre cause que dans la seule mesure où ils réussissent à influencer la conduite du Parti communiste [on pourrait dire : du mouvement communiste en général], à alimenter dans nos rangs l'opportunisme et le révisionnisme par émulation, timidité idéologique ou corruption, ou le sectarisme et le dogmatisme par réaction défensive : en somme, dans la mesure où ils parviennent à agir sur nos contradictions internes."  

D'une manière générale
, les forces ouvertement réformistes ou gauchistes sont incapables de mener à bien la révolution, d'assurer la prise du pouvoir par le prolétariat.
Pour autant, lorsque le Parti accomplit cette tâche, et remplace l’État du Capital par l’État révolutionnaire du prolétariat, il emmène automatiquement avec lui des contradictions importantes du capitalisme et de la société de classe en général : dirigeants/dirigés, cadres/exécutants, etc. C'est sur la base de ces contradictions que peut se reformer, à tout moment, une nouvelle bourgeoisie qui ramènera le pays sur la voie du capitalisme. Contre cela, c'est un enseignement essentiel du maoïsme, de nouvelles révolutions devront avoir lieu.

MAIS, sans Parti, il n'est pas possible de conduire le mouvement réel de la lutte de classe jusqu'au renversement de la classe dominante. Tout au plus obtiendra-t-on une grande réforme de l'organisation sociale, qui tentera de mettre les rapports de production et l'ensemble des rapports sociaux, l'organisation sociale, "à la hauteur" du niveau des forces productives et de la "conscience de masse" qu'il engendre (aspirations des masses, notion de "ce qui est acceptable" et ce qui ne l'est pas, etc.), afin d'abaisser le niveau de contestation. Telle est la limite du spontanéisme, qui considère qu'un mouvement social suffisamment massif et déterminé peut suffire à renverser la classe dominante. Lénine nous a enseigné, sur la base de l'expérience concrète, que "les masses sont spontanément trade-unionistes" (c'est-à-dire réformistes, se contentant de petites améliorations immédiates de leurs conditions de vie, et rentrant dans leurs chaumières une fois satisfaction obtenue). Seul le Parti rend possible de maintenir la conscience et l'organisation du prolétariat dans la durée, dans un processus prolongé.

Toutefois, l'erreur inverse serait le "partidisme", la croyance élitiste en la "supériorité" du Parti, considérer que le Parti a "toujours raison", y compris contre les masses. Comme nous l'enseigne (là encore) Lénine : "Une des plus grandes erreurs des communistes (comme généralement de tous les leninerévolutionnaires qui ont accompli victorieusement le début d'un grande révolution), c'est l'idée qu'une révolution peut-être faite par les révolutionnaires seuls.
Au contraire, tout travail révolutionnaire sérieux nécessite, pour son succès, la compréhension et la traduction en actes de l'idée que les révolutionnaires sont seulement capables de jouer le rôle d'avant-garde de la classe vraiment dynamique et avancée.
Une avant-garde ne remplit sa tâche d'avant garde qu'en se montrant capable d'éviter le divorce d'avec les masses qu'elle mène et quand elle est vraiment capable de mener toute la masse en avant. Sans une alliance avec les non-communistes dans les domaines les plus divers, il ne peut être question d'une œuvre constructive communiste couronnée de succès.
"

Ou encore, comme disait Mao Zedong : "Les masses sont les véritables héros, alors que nous-mêmes, nous sommes souvent d'une naïveté ridicule. Faute de comprendre cela, il nous sera impossible d'acquérir les connaissances même les plus élémentaires".

Être révolutionnaire, être communiste, être marxiste

Être révolutionnaire est une conscience qui se développe, chez les individus, dans le mouvement dialectique entre l'oppression de la classe dominante et la résistance des classes exploitées, en particulier la plus exploitée, qui dans le capitalisme est le prolétariat. Être révolutionnaire est un sentiment "viscéral", qui "vient des tripes" ; il vient du fait que l'espèce humaine est une espèce sociale qui, à l'origine, est programmée pour ne pas être insensible à la souffrance de ses semblables - en plus d'avoir, comme tout être vivant, le souci individuel d'assurer sa propre existence matérielle.
che cigareLa meilleure définition en a été donnée par Ernesto "Che" Guevara de la Serna qui, bien que de famille bourgeoise, se rangea dans le camp de la Révolution prolétarienne mondiale et y fit don de sa vie : "Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n'importe quelle injustice commise contre n'importe qui, où que ce soit dans le monde. C'est la plus belle qualité d'un révolutionnaire".

Ceci est le prérequis : si l'on n'est pas un révolutionnaire, on ne peut pas être un communiste, encore moins un marxiste. On peut avoir "toujours une citation au coin de la bouche", connaître par cœur ses "classiques", on n'en reste pas moins qu'un phraseur. Exemple : on peut regretter que des forces réactionnaires et/ou pro-impérialistes aient pris la direction des masses populaires en Libye et en Syrie. Pour autant, ne ressentir aucune émotion, aucune révolte lorsque Kadhafi et Assad font massacrer les masses populaires, car, après tout, "Marx a expliqué que la fonction de l’État, c'est de maintenir par la violence la domination d'une classe", ce n'est pas être marxiste ni communiste. Car on n'est pas un révolutionnaire.

Être communiste, c'est avoir déjà une vision précise de ce que l'on veut à la place de la société actuelle : une société sans classes et sans exploitation, sans oppression, où "le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous", "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins". Ce terme regroupe les communistes marxistes et les communistes libertaires. Les marxistes considèrent que l'instauration du communisme sera le fruit d'un long processus de négation du capitalisme, par la lutte révolutionnaire prolongée (Guerre populaire) puis par la transition socialiste : un long processus de liquidation des rapports de production, de tous les rapports sociaux et de la culture capitaliste, et de remplacement par des rapports et une culture communiste. Les libertaires et les anarcho-communistes considèrent qu'il est possible de renverser la classe dominante "d'un coup", par une "grève générale insurrectionnelle" se transformant en "Grand Soir" ; et d'instaurer immédiatement le communisme.

Enfin, être marxiste, c'est être armé d'une théorie scientifique élaborée, permettant d'avoir une compréhension scientifique du monde et du pays dans lequel on vit, et d'élaborer une stratégie révolutionnaire adaptée, se déclinant en tactiques correctes dans les différentes étapes du processus révolutionnaire. Le meilleur exposé de cela est peut-être dans ces mots du "radical" anglais Bertrand Russell, au sujet de Lénine : "Dans les révolutions, on relève habituellement trois groupes d'hommes : ceux qui animent la révolution parce qu'ils ont un tempérament anarchique et turbulent ; ceux que les souffrances personnelles ont rendu amers ; puis il y a ceux qui ont une conception définie d'une société différente de celle qui existe, ce qui, si la révolution triomphe, leur permet de travailler à la création d'un monde stable, en accord avec leurs conceptions. Lénine appartenait à ce troisième type d'hommes, le plus rare, mais aussi, de loin, le plus utile".

En somme, ce qui définit un marxiste, c'est la scientificité de sa démarche. En presque 170 ans d'existence (depuis les années 1840), la théorie scientifique marxiste a avancé par bonds, toujours sur la base de l'expérience pratique du mouvement réel et de l'analyse concrète de la situation concrète. Marx et Engels (et d'autres encore, mais essentiellement eux) ont élaboré la théorie marxiste, dont l'ouvrage phare est bien sûr Le Capital. Au début du 20e siècle, pourtant, cette théorie se révéla insuffisante, car nous étions entrés dans l'ère de l'impérialisme, des monopoles, du capitalisme réactionnaire sur toute la ligne, et les dirigeants socialistes d'alors, impuissants à comprendre la réalité qui les entourait, en étaient venus à rejeter les thèses mêmes du marxisme (nécessité d'une révolution au profit d'une "évolution pacifique, réformiste" vers le socialisme etc.). En comprenant ce passage de l'humanité à mao-zedong-1.jpgl'ère impérialiste, Lénine enrichit la compréhension scientifique marxiste du monde : son apport deviendra le marxisme-léninisme et sera mis en pratique par les dirigeants communistes des années 1920-30-40, tels que Staline, Dimitrov, Gramsci, Hô Chi Minh, Mariategui etc. Mais ce n'était pas encore suffisant : après la Seconde Guerre impérialiste mondiale, le capitalisme connut un nouveau cycle d'accumulation, la révolution prolétarienne ne parvint toujours pas à gagner les pays impérialistes d'Europe de l'Ouest, les révolutions nationalistes bourgeoises dans les colonies et les semi-colonies maintinrent ces pays dans les griffes de l'impérialisme ; et, surtout, une nouvelle bourgeoisie prit le pouvoir en URSS et, véritables capitalistes d’État, ramenèrent celle-ci vers le capitalisme pur et simple (processus achevé en 1990). Face à tout cela, Mao Zedong en Chine et d'autres à travers le monde après lui (Mazumdar en Inde, Sison aux Philippines, Kaypakkaya en Turquie, Gonzalo au Pérou, d'autres en Italie etc. etc.) enrichirent encore la théorie, pour aboutir au marxisme-léninisme-maoïsme, qui est le marxisme révolutionnaire de notre époque.

Le Che, que l'on a cité plus haut, était assurément un communiste, de formation marxiste-léniniste. Mais sa démarche manqua de scientificité, elle fut imprégnée d'idéalisme et de volontarisme ; il crut que l'on pourrait répéter indéfiniment la prise de pouvoir très rapide réalisée à Cuba (dans des conditions très particulières), et ces erreurs finirent par lui coûter la vie. Ceci est une illustration de l'importance de la scientificité, dans la direction du processus révolutionnaire.

Pour autant, la science marxiste ne doit pas devenir un dogme. Comme toute science, elle est un phénomène vivant, appelée à se développer encore et encore dans l'analyse concrète de la situation et dans la pratique ; c'est une science JEUNE (un siècle et demi) qui a encore devant elle mille et une situations concrètes qui n'ont pas été affrontées et analysées à ce jour. Dans l'Anti-Dühring, Engels appelait à faire preuve de la plus grande prudence, dans la prétention à la vérité scientifique absolue : même dans les sciences exactes et, a fortiori, dans les sciences humaines, nous devons être méfiants à l'égard de nos connaissances, car "nous sommes encore plutôt au début de l'histoire de l'humanité et que les générations qui nous corrigeront doivent être bien plus nombreuses que celles dont nous sommes en cas de corriger la connaissance, - assez souvent avec bien du mépris". Si Engels avait une grande sympathie pour les théories de Darwin, il affirmait ainsi que "la théorie de l'évolution elle-même est encore très jeune et on ne saurait donc douter que la recherche future ne doive modifier très sensiblement les idées actuelles, voire les idées strictement darwiniennes, sur le processus de l'évolution des espèces"... Le marxisme étant une science, il en va de même pour le marxisme. On l'oublie souvent, mais Galilée ne fut pas jugé (et Giordano Bruno brûlé !) en vertu d'obscures superstitions ne reposant sur rien, mais d'une théorie parée de toute la scientificité de son époque : le "système de Ptolémée" ; d'un astronome gréco-égyptien du 2e siècle après Jésus-Christ, qui considérait que la Terre était le centre de l'univers et que la Lune, le Soleil et tous les astres et la voûte céleste tournaient autour... ce qui est effectivement la première impression que l'on a si l'on observe l'univers depuis la Terre ! On voit bien que la connaissance humaine est vivante et évolutive, et que les "vérités" les plus "établies" peuvent être complètement à côté de la réalité. Il en va de même avec la compréhension de l'évolution des sociétés humaines, qu'est le marxisme.

Rien n'est plus insupportable que ces "communistes" se drapant dans la "scientificité" alors qu'ils ne font que réciter un dogme... Cela renvoie à ces personnes étudiée plus haut, qui ne cherchent pas à SERVIR LE PEUPLE (et donc, à donner au marxisme la meilleure compréhension du monde possible), mais à satisfaire leur égo en se posant en "Gardiens du Temple".
Attention cependant : il y a aussi, toujours pour satisfaire leur égo, des gens qui prétendront au contraire "repenser" ou "dépasser" le marxisme. Des exemples récents sont Toni Negri, ou encore Bob Avakian (du PCR-USA) avec sa "nouvelle synthèse". Mais, dans ce cas, le rapprochement avec des théories révisionnistes passées permet assez facilement de les démasquer ; ainsi que leur pratique (chercher la reconnaissance des médias et des intellectuels bourgeois ; ou carrément devenir un notable bourgeois dans toute sa splendeur, comme Prachanda). La pratique est souvent bien plus parlante que les discours théoriques, en ce qui concerne les motivations de tel ou tel "génial leader"... Là encore (cf. plus haut), le résultat pratique de ces "révisions" du marxisme est de placer le prolétariat organisé sous la coupe de la "gauche" de la classe dominante.


L’État révolutionnaire, le socialisme


Il faut reconnaître que les expériences révolutionnaires du siècle dernier ont été soumises à des attaques et des manœuvres d'encerclement contre-révolutionnaires féroces. Pour autant, une grande limite de la conception communiste du monde, au 20e siècle, est sans doute de n'avoir pas assez saisi la vocation de l’État révolutionnaire (et du Parti à sa tête) à viser son propre revolution-culturelle.jpgdépérissement. Même en Chine, la Révolution culturelle, plus exaltante expérience révolutionnaire du siècle, a finalement donné lieu à une "reprise en main" (1969-71) sous le prétexte d'éviter le "chaos"... Les partisans de la ligne d'une Révolution culturelle comme "mobilisation de masse contre la clique révisionniste" l'emportèrent sur les partisans d'une Révolution culturelle comme négation gigantesque et sans précédent de tous les vieux rapports sociaux, les vieilles habitudes, mentalités et pratiques bourgeoises et féodales qui traversaient la société chinoise millénaire, et formaient le terreau matériel, concret, des idées révisionnistes (les partisans de cette deuxième vision des choses étaient essentiellement la "Bande des Quatre", autour de Jiang Qing, l'épouse de Mao).
C'est sur cette limite de la conception communiste du monde que purent s'infiltrer ou se former (c'est la condition matérielle qui détermine la conscience...) des éléments néo-bourgeois, ne voyant la société socialiste ou "démocratique populaire" que comme le moyen d'être "importants", d'être des "cadres", de "diriger", et au final de prospérer en "dignitaires" sur l'accaparement d'une fraction (toujours plus importante) de la richesse produite par les travailleurs.

Le problème, en réalité, est que le socialisme ne doit pas être vu comme un mode de production en tant que tel. Le socialisme, pour SLP, est un processus de négation du mode de production et des rapports sociaux capitalistes, et d'affirmation de la propriété collective (démocratique) des moyens de production et de rapports sociaux communistes : "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins". Un processus qu'il est facilement possible, à son début (dans les 40, voire 50 premières années) d'inverser ; et dans lequel, d'une manière générale, c'est reculer que d'être stationnaire.

brejnev_honecker.jpgLe révisionnisme, justement, désigne (dans les pays socialistes ou de "démocratie populaire") cette inversion du processus ; une liquidation graduelle de la propriété collective-démocratique et des rapports sociaux collectivistes déjà institués, un renforcement des rapports de production et des rapports sociaux capitalistes persistants (notamment sous la forme d'un capitalisme d’État), puis carrément une remise en vigueur des formes de propriété et de production capitalistes abolies - pour finir, comme en URSS en 1991-92, par une "mise à la découpe" de la propriété (formelle, non-démocratique) d’État, constituant d'immenses monopoles attribués à des "oligarques".
Ce processus est permis par une dynamique insuffisante de la ligne rouge révolutionnaire, qui empêche les "sauts qualitatifs" nécessaires pour transformer la société (hier capitaliste et/ou féodale) en société égalitaire communiste, empêche la "relance" régulière du processus socialiste de négation du capitalisme et d'affirmation du communisme ; et permet, au final, aux néo-bourgeois de s'affirmer à la tête du Parti et de l’État, ramenant la société vers le capitalisme. Certes, ce processus ne ramène jamais au point de départ (1917 en Russie et dans les autres ex-Républiques, 1949 en Chine) : en général, il a permis une formidable modernisation du pays, une "révolution" industrielle, technologique et scientifique, l'anéantissement total des formes sociales féodales etc. Mais ce qui, à son terme, est au pouvoir, correspond à la définition marxiste d'une bourgeoisie (que ce soit en Russie - où le capitalisme est "officiellement" rétabli - ou en Chine, au Vietnam etc.).

Face à cela, la solution, ébauchée par les maoïstes dans les années 1960, est ce qu'ils appelaient de "nouvelles révolutions" : une relance par les masses (et non par des "purges" internes au Parti) de la "marche au communisme", de la transformation révolutionnaire, socialiste, de la société en une société communiste (collectiviste, démocratique, égalitaire, où "le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous").


L'encerclement du Centre par les Périphéries

Ce n'est pas un "substitut" à la lutte des classes, qui serait remplacée par une "lutte du Centre et des Périphéries". Il s'agit du "sens d'où le vent souffle", du sens de déploiement de la Révolution prolétarienne mondiale.

Et pour savoir d'où le vent souffle, pas besoin d'un présentateur météo (don't need a weatherman to know which way the wind blows): il suffit d'ouvrir les yeux.
Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir qu'il souffle de l'Inde et de l'Asie du Sud, des Philippines, de l’État turc ; des révoltes populaires qui ont secoué les pays arabes et se poursuivent ; de celles qui éclatent à leur tour en Afrique (dernièrement au Sénégal) contre l'ordre néo-colonial ; de la Palestine qui résiste encore et encore sous la botte des héritiers fascistes de Jabotinsky ; de l'Amérique latine où les gouvernement "de gauche" parviennent de moins en moins à contenir les aspirations des peuples à la justice et à la dignité ; et il souffle en direction de la "forteresse Europe" et de la "citadelle yanqui" qui tirent les ficelles de l'exploitation.
En Europe même, il souffle de la Grèce en feu, il se lève d'Italie, de l’État espagnol, du Portugal et d'Irlande, et bientôt sans doute d'Europe de l'Est ; vers l'axe impérialiste franco-allemand et leurs marionnettes de la BCE et de la Commission de Bruxelles. Dans chaque pays, il se lève de ces territoires déshérités, relégués et "tiers-mondisés", du Mezzogiorno et des corons du Nord, de Marseille et de Glasgow, du Borinage wallon et de Sardaigne, vers les capitales politiques et économiques. Dans chaque grande métropole, il se lève des quartiers populaires, des ghettos de relégation du prolétariat, vers les centres bourgeois où brillent les néons et les vitrines du capitalisme.

zone tempêtesCe n'est pas de la théorie pour le plaisir de la théorie ; c'est un constat de fait, objectif. Le même constat de fait que celui de Mao, dans les années 1930, lorsqu'il arriva à la conclusion que la guerre révolutionnaire devait naître et grandir dans les campagnes écrasées par la misère, par les féodaux et les bureaucrates à la solde de l'impérialisme ; pour encercler et étrangler les villes, forteresses du pouvoir, et enfin y faire leur jonction avec la classe ouvrière pour l'assaut final...

La réalité est que le capitalisme (devenu monopoliste, impérialiste) s'appuie sur des Centres, où se concentrent non seulement la richesse mais aussi le POUVOIR, politique, économique et culturel ; généralement là d'où est partie la "révolution" et le développement capitaliste. A partir de là, le capitalisme a "rayonné" progressivement, par cercles concentriques, en "aménageant" toujours le territoire et en pliant toujours la société à ses intérêts, à SON objectif existentiel : l'accumulation du capital. Ce phénomène s'est amplifié au 20e siècle, lorsque la haute bourgeoisie, devenue monopoliste, a voulu modeler toute la société à son image.
Ainsi, en cercles concentriques, le capitalisme a pénétré et déstructuré les vieilles sociétés paysannes et mercantiles (voire primitives, outre-mer) et créé des Périphéries où se concentrent l'exploitation, l'oppression et l'aliénation.
A la périphérie des grandes métropoles économiques se trouvent les quartiers populaires, les ghettos pour prolétaires. Dans les pays impérialistes s'y concentre la force de travail importée des ex- et néo-colonies, et ces ghettos font parfois l'objet d'un véritable "traitement colonial intérieur" par les autorités. Dans les pays dominés, pauvres ou "émergents", ce sont les fameux "bidonvilles", "slums", "favelas", "townships", "barriadas" etc.
Dans chaque pays (impérialiste comme dominé ou "émergent") se trouvent des régions périphériques (pas forcément au sens géographique : c'est une image) où se concentrent le taux de pauvreté et de chômage, les "déciles inférieurs de revenus", l'espérance de vie au dessous de la moyenne, l'illettrisme et/ou la faible qualification, le manque d'infrastructures et de services publics, etc.
Enfin, au niveau mondial, il y a évidemment les pays "développés" et les pays "en développement", le "tiers-monde" ; pour les marxistes, il y a des pays impérialistes (ou "dépendants" mais hautement avancés, comme la Corée du Sud, Taïwan ou les pays du Golfe) et des pays dominés, exploités et affamés. Telle est la répartition mondiale des richesses par l'impérialisme.

A présent, "la balle revient à l'envoyeur" et c'est des Périphéries vers les Centres que se déploie la négation du système capitaliste et impérialiste sur la planète.
Au niveau planétaire, dans la division internationale du travail qui s'est mise en place au cours du 20e siècle impérialiste, il est évident (sauf pour un aveugle, ou celui qui ne veut pas voir) que les masses les plus exploitées et opprimées se trouvent dans les pays du "tiers-monde" : Afrique, Asie, Océanie et Amérique latine. Les luttes révolutionnaires des masses de ces continents vont donc encercler et étrangler les métropoles impérialistes (Europe de l'Ouest, Amérique du Nord, Japon, Australie etc.), dans lesquelles va grandir à son tour la conscience et la lutte de classe.
 

GPP IndeEnsuite, dans chaque pays, les communistes travaillant à la Guerre populaire doivent déterminer  quelles sont les "villes" et les "campagnes". Dans les pays dominés et arriérés, ou même "émergents" comme l'Inde ou le Brésil ou l'Afrique du Sud, ou "jeunes impérialismes" comme la Russie et la Chine, c'est généralement assez évident. En Chine, les "villes" sont les gratte-ciels de Pékin, Shangaï, Canton, Shenzen etc. ; en Russie, Moscou et Saint-Pétersbourg : dans ces pays la classe ouvrière est très clairement la force principale, et les "campagnes" sont les bassins ouvriers géants comme Chongqing, Chengdu et la Mandchourie en Chine, ou l'Oural en Russie. En Inde, les grands centres sont Bombay ou Delhi ; au Brésil, Rio ou Sao Paulo ; en Afrique du Sud, Johannesbug et Le Cap. Dans chacun de ces pays, les luttes ouvrières et paysannes doivent se combiner et c'est aux communistes de définir les tâches de chacunes. En Inde, les luttes paysannes, des sans-terres et du prolétariat rural (et des populations "premières") ont été définies comme principales par les maoïstes, qui déploient en même temps un important travail de mobilisation et d'organisation en direction de la classe ouvrière des grands centres industriels.

oc-antifa1.gifDans les pays impérialistes (ou, en tout cas, hautement industrialisés et avancés), c'est également aux communistes de définir, dans chaque cadre étatique bourgeois (Italie comme État espagnol, Royaume-Uni comme État français), quelles sont les "campagnes". Il est évident qu'avec 5 à 10% de paysans, même s'ils sont généralement très pauvres et doivent être défendus (contre les géants de la distribution et leurs centrales d'achats, les banques et leurs prêts hypothécaires etc.), la question paysanne ne peut être que corollaire : la force motrice est le prolétariat, la classe ouvrière et les autres salariés pauvres (30% de la population touche moins de 1200 € par mois, 50% moins de 1500€) qui sont ses alliés naturels.
Pour Servir le Peuple, l’État bourgeois "France" a la particularité (historique) d'avoir une importante industrie rurale, des "bassins ouvriers" et autres "vallées industrielles" de "province" entourés (et étroitement imbriquées) de campagnes à la petite agriculture peu rentable, qui sont des zones particulièrement reléguées ; situées au Nord, Nord-Est, Ouest ou Sud de l'entité étatique. Ceci recoupant parfois une question nationale (occitane, bretonne, picarde/ch'ti, lorraine, basque, corse, arpitane (Alpes du Nord) etc.), ou en tout cas d'"identité culturelle populaire forte" ; c'est même quasi systématique, car la "France" est quelque part l’État d'une bourgeoisie (bleu-blanc-rouge) dominant plusieurs peuples. Ces questions démocratiques nationales, ou ces sentiments culturels populaires forts, sont un point d'appui important pour la mobilisation révolutionnaire, en plus de l'oppression de classe proprement dite (rapports de production) : nombre de prolétaires ont le souvenir d'un-e grand-père/mère puni-e à l'école "républicaine" pour avoir "parlé patois", par exemple. La culture populaire d'entraide, de solidarité, de coopération est également une base d'appui forte pour une culture révolutionnaire, en comparaison avec l'individualisme des grandes métropoles. Dans certains secteurs, comme le Limousin ou d'autres parties d'Occitanie, le Nord/Picardie ou encore l'Allier, malgré la faillite du vieux PC, il peut rester une empreinte de culture communiste (associée, par breizh gwenhadu komunourexemple, au souvenir de la Résistance antifasciste) qui peut
être également une solide base d'appui.
Ensuite, il y a les ghettos urbains, où la question de classe recoupe celle des colonies intérieures : la force de travail importée d'Afrique, du Maghreb, d'Anatolie, des Caraïbes ou d'ailleurs, notamment durant les "Trente Glorieuses", et qui se voit reléguée dans des cités-ghettos et appliquer un traitement de type colonial, de véritable "territoire occupé".
Ce sont les deux "campagnes" essentielles du "bateau France" dans lequel nous sommes embarqués, de l’État bourgeois dans lequel nous vivons. Le racisme, qui se traduit par un fort vote FN dans les zones "ouvrières semi-rurales" (à dominante "blanche"), est notamment une arme de la classe dominante pour les diviser. Le rôle du Parti est de relier, de coordonner ces "Périphéries" pour les faire étrangler les Centres (régionaux et parisien) comme les anneaux d'un serpent !

En définitive, et pour résumer, on peut dire que :
- dans chaque grande région, la "métropole" locale est encerclée, d'abord par ses quartiers-ghettos urbains, puis par les zones de relégation (poches de misère/précarité, exploitation, oppression) alentour ;
- dans chaque pays, les régions "pauvres" (où se concentrent la relégation, l'exploitation et l'oppression, les "problèmes sociaux" comme disent les bourgeois) encerclent les régions "riches" (où il fait "mieux vivre") ; dans certaines régions ceci se couple à une question nationale. Ce raisonnement peut être élargi à l'échelle d'un continent relativement "intégré" comme l'Amérique du Nord ou l'Europe : en Europe, il n'est pas difficile de voir que les pays méditerranéens sont particulièrement écrasés et "à la pointe" de la lutte de classe ;
- au niveau mondial ; les pays dominés, écrasés, affamés par l'impérialisme encerclent les pays impérialistes.
euskal herria drapeaurougeLe NIVEAU de la lutte de classe, d'antagonisme révolutionnaire assumé, va crescendo du premier cas au troisième (sauf, peut-être, dans les colonies intérieures des ghettos urbains occidentaux, où le niveau pourrait être supérieur au "deuxième cercle" (régions "pauvres") même dans les régions "riches" (comme l'Île-de-France ou Rhône-Alpes) ; mais c'est parce que ces "colonies intérieures" se rattachent, quelque part, au "troisième cercle").
L'étau des 3 "cercles" se resserre concentriquement pour étrangler les "Centres", les "donjons" du capital impérialiste.

Rappelons que Lénine disait, de la révolution prolétarienne, qu'elle ne devait "pas laisser pierre sur pierre" du vieil appareil d’État bourgeois. On pourrait étendre ce raisonnement à l'ensemble de la superstructure, des institutions et des "normes" écrites et non-écrites de l'organisation sociale capitaliste : la révolution doit renverser totalement l'ordre existant. Et, dans cette organisation sociale réactionnaire, il y a notamment l'organisation territoriale de la construction étatique bourgeoise ; avec ses zones concentrant la richesse, le pouvoir, la culture, les infrastructures, le "bien-vivre" ; et celles concentrant la pauvreté, l'exploitation, l'oppression, le désert culturel et l'absence de services, le mal-être existentiel (toxico-dépendances, suicides) ; en plus de la négation des cultures nationales ou "populaires régionales" !

big provence flagDans cette optique, Servir le Peuple est d'avis que, comme en URSS (ni plus ni moins), le nouveau Parti
   communiste révolutionnaire "de France" devra, en réalité, fédérer plusieurs Partis communistes nationaux. Tout comme le PCbUS était composé d'un PC de Russie, d'un PC d'Ukraine, d'un PC de Géorgie etc., notre futur PC révolutionnaire du prolétariat devra être composé d'un PC d'Occitanie, un PC de Bretagne (Strollad Komunour Vreizh), un PC d'Elsass, un PC de Corse, un PC d'Ipar Euskal Herria, etc. etc.

 

Sur le fascisme

Les thèses fondamentales de Servir le Peuple sur le fascisme sont que :